Littérature

Philippe Muray

Yannick Rolandeau

Les Olympiades de la terreur

Le sport n'est qu'un des pires mauvais moments à passer parmi d'autres. Je n'en sais pas grand-chose, sinon que je l'abomine allègrement. Tous les sports en vrac, et depuis toujours, du foot au saut à l'élastique et de la planche à voile aux courses automobiles. C'est une sorte de répugnance instinctive, chez moi, qui remonte à loin. Il y a peu de choses dont je me détourne depuis plus longtemps et avec une telle assiduité. « Sportif » a été très tôt, à mes yeux, une espèce d'insulte. Une journée de lycée qui commençait par la gymnastique ne pouvait pas se terminer bien.

Evidemment, depuis, j'ai dû me rendre à l'évidence : il n'en allait pas ainsi pour tout le monde. Si les métaphores sportives ont aujourd'hui tout envahi, c'est que le sport est devenu la métaphore même de la société sans Histoire dans laquelle nous nous enfonçons. Ce qui reste de civilisation est en train de se transformer en un gigantesque club ridicule de musculation. L'époque a les héros qu'elle mérite. L'humanité s'achève en survêtement avec Adidas. 

Dans mon enfance, si je me souviens bien, le sport c'était un ensemble de bagarres réservées à des gorilles trisomiques et pétant de santé. Tout a changé, de nos jours, le sport est une affaire de grande écoute à laquelle nul m'échappe. C'est la Grande Ecoute elle-même. Et qu'on ne vienne pas me raconter qu'il suffit que j'éteigne mon poste ou que je change de chaîne pour que ces gens-là cessent de jouer au ballon dans ma salle de séjour ! Les écrans n'ont plus même besoin qu'on les allume pour exister. On ne se dérobe pas davantage à la coupe Davis ou aux courses de Formule 1 qu'au terrorisme antitabagique ou à la propagande pour la Culture égalisante à la portée de tous les ramollissements du cerveau. 

Qui dit sport, dit automatiquement masse. Il n'y a pas d'autre sport que le sport de masse, et il n'est de masse que contrôlée et répercutée par les écrans du Spectacle. Quiconque oublie ce « facteur masse », cette élévation constante de tout et n'importe quoi à la puissance masse, cette transfiguration dans le quantitatif, vivant pour et par lui-même, n'est pas près de comprendre non plus ce que cette extension monstrueuse, consensuelle, difforme, de la plupart des phénomènes, est chargée de refouler tout en se développant. Il suffit de s'être promené dans Paris, un soir de Mundial, à travers les rues hallucinatoirement désertes, pour entrevoir ce que j'essaie de dire ; ou encore d'être tombé, un jour de coupe de football, sur ce titre énorme et terrifique de France-Soir qui annonçait : « 20 h, la France s'arrête ! », pour deviner quelle grande entreprise de dressage est en route, et que rien ne l'interrompra.

Ce qu'il y a quand même de fascinant, dans tout cela, ce qu'il y a d'attirant presque, ce sont les mille facettes de la bêtise éternelle que le sport incarne : la stupidité du muscle intensif, le crétinisme de la force, la niaiserie de l'exercice méthodique, l'optimisme absurde du dépassement de soi et de la répétition de ce dépassement, la sottise de la performance comme argument. Et j'oubliais l'insanité suprême, le rêve sportif absolu de la grande fraternité des peuples ; laquelle d'ailleurs, sur le terrain, se traduit automatiquement par son contraire radical (c'est, Dieu merci, le destin de toutes les bonnes intentions), c'est-à-dire le chauvinisme le plus sordide. Cela m'a toujours réjoui, moi, d'apprendre la défaite de la - France à telle ou telle répugnante compétition internationale, à cause de la tête catastrophée de la plupart de mes concitoyens. Comme atteinte au moral de la nation, comme détérioration de son image, comme déstabilisation de sa réputation #1, une défaite de l'équipe de France aux cauchemardesques jeux Olympiques peut avoir son intérêt. Mais que cet intérêt est faible, comparé à la tyrannie bienfaisante dont le sport, dans la société disneylandisée d'aujourd'hui, est devenu l'un des moteurs essentiel !

Qu'est-ce qu'une société disneylandisée? Peut être appelée ainsi toute société où les maîtres sont maîtres des attractions et les esclaves spectateurs ou acteurs de celles-ci. N'oublions pas que le mot « sport » est couplé avec « loisir », cet autre vocable antipathique. Qui dit sport dit week-end, dimanches, vacances ; donc familles, communautés ; donc renforcement à perpétuité de l'infâme contrat social. Peut être nommée disneylandienne toute dictature qui contraint aux loisirs – et qui songerait à se révolter contre une oppression qui ne communique, au fond, que l'ordre de s'amuser ? Qui refuserait les planches à voile, les skis, les camping-cars et les autoroutes pour aller dessus? Et qu'on n'aille pas non plus me parler de « culture » sportive, encore moins d'« art » bien entendu ! Aucun tableau de Picasso ne ressemble à un tableau de Rembrandt (même pas à un autre tableau de Picasso), alors qu'un match ressemble toujours à un autre match. C'est toujours le même Tour de France, toujours la même Coupe du monde, toujours les mêmes voitures ridicules sur leurs circuits grondants, toujours le même terrain vert de mauvais rêve sur lequel courent des petits hommes de mauvais augure après un ballon de mauvais aloi. Et c'est toujours le même spectateur, devant sa télé, toujours le même supporter bien hébété, bien abruti d'admiration, bien dévot de l'ordre établi et de tous les efforts imaginables pour se dépasser soi-même, toujours le même bonhomme en bois qui se lève pour Danone, qui prie l'idole Transparence chaque matin, et qui ne sort jamais de chez lui sans sa batterie de capotes. Le voilà, le nouveau citoyen, le héros positif du totalitarisme disneylandien, le cow-boy bronzé que la fumée incommode ! Le voilà, le mannequin apostolique du nouveau despotisme, le produit de synthèse de l'Empire du Bonheur pour Tous, l'androïde issu de tous les sondages passés et à venir. Un sportif en somme, c'est-à-dire le terroriste (#2).1992

Philippe Muray

1. Toute déstabilisation de la réputation de la France est bonne à prendre. Mais les plus sympathiques déstabilisations sont encore celles qui portent atteinte au moral de la nation par le biais de l'exécration de l'art contemporain. Le président du Centre Beaubourg s'en désolait récemment dans Le Monde (je demande pardon au lecteur pour le plaisir coupable que j'éprouve à reproduire son style de sapeur-pompier) : « Comment ne pas s'étonner que ce soient les mêmes coteries qui s'affligent du déclin présumé de l'influence artistique de la France et qui, dans le même temps, s'activent à en déstabiliser la réputation et la perception par leurs prises de position défaitistes, si complaisamment relayées par une presse étrangère à l'affût des signes de notre possible effacement culturel ? » (mars 1997).

2. Cinq ans après la rédaction de ce texte, on peut mesurer le chemin parcouru par les mentalités dans le territoire sans frontières de l'hébétude absolue en lisant, par exemple, dans Le Nouvel Observateur, un article intitulé « Ces sportifs qui font rêver ». On peut y constater que la bouffonerie qui ne se voit plus elle-même 'est devenue l'essence de notre époque. Aussi suffira-t-il de citer quelques phrases, parmi les plus burlesques. Tout commentaire, toute analyse, tout décryptage, seraient bien entendu, à ce stade d'évidence sans masque, superflus. « Elle est loin, la caricature de l'athlète borné, proclame donc le "chapeau" de ce texte. Aujourd'hui, les champions parlent, ont des idées, s'engagent, se reconvertissent dans les affaires ou dans la mode.. Plus loin, on peut lire : « Tout autour du globe, les champions donnent l'exemple. Les athlètes sont aujourd'hui légion à s'engager contre l'exclusion ou la maladie, à se mobiliser sur le terrain caritatif et social, à la hauteur de leurs performances sur le stade. Ce qui leur vaut une crédibilité, tout particulièrement auprès des jeunes, que nombre d'hommes politiques pourraient leur envier. Et ainsi de suite (avril 1997).

 

 

 

Oeuvres de Philippe Muray

Jun 11, 2006 by Laoreet

 

  • Une arrière-saison, Flammarion, 1968 (texte de jeunesse que Philippe Muray ne reprenait pas dans sa bibliographie)
  • Au cœur des Hachloums, Gallimard, 1973
  • Chant pluriel, Gallimard, 1973
  • Jubila, Seuil, 1976
  • Céline, Seuil, 1981 (réédition Denoël, 1984 ; réédition Gallimard, « Tel », 2001)
  • Le XIXe siècle à travers les âges, Denoël, 1984 (réédition Gallimard, « Tel », 1999)
  • Postérité, Grasset, 1988
  • L'empire du Bien, Les Belles Lettres, 1991 (réédition Les Belles Lettres, 1998, 2002 et 2006)
  • La gloire de Rubens, Grasset, 1991
  • On ferme, Les Belles Lettres, 1997
  • Rejet de greffe, Exorcismes spirituels - tome 1, Les Belles Lettres, 1997 (réédition Les Belles Lettres, 2002 et 2006)
  • Les mutins de Panurge, Exorcismes spirituels - tome 2, Les Belles Lettres, 1998 (réédition Les Belles Lettres, 2006)
  • Après l'Histoire, tome 1, Les Belles Lettres, 1999 (réédition Les Belles Lettres, 2002)
  • Après l'Histoire, tome 2, Les Belles Lettres, 2000 (réédition Les Belles Lettres, 2002)
  • Désaccord parfait, Gallimard, 2000
  • Chers Djihadistes…, Fayard - Mille et une Nuits, 2002
  • Exorcismes spirituels, tome 3, Les Belles Lettres, 2002
  • Minimum respect, Les Belles Lettres, 2003
  • Moderne contre moderne, Exorcismes spirituels - tome 4, Les Belles Lettres, 2005
  • Festivus, festivus, Fayard, 2005
  • Roues carrées, Fayard, 2006
  • Le Portatif, 1001 Nuits, 2006
  • Disque Minimum Respect (Poèmes mis en musique), Festivus, 2006