Littérature

Textes critiques

Yannick Rolandeau

Retour à Clochemerle

Texte paru dans L'Atelier du roman

Gabriel Chevallier est connu de nos jours pour son roman Clochemerle écrit en 1934. S'il en a écrit d'autres comme La peur, Sainte-Colline, Propre à rien, Les filles sont libres, on pourrait situer cet auteur un peu oublié entre les deux grands Marcel, Marcel Aymé et Marcel Pagnol. Plus proche d'ailleurs du premier que du second pour être précis. Gabriel Chevallier écrivait à ce propos dans L'envers de Clochemerle concernant Marcel Aymé : « Marcel Aymé est un des écrivains d'aujourd'hui que je préfère. Mais je me suis longtemps abstenu de le lire par crainte de me rencontrer en lui (j'ai dans des cartons, depuis vingt ans, le schéma d'une grande nouvelle cocasse que je me retiens d'écrire, de peur qu'on m'accuse d'avoir fait du Marcel Aymé). On nous a parfois comparés, et pas toujours à mon avantage. » Certes, on ne se trompera pas beaucoup si l'on dit que Marcel Aymé est un meilleur romancier que Gabriel Chevallier mais il me semble que Clochemerle vaut le meilleur roman de Marcel Aymé. Cela mérite donc que l'on s'y arrête. Il faut dire qu'il s'agit d'une oeuvre  non seulement comique mais d'une grande lucidité.

Que peut bien avoir à nous raconter un tel roman de nos jours ? Qu'est-ce qui fait qu'il demeure encore connu ? Très souvent, à la moindre agitation en milieu humain, je pense à Clochemerle. Inéluctablement,  les mêmes tribulations à peu de choses près vont se passer, avec le même ridicule, les mêmes ego chiffonnés, le même grotesque des situations et la même bouffonnerie des personnages. Tout le monde a en tête l'expression « querelle de clochers » et on évoque parfois le roman de Chevallier à cette occasion. Il y a là un joyeux et féroce croquis de la bêtise humaine qui nous regarde tous, du moins dès qu'il y a quelques représentants de l'espèce humaine réunis dans un endroit, ce qui arrive donc souvent : jalousie, bêtise, ressentiments, rivalités, rancoeurs, mesquineries etc. On pourrait d'ailleurs déplacer le roman de Chevallier dans le milieu politique, ou littéraire, partout en définitive, on obtiendrait à peu de choses près les mêmes situations.  Tout y est.  

 

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Clochemerle décrit une petite ville du Beaujolais de 2800 habitants dans l'entre deux guerres, en 1923 exactement, et du bordel ambiant qui s'ensuit quand Barthélemy Piéchut, maire de Clochemerle, le plus gros viticulteur du pays, président du syndicat agricole, conseiller départemental, décide d'installer des pissotières à côté de l'église. S'il opère un tel coup tordu, c'est parce que son rival, un certain Jules Laroudelle, insinue qu'il n'est pas tout à fait opposé aux catholiques, à l'église ; Piéchut ne tient pas à être dépossédé de la mairie et de voir ses ambitions politiques réduites à néant. D'où l'idée de l'urinoir qui permet, comme on dit, de jouer sur les deux tableaux, les voix catholiques et les voix progressistes. Car si l'urinoir déplaît au curé Ponosse et surtout à la grenouille de bénitier, Justine Putet, il n'y a pourtant pas d'autre endroit où le mettre dans Clochemerle. À partir de cette situation simple et cocasse, l'auteur nous trace un portrait drolatique et risible des relations humaines. D'autant que le vin de Clochemerle ne va pas rendre les consciences aussi claires qu'une fontaine...

 

S'il est difficile de lire ce roman sans rire à gorge déployée, le goût du concret et le sens de l'observation de Chevallier sont remarquables. Car ce qui compose une ville, ou plus simplement une réunion quelconque, ce sont bien les hommes et les femmes pris un à un, en chair et en os, qui la composent et qui, en fonction de l'apport de chacun ainsi que de divers facteurs aléatoires mais inéluctables (!) vont créer un état d'esprit et une rivalité qui ne peuvent finir qu'en eau de boudin. Si le romancier aime croquer des personnages, ce n’est jamais pour la simple couleur locale. Il a toujours quelque chose à dire sur ce qui a façonné tel ou tel comportement. Sa galerie n'a rien d'une humanité sans défaut, sans tare, propre sur elle. Au contraire, Chevallier lève peu à peu tous les petits et ridicules secrets des Clochemerlins en prenant un malin plaisir à détailler les ruses, les vanités et les hypocrisies de ce tout petit monde. La vérité ne sort pas de la bouche des enfants comme le dit le naïf adage mais de la plume des romanciers.

Décrivons succinctement tout d'abord quelques personnalités de Clochemerle après Barthélemy Piéchut, celui qui tire secrètement toutes les ficelles. Voici l'instituteur, Ernest Tafardel, dont l'orgueil est de se croire un profond penseur, genre philosophe campagnard, ascétique et incompris qui n'est pas sans rappeler certains de nos intellectuels. Détail non négligeable, il « refoule du goulot » : « Ajoutons, afin que ce portrait soit complet, que l'haleine de l'instituteur gâtait ses belles maximes, ce qui faisait qu'on se méfiait à Clochemerle de sa sagesse, qu'il aimait à insuffler aux gens de trop près. Comme il était la seule personne du pays à ne pas connaître son inconvénient, il attribuait à l'ignorance et au bas matérialisme des Clochemerlins l'empressement qu'ils apportaient à le fuir, et surtout à écourter toute conversation confidentielle, toute discussion passionnée. Les gens reculaient et lui donnaient raison, sans opposer d'arguments. Tafardel voyait là du mépris. Sa conviction d'être persécuté reposait donc sur un malentendu. » Ce portrait hilarant montre bien à quel point Chevallier sait que les hommes et les femmes ne se rendent pas compte de leur ridicule ou tentent vainement de cacher leurs petits tas de misères comme on va le voir. À l'opposé de Tafardel, le curé Ponosse. Il a une bonne réputation, mais il est plus apprécié pour sa connaissance du vin acquise sur le tas (voir son beau nez fleuri) que pour ses sermons qu'il trahit sans vergogne, destin de toutes les bonnes intentions. Il n'est pas sans péché étant donné qu'il couche secrètement avec sa servante Honorine. «Tout fut consommé dans une obscurité complète, brièvement, et le curé Ponosse tint sa pensée le plus possible éloignée de son acte, déplorant ce que faisait sa chair et gémissant sur elle. Mais il passa ensuite une nuit si calme, se leva si dispos, qu'il connut par là qu'il serait sans doute bon de recourir parfois à cet expédient, dans l'intérêt même de son ministère. » Il s'en confesse à l'abbé Jouffe, du village de Valsonnas et apprend au passage que ce dernier en use pareillement avec sa servante, Josépha ! Pour régler pareils dilemmes de conscience, les deux hommes choisissent le jeudi comme jour de confession. Une fois sur deux, le curé Jouffe vient à Clochemerle  et la semaine suivante, c'est au curé Ponosse d'aller à Valsonna. Quand ce n'est pas possible, les deux hommes se confessent par télégrammes...

 

 

Plus inquiétant est le pharmacien Dieudonné Poilphard, homme maigre et incolore, qui cache la protubérance de sa tête par une calotte à gland qui lui donne un air d'alchimiste triste. Sa femme étant morte, sa lubie est de se rendre à Lyon, de demander à des femmes de rencontre un service très spécial qui est de s'étendre nue avec une rigidité cadavérique sous un drap, les yeux clos, et les mains serrées sur un petit crucifix. Poilphard s'agenouille alors et prie en sanglotant. Puis il part au cimetière, choisit des épitaphes rares, les note dans un carnet pour ses rêveries morbides. Les vieilles filles de Clochemerle viennent souvent le solliciter en lui portant leur flacon d'urine et autres incommodités intimes, histoire d'éveiller la libido de cet étrange homme « dussent-elles pour cela sacrifier à leur mission charitable les trésors d'une pudeur intacte. » Comme le dit Cioran : «Tous les sentiments puisent leur absolu dans la misère des glandes. » La suite le confirme avec la belle femme, Judith Toumignon, une commerçante, personnage essentiel dans n'importe quel milieu. Les autres femmes, bien sûr, en sont vertes de jalousie et la haïssent, souhaitant que le corps de cette Judith Toumignon soit ravagé par les ulcères. D'autant que les hommes ne se gênent pas de passer et de repasser devant son commerce, Les Galeries beaujolaises, au point d'en avoir des bouffées tournantes. Une telle beauté a forcément une grande rivale, Adèle Torbayon, qui tient un café avec son mari, et dont la poitrine grasse, un peu ballante, contribue à donner du vague à l'âme. Érotisme qu'elle use à des fins commerciales comme le note avec beaucoup d'a propos le romancier. «Quand l'Adèle se penche pour poser les verres sur les tables, son corsage s'entrouve agréablement, et cette posture de bonne hôtesse donne à sa croupe musclée un rebond du meilleur effet, sous la satinette tendue, ce qui incite à commander une nouvelle bouteille. Une chose encore qui fait le grand charme de l'Adèle, c'est quelle permet qu'on lui touche un peu la fesse. Elle permet, sans permettre, disons bien. C'est-à-dire qu'elle n'y prête pas attention, qu'elle est distraite, juste ce qu'il faut pour faire honnêtement aller le commerce. On doit comprendre : une femme comme voilà l'Adèle, aubergiste, bien platée dans le pays et bien tentante pour la main, elle voudrait faire la mijaurée, mettre sa fesse sous globe, elle perdrait de la clientèle, c'est certain. Elle ne réagit pas ainsi par vice, mais rapport surtout à la concurrence déloyale du café de l'Alouette, dans le haut bourg, près de la mairie. » Rivalité mimétique très particulière dirait René Girard.

Comme on le voit, si Gabriel Chevallier ne fait guère de cadeau aux hommes, il n'est guère plus tendre avec les femmes, témoin encore ce passage hilarant.  « Les femmes - les vraies, je dis bien - elles ont toutes plus ou moins rêvé de gueuler d'épouvante devant un beau gars qui leur ferait tout voir sans façon, à l'improviste, parce que l'épouvante leur met le ventre en bonnes dispositions. Ça manque pas les femmes qui aimeraient bien qu'on leur demande pas leur avis, de manière qu'elles aient pas de regrets ni de remords ensuite, et qu'elles puissent dire : c'est pas de ma faute.» Le point fort de Clochemerle est qu'il ne manque jamais de noter les faits concrets que l'on oublie dans notre cécité existentielle. J'aime beaucoup par exemple celui qu'il met dans la bouche du garde champêtre Cyprien Beausoleil : « Un jour, je m'amène seul prendre un verre dans l'après-midi, et je remarque un grand changement. Tardivaux, qui regardait sans arrêt l'Adèle d'habitude, la regardait plus. Je me dis : « Si tu la regardes plus, c'est que tu la connais maintenant ! Et c'était l'Adèle qui le regardait guère avant, qui le regardait maintenant. Je me dis encore : « Toi, ma fille, tu es ficelée ! » Pas plus, j'en dis tout bas, mais j'avais mon opinion faite. Vous avez observé ça, dites voir : les hommes regardent toujours les femmes avant, et les femmes regardent les hommes après. » Comme quoi, il existe encore des différences bien tranchées entre hommes et femmes !

Tout cela n’a l'air de rien et pourtant, c'est justement ce qui est explosif. Clochemerle rentre en ébullition à cause de cette histoire d'urinoir. Des clans se forment après l'inauguration : d'un côté, les Urinophiles dont font partie les Toumignon et les Torbayon, dictés qu'ils sont par leurs instincts commerciaux car en sortant de l'urinoir, les Clochemerlins entrent soit à l'auberge, soit aux Galeries beaujolaises placées sur leur chemin ; de l'autre, les Urinophobes,  comme le « scorpion camouflé en bête à bon Dieu », Justine Putet, femme desséchée et vipérine, qui est ulcérée par les allées et venues des hommes autour de l'urinoir. Il faut dire qu'elle habite juste à côté, à l'ombre de l'église. Si elle brandit des chapelets, sème des calomnies, c'est parce qu'elle est laide et que les hommes l'ont délaissée depuis toujours. Tragique et pathétique destin. Un jour, elle s'en prend justement à Judith Toumignon ; l'entrevue se passe mal. Justine Putet déclare qu'on voit des horreurs dans ces pissotières mais pour Judith, le sexe masculin, n'est pas si horrible à voir. Quand Justine menace la belle Judith de révéler à son mari qu'elle le trompe avec Hippolyte Foncimagne (ce qui est vrai), cette dernière n'hésite pas à appeler son mari et à lui dire que la Putet l'accuse de le tromper. Habile manoeuvre.  L'altercation fait évidemment le tour de Clochemerle. Par provocation, des hommes se rendent en bande devant l'urinoir, appelle la Putet puis au commandement de « Présentez armes ! » se mettent à pisser à côté de l’urinoir. Ulcérée, la Putet vient se plaindre au maire que les hommes « montrent leur boutique ».

Peu à peu, tout s'envenime. Tranquillement. Patiemment. Tout d'abord, une brave fille, Rose Bivaque, devient enceinte. Tout le monde pense que le responsable est son petit ami, Claude Brodequin qui, en permission, revient à Clochemerle. Et après la fête de la ville qui a été bien arrosé d'autant qu'il a fait chaud en ce 16 août, François Toumignon, passablement saoul, craint que le curé Ponosse ne fasse retirer l'urinoir. Il jure, grands dieux, qu'il lui dira son affaire et en son église même ! Comme on se moque de lui, un certain Laroudelle le provoque et voilà-t-il pas que Toumignon se rend furibard à l'église, suivi par toute la troupe qui était au café Torbayon. Il interpelle le curé qui ne sait que faire. Le suisse Nicolas s'interpose, la Putet monte sur un prie Dieu et entonne un miserere d'exorcisme. Bientôt, les insultes fusent. La bagarre éclate. Une statue en plâtre de saint Roch est décapitée. Certains prennent des coups. Un marguillier du nom de Coiffenave sonne la cloche, ce qui rameute le quartier. On sépare Nicolas et François. Le scandale a éclaté.

 

Gabriel Chevallier a un sens aigu du ridicule. Il met le doigt sur les banalités qui entraînent des événements d'importance. Il le dit, les grands conflits prennent naissance par des broutilles qui s'accumulent. « Quels sont les moteurs secrets des grands desseins des hommes, des folles agitations qu'ils se donnent, de la gloriole dont ils s'étourdissent ? » dira-t-il dans Clochemerle-les-bains. On sait que pendant les chasses aux sorcières au XVIIe siècle, il ne fallait pas grand chose pour être accusé. Par exemple un voisin jaloux que votre bétail soit en bonne santé. C'est-à-dire une accusation reposant sur rien. Des rumeurs. Des choses irréelles, sans fondement qui, une fois déclenchées, prennent des proportions aussi ridicules que dramatiques, attisées par la semence féconde des racontars, qui, à leur tour, préparent des séries de brouilles et de calomnies inextricables. « Tout le malheur des humains vient du travail qui se fait dans leur cerveau. » écrit le romancier sans rire cette fois-ci. C'est toute la force de Gabriel Chevallier que de saisir ce côté impalpable, autrement dit les mirages qui se tissent dans la tête des hommes et des femmes au point de semer la pagaille sans que l'on puisse mettre le doigt sur une cause bien précise. Comme ce passage remarquable de lucidité que je préfère citer en entier : « A vivre très près l'un de l'autre, les époux finissent par trop se connaître, et plus ils se connaissent, moins il reste à découvrir, moins le besoin d'idéal trouve à se satisfaire. Ce besoin d'idéal, il faut le placer ailleurs. Les hommes le reportent sur la femme du voisin, ils lui trouvent un quelque chose qui manque à la leur. L'imagination travaillant là-dessus, ils en ont la tête pleine, de la femme du voisin, et ça les met dans des états impossibles à s'en rendre malades, des fois, la cervelle toute tournée. Naturellement, on la leur donnerait, la femme du voisin, en remplacement de la leur, bientôt ça deviendrait tout pareil qu'avec l'ancienne, et ils recommenceraient de lorgner dans les environs. Et les femmes, de même, se montent la tête sur l'homme de la voisine, parce que cet homme les regarde mieux, par envie et curiosité, que leur homme à elles qui ne les regarde plus du tout, forcément. Elles ne peuvent pas comprendre que leur homme a cessé de les regarder parce qu'il les connaît dans tous les coins et recoins, et que l'autre qui les trouble avec ses jolies manières, dès qu'il aura fourré son nez partout, il se désintéressera aussi bien de la question. Ces inconséquences sont dans la nature humaine, malheureusement, et ça complique les affaires, et les gens ne sont jamais contents. »  Toutes ces banalités peuvent avoir dans un autre contexte des conséquences tragiques.

Et comme d'habitude, il sera trop tard. Au fur et à mesure, un vent de folie se met à régner sur Clochemerle. La machine implacable est lancée. Nous apprenons tout d'abord que Hippolyte Foncimagne sort aussi avec Adèle. Si celle-ci se laisse convoiter, ce n'est pas tant qu'elle le désire mais plutôt par esprit de revanche sur Judith Toumignon. Toujours la rivalité et la jalousie. Puis Denis Pommier, jeune écrivain, enlève la fille du notaire, Hortense Girodot, sur sa mobylette. D'autres histoires s'ensuivent. Tout s'accélère. La contagion s'accroît. On place une dynamite sous l'urinoir, éventrant la tôle dont les éclats brisent un vitrail de l'église. La presse s'en mêle. Tafardel publie dans le Réveil vinicole un article aux titres racoleurs, article repris d'une façon plus tendancieuse encore par un autre journal, le Grand Lyonnais, le directeur du premier connaissant le second. Et on en rajoute ; et on invente des machinations abominables à déshonorer des gens que l'on ne connaît pas. Un autre carreau de l'église est brisé. Des inscriptions outrageantes naissent sur les portes. Justine Putet gifle Tafardel. Des lettres anonymes fleurissent. Les commères bavassent. La baronne de Courtebiche, urinophobe convaincue même si elle a rôti le balais en son jeune temps, rend visite à monseigneur Emmanuel de Giacone qui administre le diocèse de Lyon. Pourquoi ? Car une bande de laveuses a humilié à coups de jets de tomates le noble Oscar de Saint-Choul, son gendre qu'elle méprise mais elle considère que « la plus petite offense faite à un crétin né méritait qu'on fouettât tout un village de croquants. » Où va se nicher la bêtise me direz-vous ? L'affaire prend des proportions grotesques. La baronne arrive à convaincre monseigneur d'en toucher deux mots au ministre de l'intérieur Alexis Luvelat, brillant universitaire. Ça tombe bien, ce dernier a besoin de l'appui de l'église pour ses ambitions académiques...

 

À la jalousie des habitants se mêle aussi l'administration et le hasard qui ne fait pas toujours les choses comme il faut. Le dossier passe donc entre les mains du chef de cabinet qui le donne au chef du secrétariat particulier qui le refile au premier secrétaire, Marcel Choy, auteur de sketches qui, trop occupé à retrouver le soir même la femme du préfet, tente de le caser tout d'abord au quatrième secrétaire qui refuse catégoriquement... Etc. Le dossier finit par atterrir  sur le bureau du sous-chef Séraphin Petitbidois, homme morose, qui remâche ses humiliations de ne pas satisfaire sa femme au lit d'autant que celle-ci a pris un amant tout en continuant de faire des scènes de ménage à son mari ! Il a l'habitude de jouer aux cartes avec un certain Couzinet les décisions qu'il doit prendre au nom du ministère. Comme il gagne cette fois-ci, il fait parvenir ses instructions au préfet du Rhône, Isidore Liochet qui, au lieu d’envoyer un contingent de gendarmes, envoie une troupe sous prétexte de manœuvres, histoire de rétablir l'ordre sans alarmer l'opinion. Bref, de fil en aiguille, c'est le capitaine Tardivaux qui se retrouve à Clochemerle.  Infernal et frivole engrenage. C'est l'occasion, dans la pure tradition de Courteline, de dresser un hilarant portrait de l'administration. Le capitaine Tardivaux prend donc son quartier dans l'auberge Torbayon et couche... avec Adèle, coucherie que son mari apprend par une lettre anonyme envoyée par Justine Putet. Il s'en prend alors à Tardivaux ; voyant leur chef menacé, des soldats tirent, blessant Adèle mais tuant dans la foulée un pauvre type, l'idiot du village, Tatave.   

Tout cet engrenage qui débute par une grotesque histoire de pissotières finit par la mort d'un innocent. Clochemerle n'a donc rien d'un banal comique troupier. Derrière sa drôlerie, on perçoit une critique aiguë tout autant qu'un constat désabusé de la condition humaine. « C'est quand le mal est fait que les gens se disent qu'il vaudrait mieux être d'accord. » lâche à un moment le romancier.  Terrible constat. Comme si au fond, à chaque fois ou presque, quelque chose d'inéluctable devait avoir lieu ; même en en connaissant le mécanisme intime, on ne pourrait rien empêcher. Il serait facile de d'accuser le romancier de défaitisme alors qu'il se méfie en vérité de tout optimisme béat. Il sait que l'esprit humain se ment facilement sur ses intentions véritables et tente facilement de se rassurer.

Le romancier donnera deux suites à Clochemerle, Clochemerle-Babylone (1951)  et Clochemerle-les-bains (1963), moins jubilatoires mais tout aussi drôles et concrets. Par exemple, dans Clochemerle-les-Bains, poursuivant Jules Romains et son fameux Knock, Chevallier décrit très bien la montée de l'hygiénisme dans la société actuelle, hygiénisme qui joint à l'appât du gain et de la spéculation, peut transformer une ville de pinard en ville d'eau ! Le contraire, en quelque sorte, de ce qu'a fait le Christ. Gabriel Chevallier a la sagacité des romanciers simples et des fins observateurs de l'existence humaine. Dans L'envers de Clochemerle, il écrit : « Je ne suis ni optimiste ni pessimiste systématiquement. Mais sceptique souvent, j'en conviens. J'ai vu dans ma vie trop de faux-semblants, de retournements, de grimaces, et surtout trop d'absurdités pour ne pas mettre en doute la raison et la sincérité des hommes. Quant à la vanité et à l'hypocrisie, elles sont les badigeons qui recouvrent la plupart de leurs actions. Il  ne faut pas cesser de le montrer, encore et encore, si on veut faire de l'homme un portrait à peu près ressemblant. » Je ne connais peut-être pas de meilleure définition du roman.

Yannick Rolandeau
(c) L'Atelier du roman Décembre 2006