Littérature

Jean-Claude Michéa

Yannick rolandeau

L'impasse civilisationnelle du Libéralisme (2)



Le complexe d’Orphée, La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, de Jean-Claude Michéa, Edition Climat-Flammarion, 2011.



Jean-Claude Michéa est un penseur piquant, offensif, voire drôle, qui ne vous laisse pas en paix en plus d'être un bonheur de lecture avec ses phrases finement ciselées. De nos jours, il est rare de trouver un tel intellectuel qui n’a pas revêtu les habits du politiquement et du culturellement correct avec ses pin’s « combats citoyens contre toutes les discriminations », « Plus jamais ça », « Touche pas à mon pote » ou pire «  artiste certifié caritatif en lutte contre la mucoviscidose ».

Agrégé de philosophie, auteur de Orwell, anarchiste tory (1995), L'Enseignement de l'ignorance (1999), Impasse Adam Smith (2002), L'empire du moindre mal (2007), La double pensée (2008), il est connu pour ses prises de positions engagées contre une gauche qui aurait perdu tout esprit de lutte anti-capitaliste pour laisser place à la religion du progrès, s'éloignant ainsi du monde des gens de peu. Il tente de saisir les changements structurels du libéralisme qui veulent transformer l'homme en monade économique, narcissique et autogérée.

Jean-Claude Michéa s’inscrit donc dans la ligne de Dany-Robert Dufour (Le Divin marché, La Cité perverse, L'individu qui vient ... après le libéralisme) avec comme prédécesseurs des auteurs comme le cinéaste Pier Paolo Pasolini (Ecrits corsaires), Philippe Muray (Exorcismes spirituels), le méconnu Michel Clouscard (Le capitalisme de la séduction). Le lecteur qui découvre cet auteur ne sera pas au bout de ses surprises et en ressortira grandi.

Sous-titré La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès, le livre s’attaque avec virulence et dignité à cette religion du progrès si prisée par la gauche bien pensante et autres bobos. L’auteur montre ainsi que historiquement l'entreprise libérale s’est confondue avec le progressisme de gauche à l’époque de l’affaire Dreyfus (dont il rappelle qu’avant de se rallier à cet homme célèbre, la gauche ne voulait pas s’en mêler car le juif était l’archétype du capitaliste déraciné).

Jean-Claude Michéa, réellement de gauche, et d’un socialiste réel, explique fort bien que la gauche libérale (allant du PS à Besancenot), a depuis épousé les causes humanitaires plutôt que de combattre le capitalisme. Elle n’a cessé de se mettre au goût du jour en revêtant tous les combats démagogiques et toutes les transgressions psychologiques (rôle des avant-gardes artistiques). « Pour cette dernière [la gauche moderne], en effet, c’est forcément une seule et même chose que de refuser le sombre héritage du passé (qui ne saurait appeler, par principe, que des attitudes de « repentance »), de combattre tous les symptômes de la fièvre « identitaire ») et de célébrer à l’infini la transgression de toutes les limites morales et culturelles léguées par les générations antérieures (le règne accompli de l’universel libéral-paulinien devant coïncider, par définition, avec celui de l’indifférenciation et de l’illimitation absolues). » (p.28-29)

Le philosophe touche juste en n'opposant pas le libéralisme politique et culturel (l'avancée des droits et la libéralisation permanente des mœurs) et le libéralisme économique (les développements émancipateurs du premier étant dépendants des nuisances du second). Pour lui, le libéralisme est structurellement et métaphysiquement une idéologie progressiste comme l'avait déjà vu Marx car il a besoin, pour ses avancées, de détruire tout ce qui le précédait, donc ce qui est figé, enraciné dans une quelconque tradition. Attendons-nous à travailler le dimanche car le dimanche est un jour religieux ! Une seule publicité le confirmerait. Il suffit de constater que Dominique Strauss-Kahn est (pardon était) au FMI ou que Pascal Lamy est à l’OMC.

Le militant de la gauche libérale peut ainsi se croire un anarchiste ou un libertaire, du moins en lutte contre le système tout en étant branché en permanence à Internet, avoir une page Facebook, télécharger indûment films et musique, participer à la Gay-pride et se dandiner à une rave-party, être forcément « cool » et souriant, en lutte contre toute entreprise moisie et ringarde, adepte de la trottinette, du commerce équitable et des pistes cyclables, se déclarer antiraciste dès la naissance, militer pour l’égalité des droits (et ainsi copier le bourgeois pour ensuite accéder à sa place tant convoitée), bref le parfait portrait robot du consommateur postmoderne. Le citoyen actuel comme la formate le néolibéralisme et comme l’avait préfiguré le cinéaste Pier Paolo Pasolini, pourtant marxiste et homosexuel au passage.

Le dernier essai de Jean-Claude Michéa pourrait s’intituler Quand la gauche libérale a rompu avec le socialisme… ou comment être un libéral de droite sans jamais avoir osé le dire tout en se cachant de l’être. Le chapitre Eloge du rétroviseur démontre bien l’optique de Michéa, c'est-à-dire que l’homme en général ne peut vivre sans passé, et sans références au passé (culturelles, familiales et sociétales), c’est-à-dire un monde vivant et concret, alors que l’homme libéral, de gauche comme de droite, est obligé dans cette fuite perpétuelle en avant, sous peine de se contredire radicalement, de rompre avec toutes attaches au passé sous peine d’être archaïque ou passéiste. Façon habile d’accepter d’être de son temps tout en acquiesçant aux pires régressions effectives.

Le libéral de gauche ne parvient même pas à concevoir qu’en idéalisant le présent et le progrès, il fait non seulement du « présentisme ». Logiquement, il sera obligé quelques années plus tard de condamner ce qu’il idéalisait hier, situé dorénavant dans le passé, car le progrès étant inéluctable, il sera obligé de se soumettre aux dernières idées à la mode. En somme, il a tort mais il ne le sait pas encore.

Cette référence au passé inscrit donc non pas un quelconque nostalgisme mais dans l’idée que « le passé pouvait être meilleur » et plus vivable, du moins que l’on pouvait en tirer des leçons et que tout n’était pas mauvais. Le libéral de gauche et sa métaphysique du progrès adjoint à la science et à la technique ne peut même pas le concevoir. Voilà le complexe d’Orphée qui, comme l’indique le célèbre mythe, ne peut pas se retourner sous peine de perdre Eurydice. Ici, Michéa ose le parallèle avec le militant progressiste qui a peur du passé et ne peut se retourner sous peine d’être taxé de la lettre rouge écarlate de réactionnaire.

La force d’un tel système, note Jean-Claude Michéa, est aussi de revêtir les habits insoupçonnables des droits de l’hommisme et de pouvoir à bon droit, car nanti du mythe de la transparence et d’un paravent moralisateur, d’exclure, de faire des procès, d’établir des listes noires, de créer des lynchages médiatiques, des chasses à l’homme festives, de faire des délations sans le couvert de l’anonymat comme auparavant, en somme de refuser la liberté aux ennemis de la liberté. Michéa cite l’affaire Zemmour. Sans prendre position, l’auteur relève un paradoxe dans les arguments perpétuels des antiracistes : 1) si les noirs et les arabes sont pauvres et surexploités et que 2) si les fléaux sociaux sont dus aux discriminations, au chômage et à la pauvreté, on peut en déduire que 3) il devient « normal » que ces mêmes noirs et arabes commettent plus de délits et se retrouvent plus en prison. Argument logique imparable.

C’est aussi le fait qu’en épousant ces fameux droits de l’homme et toutes les transgressions qui s’ensuivent, la gauche libérale camoufle les destructions du capitalisme et les mutations anthropologiques qu’il tente d’effectuer pour répandre le village global et sa culture mainstream. Il lui faut donc des boucs émissaires qui évoquent les ennemis historiques d’antan (le réactionnaire, le fasciste, le religieux, le raciste etc.) mais nullement adaptés au monde actuel qui, comme par hasard, a établi la HALDE, preuve que nous ne sommes plus à l’époque de Zola. Michéa la qualifie d’officine maccarthyste. 

Faisant référence aux origines du socialisme, celles de Pierre Leroux plus exactement, Jean-Claude Michéa, dans un style impeccable, revient à la source du libéralisme. On le sait, celui-ci se base sur l’égoïsme de tout un chacun (la célèbre main invisible du marché d’Adam Smith) qui développe de nos jours tous ses tenants et aboutissants. Evidemment, si l’on conçoit une telle métaphysique, on saisit qu’elle ne contredit en rien l’univers du rebelle gauchiste ou du progressiste bon teint : processus sans frontières et sans limites, haine de toute autorité, libéralisation permanente des mœurs, exhibition de sa vie intime et privée, indifférenciation entre privé et public, relativisme culturel.

Ce relativisme culturel est affilié, métaphysiquement parlant à la religion de l’immanence (autrement dit le ressenti égoïste) où l’individu croit naïvement révoquer toutes les autorités et dominations (Dieu, père, professeur etc.) sauf évidemment lui-même et de s'auto-fonder ainsi tel un nouveau Dieu. Il se croit autonome mais est assisté en permanence, réclamant des droits à tout bout de champ, libéré de tout sauf du mensonge qu’il se fait à lui-même. Atomisé, il devient alors la cible privilégiée du Marché, prêt à être « personnalisable » selon les bons-vouloirs des hommes de l’ombre du marketing qui ont compris comment marchait la chimie des émotions faciles et de l’égoïsme comme état d’esprit. Il devient évident que cet homme libéral épouse aveuglement le Religion du Progrès qui a succédé à l’habituelle religion monothéiste qu’il ne cesse pourtant de combattre en pensant être sorti de tout dogmatisme. Croyant avoir abattu la religion, il en a épousé une autre qui n’a tout simplement pas les attributs de la religion d’antan. Le parti du mouvement et de la transgression permanente ne pourrait survivre (sinon dans un hall d’aéroport) à ce bougisme permanent.

Jean-Claude Michéa revient aussi longuement sur la common decency, chère à George Orwell et qui est en tout point opposé à l’univers libéral du progressiste. Cette common decency basée sur la logique du don (donner, recevoir, rendre) oblige à respecter autrui et à ne pas le traiter d’une façon égoïste, à avoir un souci de son environnement concret, proche comme lointain en plus d’établir une morale de l’effort (sur soi).

L’essai de Jean-Claude Michéa est donc à marquer d’une pierre blanche pour comprendre notre époque et la mutation anthropologique que nous connaissons sans quoi nous risquons d’avancer dans le brouillard et un jour de constater que la liberté a été confisquée par une police de la pensée qui, sous prétexte de droits de l’homme et de la santé, a interdit tout ce qui pouvait la déranger. Le roman de Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, préfigure au fond idéalement la pente rêvée du militant progressiste qui, à force d’aller de l’avant et de ne pas regarder en arrière, emprunte le plus sûr chemin pour établir un monde mort et déserté de toute humanité.


Yannick Rolandeau