"Depuis quelques années, j'essaye de monter un projet documentaire sur les "peintures" de Pierre Rapeau sans grand succès. Peut-être plus tard mais j'espère pas trop tard. Le voici." avais-je écrit auparavant.

Il ne verra jamais le jour car Pierre Rapeau est mort le 5 octobre 2007.  

A plusieurs reprises, et dernièrement avec Les Films du Lotus et son producteur, Christophe Adler, on a tenté de réaliser ce documentaire. En vain. Comme on sait l'époque est frileuse, les décideurs veulent du taux d'audience et les petits sujets ne les intéressent pas malgré la générosité de façade que les uns et les autres arborent pour faire bien. Je ne les remercie pas pour leurs frilosités, que ce soit le CNC, France 3 régions et j'en passe. Maintenant, il est trop tard.

Yannick Rolandeau

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Si un animal se promène dans la forêt, il risque de faire des rencontres surprenantes! Et s'il revient dans son gîte et raconte ce qu'il a vu à ses enfants pendant sa sortie nocturne, ceux-ci pourraient se moquer de lui. "Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit? Ne riez pas! Ce vieil arbre mort est devenu un monstre fabuleux! Cette branche que je connaissais eh! bien, elle s'est transformée en un terrible serpent! Et ce rocher où j'allais me cacher étant petit, il a pris visage humain!"

Voilà ce que pourrait raconter cet animal. Et un promeneur, peut-être égaré, risque à son tour d'être surpris en constatant que la forêt s'est métamorphosée en un vaste musée! Car qui a peint ces femmes-licornes, ces belles endormies, ces serpents, ces salamandres ?

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Un homme bien entendu. Et cet homme s'appelle Pierre Rapeau. Ancien professeur de sciences naturelles, il a décidé, il y a quelques années, de retourner dans la forêt de son enfance (La Brousse d'Abjat dans le Périgord) et de peindre sur les rochers et les troncs de châtaigniers morts. En clandestin, en solitaire.

Maquillage? Peinture? Dendographie! C'est ainsi que l'a nommée Jesper Svenbro, chercheur au CNRS et poète suédois. En Angleterre, on l'appelle Land Art. Pierre Rapeau est un homme de la terre, de la forêt, des arbres. C'est un homme parmi les arbres. Peu à peu, son nom s'est fait connaître: des articles de presse sont parus, des télévisions (Canal+, F3, M6) sont venues à sa rencontre.

Pierre Rapeau est un artiste effacé tout comme sa peinture qui se dilue, qui s'éteint jour après jour, lentement, au fil des pluies, du soleil, de la mousse qui pousse sur les arbres ou sur les rochers qu'il a peints.

Cet art mortel dont le propre est de s'auto-éliminer comme un déchet, est un jaillissement et une extinction lente mais inéluctable.

Avant, Pierre Rapeau comme la majorité des peintres utilisait une toile mais un jour, après son divorce, il a abandonné ce support parce que dit-il: "Je suis atteint de silence." Il s'agit ici, ni plus ni moins, d'exil, de survie.

Cet art qui lie nature et culture, fait ressortir la parenté qui existe entre les différents règnes végétal, animal et humain, Il y a là comme une nécessité à ne pas dissocier l'art de la nature. Pierre Rapeau est persuadé que la nature est en train de disparaître et que cette disparition ne sera pas une fin apocalyptique mais un oubli paisible. Il peint comme pour offrir "un dernier bal à la forêt."

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Ces "peintures", à peine destinées aux autres hommes, encore moins au public des galeries et des vernissages, simplement dédiées aux amoureux des sous-bois et à quelques vers, fourmis et autres chouettes, méritent néanmoins un simple hommage avant qu'elles ne disparaissent complètement. Bientôt, il n'en restera que quelques photos qui ne peuvent absolument pas rendre compte de la dimension et du support d'origine.

Longtemps, Pierre Rapeau a refusé que je fasse un film sur lui ; il préférait garder l'anonymat. Le succès rencontré par ses peintures, l'amitié qui nous lie depuis plus de dix ans, l'ont finalement décidé à accepter un tel projet. C'est donc un film proche de la fable, un film sur cet homme, sur son art, sur sa passion des arbres, sur son passé lié à l'histoire, aux contes et légendes du Périgord que je vous propose, un documentaire où se mêlent peinture, poésie et nature.

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Ce sujet nécessite un vaste travail d'enquête, de "débroussaillage": filmer une forêt et un homme qui peint les rochers et les châtaigniers de cette forêt, demande une longue préparation et une profonde connaissance des lieux et de l'artiste (repérages, lumière, matière, ambiance sonore, recherches d'archives, dialogue avec l'artiste), premier travail d'approche qui facilitera sa réalisation ultérieure.

L'équipe technique sera réduite au minimum et le tournage aura lieu pendant deux semaines de préférence en Super 16mm.

Ce documentaire se caractérisera entre autres par de longs et lents travellings à travers la forêt ou sur un étang, une manière d'inviter le spectateur à une promenade et à une découverte des créatures fabuleuses de Pierre Rapeau. Une large place sera donnée à l'artiste bien entendu, non pas sous forme d'interviews mais sur le mode de la confidence. Il s'agit ici d'un homme qui a préféré "l'exil intérieur" à un moment donné de sa vie et qui considère son travail comme indissolublement lié à la solitude.

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L'utilisation d'archives se fera par l'évocation de Pierre Rapeau du passé de la Brousse D'Abjat, lieu emblématique d'un homme lié à sa terre, à une histoire aussi bien géographique (les grottes de Lascaux sont toutes proches et l'oeuvre de Pierre Rapeau s'en inspire) qu'individuelles (les contes et légendes du Périgord que lui racontait sa grand-mère sont au coeur de l'imagerie fabuleuse de l'artiste).

La poésie est une des sources inspiratrices de Pierre Rapeau. La phrase de René Char "Des yeux fous dans la forêt cherchent en pleurant la tête habitable" en est un exemple manifeste. L'artiste a toujours cherché à concilier dans son oeuvre poésie, peinture et nature.

La musique tiendra une place importante: musique folklorique dans le bref historique de la Brousse D'Abjat, et quelques partitions classiques: Guillaume de Machaut, Maurice Ravel, Serge Prokofiev et de ce musicien encore méconnu Charles Koechlin, souligneront le climat poétique et envoûtant de la forêt et de l'oeuvre de Pierre Rapeau afin de donner une cohérence musicale à ce film.

Yannick Rolandeau

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