Littérature

Jean Clair

Yannick rolandeau

Entretien avec Elisabeth Levy

Le Point, 30/05/2003

« Du surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes » : le titre du nouvel essai de Jean Clair, directeur du musée Picasso, est provocateur, l’ouvrage ne l’est pas moins et fera peine aux nombreux tenants du mouvement d’André Breton. Mais cet historien d’art est un habitué des broncas de l’intelligentsia.

LE POINT : Vous dévoilez en quelque sorte « la face cachée du surréalisme ». Puisque la question est à la mode, ne peut-on vous reprocher d’avoir mené une enquête exclusivement à charge, autrement dit d’accumuler exclusivement les citations et anecdotes qui vont à l’appui de votre démonstration ?

JEAN CLAIR : Le départ de ce pamphlet est un mouvement d’humeur né des récentes expositions de Londres et de Paris à la gloire du surréalisme présenté comme l’apothéose de l’esprit libertaire, annonciateur du New Age et de l’« Homo eroticus » libéré de ses aliénations. Vision angélique, mais aussi hédoniste et esthétisante. On semble oublier qu’il s’agissait d’un mouvement qui, à son origine, avait prétendu « changer la vie » comme le voulait Rimbaud, mais aussi « transformer le monde » dans le sillage de Marx, donc avoir une action directe sur le cours des événements politiques, et sans trop s’embarrasser des moyens : provocations, violences rhétoriques ou effectives, allégeance à un chef charismatique, corps de doctrine, procès et purges, bref tout l’appareil des mouvements totalitaires du temps.

Ce n’est donc pas sur le plan esthétique que l’historien d’art que vous êtes entend revisiter le surréalisme ?

Non, mais je souligne son hétérogénéité visuelle extrême. Comparées aux cubistes qui affirment une grande cohérence, les toiles surréalistes présentent un étonnant disparate de formes, de couleurs, de palettes, d’images. Cette cacophonie ne manque pas de charme et même, parfois, de séduction. Mais, en l’absence d’unité de style, le dénominateur commun est à chercher dans la philosophie qui le sous-tend.

Cette polémique a connu un premier épisode en décembre 2001, lorsque vous avez publié dans « Le Monde » un article esquissant une généalogie de la terreur allant des surréalistes à Ben Laden. Les réactions d’Annie Le Brun et d’Alain Jouffroy ont été très violentes. Pourquoi est-il si difficile de critiquer le surréalisme ?

Le surréalisme s’est posé d’emblée comme une morale, une façon de vivre et de penser, sous la forme d’une révolte juvénile et permanente. Il n’a donc jamais cessé d’agir en profondeur sur les esprits. Près d’un siècle après sa naissance, en 1919, des gens continuent à se réclamer du surréalisme avec la même ardeur que s’il s’agissait d’une religion naissante. Personne aujourd’hui n’oserait se dire cubiste ou expressionniste, fauve ou néoplasticien, mais des gens qui ne font pas forcément de la peinture « surréaliste » continuent dans leur vie quotidienne à se réclamer de la « morale » surréaliste, et souvent sur quel ton fanatisé !

Et vous, quelle est votre histoire avec le surréalisme ? Vous avez aimé cette peinture ?

Mais oui ! Je ne pars pas en guerre contre une esthétique ou une poésie. Je continue à lire avec plaisir, même s’il s’est tamisé avec l’âge, les poèmes d’Aragon, de Desnos. Je continue d’aimer Max Ernst, De Chirico, Savinio, Brauner, tant d’autres. En revanche, je suis devenu extrêmement critique d’un arrière-fond libertaire et anarchiste, tenté contradictoirement par le dogme totalitariste et par l’obscurantisme occultiste, et qui a sa part de responsabilité dans le déclin intellectuel que la France vit depuis vingt ou trente ans…

Annie Le Brun découvre l’atroce vérité : vous seriez de droite – parce que le surréalisme, c’est de gauche ?

Il commence comme une rébellion anarchiste contre ce qu’il nomme la morale bourgeoise, les valeurs occidentales, etc., flirte avec le communisme entre 1927 et 1935, pardonne à Staline ses premiers crimes, se laisse ensuite tenter par le fascisme et même par la violence du national-socialisme en 1936 – épisode toujours tu -, échappe à la Résistance en se réfugiant aux Etats-Unis durant la guerre, retourne enfin à un anarchisme, mais bien tempéré, après 1945. Bien malin qui, dans ces errances, dira ce qui est de gauche et ce qui est de droite. Que le surréalisme soit un alliage bizarre qui se nourrit tour à tour et simultanément d’un anarchisme gauchisant, d’un fascisme virulent et des fantasmagories spirites a déjà été dit, notamment par ceux qui l’ont approché : Raymond Queneau dans son roman autobiographique « Odile », André Thirion dans son livre de mémoires « Révolutionnaires sans révolution », Drieu la Rochelle dans « Gilles ». Aussi par Brice Parain, philosophe aujourd’hui oublié mais premier intellectuel français à faire le voyage de Moscou en 1922 – et à en revenir ! Tous leurs témoignages concordent à interroger la profonde ambiguïté d’un mouvement qui se réclame d’une violence à la Sorel qui ressemble étrangement à la violence fasciste, et qui s’appuie sur des conceptions occultes de la vie semblables à celles des sectes les plus rétrogrades, tout en prétendant agir au nom d’une « scientificité » humaine dont il n’a nullement les moyens.

N’êtes-vous pas coupable d’anachronisme ? Après tout, au sortir des tranchées, il est difficile de célébrer la raison et le progrès, non ?

C’est vrai, après cette guerre civile européenne qu’a été la Première Guerre mondiale, la jeune génération issue des tranchées n’a qu’une envie : abolir le peu qui reste du monde occidental qui vient de montrer, dans les tueries puis dans les guerres coloniales comme celles du Rif, son incapacité à fonder une civilisation. Cette fureur destructrice transcende les frontières politiques, comme elle transcende les milieux : elle hante les cercles cultivés autant que les masses plébéiennes. Rien ne fait mieux saisir cette ambiguïté que ce que Hannah Arendt écrivait, dès 1949, dans « Les origines du totalitarisme » : « Bien avant qu’un intellectuel nazi ait annoncé « quand j’entends le mot culture je sors mon revolver », les poètes avaient proclamé leur dégoût pour cette saleté de culture et politiquement invité Barbares, Scythes, Nègres, Indiens, ô vous tous, à la piétiner. » Accès de nihilisme généralisé présent dans toutes les couches de la société, de l’extrême droite à l’extrême gauche et de l’élite à la canaille. La célèbre phrase que cite Arendt, prononcée non par Goebbels mais par Hans Jost, écrivain devenu président de la Chambre de culture du Reich, comment ne pas la rapprocher de la fameuse invite formulée par Breton dans le « Premier Manifeste » : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer, au hasard, tant qu’on peut dans la foule. » Breton était très fier, dit-on, de ce pluriel mis au mot revolver. C’est ce même hasard qui sera ensuite revendiqué pour expliquer la création poétique, « automatique », « immédiate », « sauvage », et invoqué comme la nouvelle divinité. Violence effective à la raison, qui succédera à la violence physique que l’on voudrait exercer sur l’homme…

En rapprochant leurs écrits de ceux des fascistes ou des nazis, n’êtes-vous pas en train d’intenter aux surréalistes un procès en ressemblance ? Peut-on déduire une filiation ou une généalogie d’une similarité de propos ?

La violence verbale des tracts surréalistes dans les années 20 est strictement la même, vocabulaire et syntaxe, que celle des tracts des ligues d’extrême droite ou des textes les plus orduriers de Céline à la même époque. Les injures et les anathèmes qu’ils se jettent à la tête se mêlent à la fascination pour un Orient qu’ils rêvent de voir camper sur les places d’Europe et détruire enfin cette civilisation occidentale qu’ils haïssent. Et cette détestation conduit à la prophétie hallucinée d’un Aragon appelant « les trafiquants de drogue à s’abattre sur notre pays » et à espérer « l’écroulement dans les flammes des buildings blancs de Manhattan ». Quinze ans plus tard, en 1935, alors que le fascisme est déjà instauré en Italie et que sa forme la plus virulente, racialiste, est au pouvoir en Allemagne, la question se pose de savoir comment on peut résister au nazisme. Intervient alors cet épisode peu évoqué car il gêne tout le monde : la création du groupe Contre-attaque. Dirigé par Georges Bataille, il prétend retourner contre le nazisme ses propres armes : la violence, le fanatisme, le meurtre. Breton signe leur manifeste. Le mal, « forme sous laquelle se présente la force motrice du développement historique », s’y trouve exalté : « Il faut avoir le courage de vouloir le mal et pour cela il faut commencer par rompre avec le comportement grossièrement humanitaire qui fait partie de l’héritage chrétien. » « Nous sommes avec ceux qui tuent », conclut le texte, une formule que les bolcheviques avaient déjà utilisée.

Cette fascination pour la violence, vous pensez la retrouver dans celle de Jean Baudrillard devant les tours de Manhattan. Mais dévoiler la « part maudite » de l’humain ne signifie pas l’approuver, il suffit de lire Dostoïevski…

Face à la puissance du mal, on peut aussi bien être frappé d’horreur que saisi par une immédiate et sourde « jubilation », pour reprendre le mot de Baudrillard. L’instant premier, immédiat, est bien celui de la jubilation sourde, de la joie mauvaise, de la « Schadenfreude ». Mais ensuite, la réflexion, l’éducation, l’expérience, les mots de la langue permettent normalement d’accéder à un recul, à un autre jugement, éventuellement à la condamnation du meurtre… Or c’est bien cette volonté forcenée de l’immédiateté, de la sensation, de la violence du geste instinctif qui donne sa cohérence à la postérité du surréalisme. Si on ne fait pas appel à cette généalogie de la violence et de l’automatisme, on ne comprend pas comment on est passé d’un tableau de Dali, académiquement peint, à la peinture aspergée sur une toile de Jackson Pollock. Cette idéologie de l’oeil « sauvage », de la rencontre aléatoire, du « cadavre exquis » privilégie l’action insensée : poème automatique, logorrhée, graphorrhée, écriture automatique, peinture gestuelle, ce geste automatique qui deviendra l’« expressionnisme abstrait » de l’après-guerre, avec ses séquelles.

Vous reprochez d’ailleurs aux surréalistes d’avoir rompu avec la conception de l’art comme savoir. Mais l’art ne relève-t-il pas d’abord de la sensibilité ?

Un historien d’art comprend vite que ce n’est pas par magie qu’on est touché par un tableau, mais parce que le tableau condense en lui une somme de savoirs. Un tableau se lit aussi comme un livre : il y a une science des coloris, des formes, des perspectives, des histoires qu’il compose. Aussi, jusque-là, l’art avait-il le privilège d’être un instrument d’explication du monde. Regardez un tableau de Poussin : cet ensemble unifié de tant de savoirs. Et cela se poursuit jusqu’à Delacroix ou Courbet. L’atelier de Breton, où il accumulait ses trouvailles, son fameux « mur », n’est jamais que la dérision de ce savoir et de ce goût. C’est la grotte où le flibustier ramasse les débris d’un savoir naufragé, disposés comme un collage géant…

La vente de la collection Breton a suscité les réactions indignées de ceux qui estiment qu’on a laissé se disperser la mémoire sacrée du surréalisme. Fallait-il conserver cette collection ?

Le procès fait à l’Etat d’avoir laissé partir les trésors amassés par Breton est totalement injuste. On lui a acheté de son vivant maints tableaux des plus intéressants, comme ce chef-d’oeuvre de Chirico qui se trouve aujourd’hui au musée d’Art moderne. Il ne faut pas oublier que Breton était un marchand, qui gagnait sa vie en vendant et en achetant des oeuvres d’art. A sa mort, l’Etat a accepté que les droits de succession soient réglés par la dation d’un mur de son atelier. Les archives les plus importantes sont entrées à Doucet il y a belle lurette. Enfin, un très grand nombre de pièces ont été préemptées par les institutions publiques lors de la vente.

Vous insistez sur un point également passé sous silence, car il ne semble aujourd’hui guère glorieux : l’adhésion des surréalistes au fatras occultiste de l’époque.

On peut rendre hommage à Philippe Muray (1) d’avoir brisé le tabou qui pesait sur cet héritage en montrant que le mouvement socialiste au XIXe siècle, sous couvert d’accomplissement de l’Histoire par la rationalité, a été profondément influencé par des doctrines occultistes puisant dans un fonds irrationnel et tardo-romantique douteux, de Papus à Blavatsky. On peut évidemment considérer que, pour Breton, il ne s’agissait que d’un jeu. Mais les séances de rêve éveillé, l’hypnotisme, l’écriture automatique, le mythe des Grands Transparents, etc., ces expériences limites en ont poussé plus d’un vers la folie. Demeuré un grand admirateur de Breton, Julien Gracq le décrit comme un nécromant – celui qui fait parler les morts. D’un côté, dans la lumière méridienne, il évoque Trotski et Karl Marx, mais le soir venu, dans la demi-obscurité de la crypte, il fait parler les morts. Il y a là une union assez inquiétante des forces du prétendu matérialisme historique et des pulsions les plus archaïques.

Dans ces conditions, l’argument de l’athéisme d’André Breton que vous oppose Annie Le Brun est-il recevable ?

Breton n’est pas un athée au sens d’irréligieux. Il ne croit pas au Dieu du monothéisme, mais il croit aux revenants et aux spirites. Il dévore les curés, mais il fait entrer les médiums. Je ne suis pas certain que ce soit un progrès. Par ailleurs, les surréalistes, qui jouaient à noter les écrivains, donnent toujours à Voltaire la note la plus basse (- 25). Cette haine de Voltaire est bel et bien la haine des Lumières, de la raison et de la tolérance. Pour les mêmes raisons, ils instruiront le procès infamant d’Anatole France, le vieux patriarche de la gauche française.

Tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la rigueur scientifique. En quoi le surréalisme a-t-il une prétention dans ce domaine ?

La prétention surréaliste à fonder son esthétique sur une certaine scientificité du psychisme humain, comme les communistes prétendent à la scientificité du matérialisme historique, les conduit à rechercher le parrainage de deux figures d’envergure : Marcel Mauss pour l’ethnologie, Freud pour la psychologie. Mais l’inconscient des surréalistes, qui prêchent le « lâchez-tout », l’abandon à toutes les pulsions, a peu à voir avec l’inconscient qu’étudie Freud. Celui-ci est un rationaliste qui, dans « Malaise dans la civilisation », défend une morale contraignante impérieuse, plus rigide encore que la morale judéo-chrétienne. Et la rencontre entre eux se passe très mal. De même, lorsque Marcel Mauss reçoit les écrits de Roger Caillois sur le sacré, il répond par une lettre méchante et drôle, jugeant que la mythologie des surréalistes est un déraillement général, tombant dans un irrationalisme absolu, pas très éloigné des mythologies hitlériennes.

Il y a quelques années, vous avez été quasiment accusé de tentation fasciste pour vous en être pris à certaines tendances de l’art contemporain. Cette querelle est-elle, dans le fond, la même que celle qui touche au surréalisme ?

Dans « La responsabilité de l’artiste », j’ai tenté de comprendre les sources de la complicité de certaines avant-gardes allemandes, de l’expressionnisme au Bauhaus, avec le national-socialisme. Mais cette histoire est loin de nous. Avec le surréalisme, je touche au contraire au coeur du sacré français, intouchable.

1. Le XIXe siècle à travers les âges, de Philippe Muray (Gallimard/« Tel »).

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