Littérature

Philippe Muray

Yannick Rolandeau

 « Nos ancêtres meurent avant que nous soyons prêts à vivre sans eux. »
Carlos Fuentes, Christophe et son oeuf

Philippe Muray

Il fallait d'une manière ou d'une autre rendre hommage à Philippe Muray, à ce désopilant, hilarant penseur et romancier, mort hélas bien trop tôt... Auteur tellement plus pertinent, drôle et cultivé que certains qui tentent de se démarquer rageusement de la société post-moderne. Et le tout avec élégance, distinction et noblesse d'esprit. Aucune violence mimétique de la part de Philippe Muray, si certains ont lu René Girard que Muray aimait...

Le site sur Philippe Muray

Quelques textes de Philippe Muray :  

Le site du romancier Benoît Duteurtre

La pétitition pour fumer en paix

- Article en hommage à Phillipe Muray :

 

 

Ce texte est paru dans L'Atelier du roman en mars 2007

Epuration éthique

Epuration éthique

 

« Emancipation : Changement de tutelle de la tyrannie d’autrui au despotisme de soi-même. »

Ambrose Bierce, Dictionnaire du diable

L'un des traits caractéristiques de notre époque, comme l'a relevé Philippe Muray est la perversion. Charles Melman, dans L'homme sans gravité, a trouvé la formule juste pour décrire cette perversion : « Exhibition de jouissance. » Cette perversion organise le rapport à l'autre sur un mode provocateur en exhibant ce qui était caché, en traînant ce qui est de l'ordre du privé dans la sphère publique, à la vue de tous ou du plus grand nombre. Si Freud dans Malaise dans la civilisation expliquait que nous refoulions désirs et envies et que ce refoulement entraînait névroses et maladies, on peut dire que notre époque est en train de nous faire passer du stade de névrosé à celui de pervers. C’est ce que masque le mot « ouverture » : une perversion, un monde sans limites.

Un petit rappel est nécessaire. Sur le site web de l' OMS, l'Organisation mondiale de la santé, il est écrit : « Dans ce même document, la santé est définie comme un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.» J'avoue que je ne sais pas ce que représente un « état de complet bien-être physique, mental et social », l’être humain étant déjà affublé d'une conscience et soumis à la maladie, à la décrépitude, à la mort qui ne peuvent que l'amputer et le frustrer au départ de ce complet bien-être. L'être humain se construit sur cette perte ; c'est ce manque fondateur qui permet à l’homme d’être homme justement. Nous sommes donc des êtres névrosés pour cette raison, soumis à la Loi, amputés d'une « jouissance totale » à l'inverse de l’animal qui ne se pose pas de questions quant à sa condition. Séparé de cette animalité, ne supportant pas sa condition existentielle, l'homme tente vaille que vaille d’atteindre le paradis, forcément artificiel et impossible à atteindre puisqu'il est homme justement. « La nostalgie du paradis, c'est le désir de l'homme de ne pas être homme. »  écrit Milan Kundera. Philippe Muray le dit autrement : « Penser, c'est présenter la fracture. »

Le côté pervers de notre époque se situe dans cette volonté de toute puissance : substituer le principe de plaisir au principe de réalité. Mon désir fait Loi est devenu une exigence permanente où la sphère privée doit tomber dans le domaine public, ce que Philippe Muray appelle « externalisation ». Cet effacement de la sphère privée entraîne l'abolition du secret pour révérer la transparence, opérant un envahissant « tout-à-l'ego ». Il s'agit d'investir et de « traçabiliser » tous les coins où l'existence vivait sa petite vie libre et intime. La lumière ne tolère plus l'ombre et veut chasser cette dernière des moindres recoins de la vie. Tout doit être rendu public, visible, envahi en masse. D’où cette volonté que le public s’empare de tout et de n’importe quoi, de l’art, de la fête, de la poésie, des musées avec ces nuits blanches, ces blogs, ces pages web et autres incontinences narcissiques, ces émissions de télévision où il déverse son petit malheur ou son petit bonheur. Chaque injustice est transformée en association ou en groupe de pression comme une excroissance cancéreuse de son ego. Qu'est-ce que la bonté ou le malheur rendu public ? Qu'est-ce que la générosité déballée en masse ? Du moithon. De l'exhibition de jouissance. Touristication du monde L’ego devient obèse. Alors que l'on exige que les croyants cachent honteusement leur signe religieux, de l'autre, on exhibe sa préférence sexuelle, son homosexualité (« coming out »), sa fierté d’être ceci ou cela. Il en est ainsi de tout ce qui est rendu public et massifié. Le faire avec le sexe et l'art par exemple est une volonté de tuer le sexe et l'art, leur singularité individuelle et identitaire. La mise à mort du secret, de l'individualité, de la pudeur, de l'exception.

Or, ce qui fait que l’homme est homme, c'est l'exception et non la règle. C'est l'individu et non la foule (où tout le monde imite tout le monde). C'est la singularité et non le contrat social où se cache la loi de l’espèce, l'amour et non la copulation, l’art et non l’art pour tous, la séduction et non la pornographie, ce pourquoi notre époque parle tant de pornographie et plus d'érotisme. Jouir en tas, publiquement, exhiber ses préférences en masse - la foule est toujours lyncheuse et rouleau compresseur - est la façon actuelle de s'oublier, d'abolir l'individu. De tuer l'identité. Ce qu'on appelle complaisamment « démocratisation », je le nommerais volonté de mort. L’individu a si peur de son ombre qu’il s’indifférencie dans la masse à la recherche de clones tout en se croyant ouvert sur autrui 24h/24. « Le culte du Bien pur a ceci de particulier qu'il respecte l'« autre » dans l'exacte mesure où ce dernier renonce à son altérité. » écrit Philippe Muray. Associations revendicatrices déchaînées, communautarismes à tout va, tribus diverses, exigences égalitaires (indifférenciation hommes-femmes, humanité-animalité, homoparentalité, parité…), défilés de fierté (technoparade, gaypride), tourismes, c’est l’homme du ressentiment dans sa forme festive, contemporaine. En juillet 2004, une jeune femme prétendait avoir été agressée dans un wagon de RER par six voyous qui, la croyant juive, lui auraient dessiné au feutre des croix gammées sur le ventre. Il n’en était rien mais c’est dire à quel point que pour porter l’attention sur soi, il faut se tourner vers les médias et se croire victime de racistes imaginaires !

Cette exhibition de jouissance porte en son sein une idéologie de la pureté, typique de notre époque eugéniste. Traçabilité, télé-réalité, observatoires en tous genres, empreinte génétique, bracelet électronique pour détenus, vidéo-surveillance dans les crèches et dans la rue, GPS, défibrillateur, happy-slapping (violenter quelqu'un et le filmer avec un téléphone portable), web-cams, dispositif "alerte enlèvement" du ministère de la Justice, Google Earth qui, sur Internet, cartographie le monde entier à un niveau de détail jamais atteint etc., on ne cesse d'inventer des instruments techniques pour rendre ce monde sécurisable, surveillable, hypervisible, prévisible. Que se passera-t-il avec les nanotechnologies ? De même avec l'hygiénisme galopant, le terrorisme anti-tabagique, le culte du sport, le commerce équitable et les pistes cyclables, l'obsession du corps, le jeunisme obsessionnel, l'infanthéisme délirant,  la "démocratie participative", l'esprit clinique avec sa folie du zéro défaut (tolérance zéro, guerre zéro mort, frappes chirurgicales, guerre humanitaire, guerre préventive, centre anti-douleur, principe de précaution…) et ses liftages sémantiques (« Solidaires contre le froid »), notre époque n'a plus qu’une idée en tête : devenir parfaite. L'homme trouve un érotisme de remplacement - le plaisir sexuel étant devenu ennuyeux avec une telle exhibition - dans le recours monomaniaque à la justice. Il accuserait son chat comme le disait Racine. Festivus, festivus qui se dit si « ouvert », est un plaideur acharné, boycottant, interdisant tout ce qui n'entre pas dans son empire du Bien. Il n'est pas étonnant de voir pulluler de nouvelles lois, faute d'appliquer les anciennes. Ou de nouvelles interdictions. En septembre 2006, la 44e édition de la Pasarela Cibeles (mode madrilène) refusa cinq mannequins pour cause de poids insuffisant ! Ajoutons que cette volonté de désymboliser l'homme contemporain, la volonté de le sortir de sa condition ancestrale (l’imperfection, le temps, la vieillesse, la mort), ce passage d'un monde névrotique à un monde pervers où l'exhibition règne en loi et la transgression en dévotion, n'est pas subie mais désirée.

 

Ce fantasme du contrôle absolu, de traçabilité intégrale n'est là que pour débarrasser l'homme de l’humain. Un désir d’oubli de l’être dit Kundera (La Lenteur). Une épuration éthique. Par son hyperréalisme et son hypervisibilité, la mission sacrée de l'exhibition de jouissance est d’en finir, avec l'imprévu, la complexité, l’ambiguïté, la séduction, l'attente, l'incertitude pour que ce monde devienne égalitaire, citoyen, sécurisé, cloné en masse. Nous voici dans le processus destructeur de la consommation à un niveau métaphysique. Cette industrie de l'entertainment à tous les étages comme l’a si bien décrit Hannah Arendt, entretient l'autosatisfaction, glorifie le plaisir et le divertissement comme seule fin de l’existence.  Une grande partie de l'humanité rêve d'en finir avec l’homme et c'est d'ailleurs ce que nous conte La possibilité d'une île de Michel Houellebecq. Voilà la mutation anthropologique actuelle, le post-humain, Festivus festivus comme l’appelait Philippe Muray en paléontologue du festivisme, en faisant le parallèle avec l'homo sapiens sapiens, l’homme de la post-histoire : « L’occident s’achève en bermuda ». Il s'agit d’anéantir dans la joie et les cotillons ce qui a fait que la civilisation pouvait être appelée civilisation. Car en même temps que l’individu s’en prend à toute autorité, il est de plus en plus assisté. Nouvelle envie de servitude volontaire qui n'a plus les attributs habituels de la servitude : être un esclave heureux, devenir un être-pour-les-vacances, assisté techniquement ou non par l'état. Le principe du plaisir comme seul horizon ne peut déboucher que sur une régression infantile. D’où le jeunisme envahissant dans nos sociétés, l’hystérie anti-pédophile (l’affaire d’Outreau), la bébé-mania, le fait de considérer la jeunesse comme un monde à part et non comme une étape vers l’âge adulte. La voie est toute tracée de nos jours pour devenir mollasson, gavé de télévision et de jeux  en se vidant de son esprit, de sa pensée critique comme un lavabo se vide de son eau. Le rêve après avoir aboli toute autorité  (Dieu, père, professeurs) : se cloner ou s'auto-engendrer (forme unaire, abolition de l’engendrement, de la sexuation), et demeurer un néotène (un être-larvaire).

De fait, ce débraguettage généralisé, ce ravalement psychique recèle une réanimalisation de l'homme, un effacement de la frontière entre l'homme et l'animal (anti-spécisme). Être un animal humain. Ce qu'on appelle néo-libéralisme peut alors faire tourner le cycle biologique comme la roue de la fortune, n’étant plus fondé sur la répression du désir mais au contraire permissif, ludique, narcissique et progressiste. Est-il étonnant de voir que l'époque où le Jouissez sans entraves est devenu réalité concrète soit celle du libéralisme total et mondial ? Les slogans de mai 1968 ne faisaient référence qu'à une seule chose : mon désir fait Loi. Nous y voilà. Le néo-libéralisme a très bien compris qu'il fallait jouer sur les instincts, étendre le domaine au plaisir (sexuel), et par delà, au moindre recoin de la vie, puis les mondialiser pour que chacun soit plongé dans une perpétuelle immanence, un incessant subjectivisme tel un petit hamster dans sa cage et dont le seul destin est de faire tourner sa petite roue. Hannah Arendt redoutait que cet esprit de consommation ronge le monde comme les termites qui balaient une maison aux fondations en apparence solides. Et pour que tout roule comme sur des rollers, il faut un mirage alléchant et renouveler ce mirage en privilégiant le « sans-cesse-nouveau » tout en fustigeant l'horrible immobilisme. Le despotisme de la marchandise est le terminus d'une phase particulière de l'hominisation. On comprend mieux pourquoi les dictateurs de l'ancien monde vont disparaître, non pas parce qu'on va les regretter évidemment mais parce que va être établi à leur place quelque chose de pire : « a brave new world » pour reprendre le titre du roman d'Aldous Huxley.

Le plus terrible peut-être est que le corps de l'homme à ce rythme effréné devient une machinerie orgasmique. Sorte de bandit manchot d’où l’on peut tirer toutes sortes de gratifications. Cet éloge de la vie biologique recèle une volonté de l'être humain de chosifier autrui et le monde en les soumettant à une logique instrumentale, à une « pensée calculante » comme dirait Heidegger. Ce dernier avait bien anticipé le phénomène : « L'homme étant la plus importante des matières premières, on peut compter qu'un jour, sur la base des recherches des chimistes contemporains, on édifiera des fabriques pour la production artificielle de cette matière première.» N’entend-on pas qu’il faut préserver son capital-santé comme on surveillerait ses actions en bourse ? La nouveauté est que cette surveillance peut être accomplie avec plus de réussite qu'auparavant et surtout avec la bénédiction du plus grand nombre. Ce que l'on nomme démocratie n'est pas une humanité éclairée mais une masse désirant s’échapper coûte que coûte de sa condition ancestrale. Si dans le mythe, Pygmalion supplie Aphrodite de donner vie à la statue qu'il a fabriquée et dont il est tombé amoureux, notre époque en est l'inverse. Cette fois-ci, nous demandons à être métamorphosés en statue ou en automate pour ne plus exister.  Il est difficile de ne pas songer au Casanova de Fellini où le célèbre libertin, passant mécaniquement de femme en femme, entendons d'objet en objet, de chose en chose, en vient à coucher avec un automate sans plus se rendre compte de la différence qu'il y a entre un être humain et un artefact !

 

La prétendue libération des mœurs n'a été là que pour asservir l'énergie humaine et la rendre économiquement rentable et consommable. Comment vendre de la fesse avec des gens coincés ou qui se pensent brimés sexuellement ? Vous n’y pensez pas. La théologie de l’émancipation a servi à faire croire que la sexualité serait l’un des passages obligés de la libération de l'individu, qu’elle était quelque part prisonnière dans un mystérieux donjon dont il fallait l'en libérer pour vivre ensuite dans le Bien absolu, volonté exhibée de s'affranchir de tout tabou qui ne s'avère être qu'un préjugé supplémentaire. Ce mythe induit en fait que la sexualité est un obstacle qu'il faut laminer, réduire et banaliser à une chose aussi futile que de se curer le nez, ce qui n'aboutit qu'à la rendre consommable puisque vidée de sa complexité, de son trouble, de son ambiguïté : or, la sexualité humaine n'ira jamais de soi. Le "Il est interdit d'interdire" trouve une renversante fétichisation dans l'ordre marchandionysiaque. Il n’est pas surprenant de voir l’industrie pornographique se frotter les mains, et donc ce qu’on appelle les sextoys au design fun (vibromasseur et autres vaginettes dont certains sont hypoallergéniques !) se démocratiser. Entendons se massifier pour réussir à se passer d’autrui.

La sexualité a été si drastiquement exploitée qu’elle est assimilée à une simple partie de gymnastique. Il suffit de voir le « succès » des sites de rencontre sur Internet, ces vastes administrations du sexe et du sentiment, ces zones de prostitution gratuite et à la carte dont le développement technologique procure une ampleur tout à fait nouvelle. Le sexe au bout de la souris. Derrière le côté grisant pour certains, c'est une exploitation de la misère affective, de la détresse qui a lieu avec ce genre de supermarché du sexe, genre Meetic ou le site bobo pointscommuns.com, « la rencontre par affinités culturelles ». La fausse « originalité » de ce dernier, parfaitement en phase avec son époque, est que chaque membre peut laisser libre court à sa graphomanie en écrivant des commentaires sur des œuvres qu'il aime. Il est noté par les autres membres et peut devenir plus ou moins visible et rencontrer virtuellement plus de monde. Elément non négligeable, on peut réagir aux commentaires, ce qui entraîne une discussion où l’on n’hésite pas au besoin à censurer des intervenants exerçant leur esprit critique. Pas d'erreur, la culture n'est qu'un prétexte, bobo cachant bonobo ! D'autant que cet esprit aventureux et festif est encadré par une logique très contractualisée : des fiches ! Rencontres-zappings. Mécanisation des rapports humains.  Étonnante hypocrisie d'une époque qui se dit libérée sauf du mensonge. L'individu devient souple, flexible, élastique, parfaitement « émancipé » pour la course au profit et au coït. Cette théologie de la libération sexuelle est encore plus risible concernant les jeunes femmes qui, par des pantalons taille basse découvrant leurs hanches ou leur culotte, se transforment dès lors, par leur propre volonté, en objet sexuel. Est-ce donc du seul fait des hommes ? Le problème est qu'à force d'assister à cette célébration permanente, de baigner dans cette eau érotique infantilisante, de voir des affiches publicitaires avec des jeunes filles aguichantes ou des publicités avec des enfants, on ne devra pas s'étonner de voir des adultes retomber en enfance (« adulescents »), confondant discussion et babillement, et désirant copuler avec des bambins !

Cette marchandisation des corps voit arriver des enfants gavés de télévision, de jeux vidéo avant même de savoir parler. Si l'on sait qu'il ne faut pas violenter autrui ou que se jeter dans le vide fait mal, l'épreuve du traumatisme (tuer et se jeter réellement dans le vide) est maintenant nécessaire pour s'en rendre compte. Les images sans le recul que procure l'écrit et le langage peuvent mettre le sujet sous leur dépendance et déréaliser son rapport au monde et à autrui. Phénomène que le cinéaste Michaël Haneke a montré dans plusieurs films (Benny's video, 71 fragments d'une chronologie du hasard, Funny Games). Un phénomène tout aussi préoccupant est ce qu'on appelle l'« intolérance à la frustration », consécutive de cette exhibition de la jouissance, où l'individu ne parvient plus à maîtriser la moindre entorse à son  plaisir, entraînant un tragique passage à l'acte. Il en est de même avec ces actes d’auto-mutilations (scarifications). Comment dans un monde fantomatique où les leurres pullulent (donc sans possibilité de réel plaisir), l’individu ne retournerait-il pas la violence contre lui-même ou contre autrui ?

Le corps se voit en même temps adulé, malmené, voire transformé. Outre le culte permanent qu’on lui voue à travers le bien-être, il n’a guère d’intérêt pour devenir le support de « graffitis » en tout genre (tatouages), de clous, boulons et autres piercings suivant en cela le body art qui s’était « amusé » à le lacérer. L'art couplé à la technique crée la plastination mise au point en 1977 par le professeur Gunther von Hagens. Momification ou embaumement des corps, elle permet de conserver un cadavre en durcissant ses tissus par l'imprégnation de substances plastiques (polymères). Une exposition eut lieu en 1995 notamment à Bruxelles (dans les anciens abattoirs de la ville !) où l’on pouvait voir des cancers, des foetus mort-nés, des écorchés au crâne ouvert. La mort était devenue belle et esthétique. Un nouveau fantasme d’immortalité apparaît, la volonté de supprimer les dysfonctions du corps charnel afin de le faire fonctionner grâce aux technosciences comme une machine.  Ce n’est plus la dualité âme / corps mais corps / machine qui a lieu. Un « artiste », Stelarc, pense que le corps est désuet, biologiquement insatisfaisant, lui reprochant d'être soumis au temps, à la maladie et à la mort : d'être humain finalement. Depuis les années 60, il a créé un chantier destiné à l’améliorer physiquement. Le corps doit devenir immortel et s'adapter aux nouveaux composants technologiques (peau synthétique etc.). De même, l’époque qui adule la « transparence » célèbre de l’autre côté la chirurgie esthétique où des individus se font retoucher et liposucer pour ressembler à une image idéalisée d’eux-mêmes. Notre corps n’est plus assumé mais comme sur commande. Non acceptation de soi-même au moment où l’on ne cesse de clamer d’être soi-même ! On se souvient de cette américaine ayant subi des dizaines d’opérations pour ressembler à une poupée Barbie ! Dans les films pornographiques actuels, les sexes sont rasés. On voit apparaître non seulement une tyrannie de l’apparence, du look, mais aussi un corps sans origine, unisexe, indifférencié. Un corps (ou un visage) sans caractère, lisse, sans détermination. Un corps déraciné, pauvre enveloppe charnelle qui hante nos rues, cause de nouvelles souffrances comme l’obésité et l’anorexie.

Le corps se recouvre aussi de divers supports. Comme ces grandes asperges qui courent avec des écouteurs de walkman (et même un casque), façon charmante d’externaliser son petit chez soi dans la rue mais aussi d’être obsédé de sa santé tout en se massacrant les oreilles. Dans cette ère atteinte de « bougisme », d’autres filent sur des trottinettes ou sont chaussés de rollers comme s'il fallait qu'ils tracent en ligne droite, dans un flux continuel et perpétuel sans que plus rien ne leur fasse obstacle. À cela s’ajoute les vêtements à l’effigie d’une marque. Ayant utilisé toutes les ressources scientifiques pour persuader son public-cible de s’abrutir de ce qu’il croît être son choix, la publicité réussit à façonner une nouvelle génération qui s'identifie à un produit, marquée comme du bétail. Des jeunes hommes se promènent aussi avec des vêtements amples dessinant un corps aux contours flous et mous. À cette déshumanisation technicisée correspond son extrême inversé, une gluante proximité. En règle générale, c’est la disparition progressive de ce qui constituait la présence humaine qui me semble flagrante. Symbole caractéristique que tout se fait en masse ou en troupeau. Même s’il ne supporte plus d'être absent du monde et du regard des autres, votre prochain n’hésite pas à vous postillonner sa vie privée en parlant dans son téléphone portable. C’est dire que vous ne méritez plus d’être préservé, respecté, devenu un banal mais indispensable réceptacle. Dans quelques années, après l’apparition des récepteurs BlueTooth accrochés à l’oreille, on sera transformés en vibreur humain : les individus auront accepté que les opérateurs mobiles aient transplanté en eux des microcapteurs destinés à recevoir toutes sortes d’appel. Attendez-vous à ce que vos amis se mettent à vibrer et changent brusquement de sujet ! D’autres se cachent derrière un pseudo sur Internet pour communiquer ou prétendent à la chaleur humaine derrière leur ordinateur ! Notre être réduit à la matérialité brute du corps se voit démantibulé en kit génétique au profit de multinationales. Nos organes, nos cellules, nos gènes sont devenus négociables. Comme des boulons. Outre le trafic d’organes, des sociétés s’en servent pour étendre leur empire sécuritaire (contrôle par l’iris). Des plasticiens, sculpteurs et vidéastes, baptisés biopunks militent pour la légalisation de toutes les formes de manipulations génétiques que l'on peut pratiquer sur un adulte consentant. Clonage, tripatouillage de l’ADN humain, quelle nouvelle manipulation génétique va avoir lieu ?

Tout ceci est inquiétant. Face à cette mutation anthropologique, il ne faut cependant pas oublier une chose essentielle. Dans la vie, on fait toujours un choix douloureux souvent à son insu : la solitude ou la foule. Le Je ou le On. Or, à notre époque, « Je » est devenu « on ». La foule indique par le nombre que c'est ce choix que les hommes font à 99%. Pourtant, tout un chacun sentira un jour ou l'autre cette froide honte de faire partie de la foule amicalement lyncheuse et festive, aveugle à sa propre barbarie. Il faut se souvenir de ce que disait Philippe Muray : « Il n'y a pas de lucidité sans séparation. »

PS : Je ne voulais pas finir sans mentionner une belle perle, une annonce d'un concert électro-acoustique d'une américaine, dénommée Celeste Hutchins, affichée sur une vitre de la librairie Shakespeare & Cie. « Compositrice américaine, examine et réfute les arguments des hommes politiques dans la musique des voix, qu'elle reconstruit et réarrange en poésie sonore. À la Barbare [c'est le nom du lieu], espace autogéré non-mixte, non-commercial, lesbien et féministe.» Elle est pas belle la vie ?

 

Yannick Rolandeau

(c) copyright L'Atelier du roman mars 2007

 

Oeuvres de Philippe Muray

Jun 11, 2006 by Laoreet

 

  • Une arrière-saison, Flammarion, 1968 (texte de jeunesse que Philippe Muray ne reprenait pas dans sa bibliographie)
  • Au cœur des Hachloums, Gallimard, 1973
  • Chant pluriel, Gallimard, 1973
  • Jubila, Seuil, 1976
  • Céline, Seuil, 1981 (réédition Denoël, 1984 ; réédition Gallimard, « Tel », 2001)
  • Le XIXe siècle à travers les âges, Denoël, 1984 (réédition Gallimard, « Tel », 1999)
  • Postérité, Grasset, 1988
  • L'empire du Bien, Les Belles Lettres, 1991 (réédition Les Belles Lettres, 1998, 2002 et 2006)
  • La gloire de Rubens, Grasset, 1991
  • On ferme, Les Belles Lettres, 1997
  • Rejet de greffe, Exorcismes spirituels - tome 1, Les Belles Lettres, 1997 (réédition Les Belles Lettres, 2002 et 2006)
  • Les mutins de Panurge, Exorcismes spirituels - tome 2, Les Belles Lettres, 1998 (réédition Les Belles Lettres, 2006)
  • Après l'Histoire, tome 1, Les Belles Lettres, 1999 (réédition Les Belles Lettres, 2002)
  • Après l'Histoire, tome 2, Les Belles Lettres, 2000 (réédition Les Belles Lettres, 2002)
  • Désaccord parfait, Gallimard, 2000
  • Chers Djihadistes…, Fayard - Mille et une Nuits, 2002
  • Exorcismes spirituels, tome 3, Les Belles Lettres, 2002
  • Minimum respect, Les Belles Lettres, 2003
  • Moderne contre moderne, Exorcismes spirituels - tome 4, Les Belles Lettres, 2005
  • Festivus, festivus, Fayard, 2005
  • Roues carrées, Fayard, 2006
  • Le Portatif, 1001 Nuits, 2006
  • Disque Minimum Respect (Poèmes mis en musique), Festivus, 2006