Littérature

Littérature

Jun 13, 2006 by Yannick Rolandeau

 

"La nostalgie du Paradis, c'est le désir de l'homme de ne pas être homme."

Milan Kundera

 

Longtemps la France a défendu l'art et notamment la littérature. Cette tradition a exercé un fort attrait sur un bon nombre de romanciers et d'écrivains (et autres peintres, cinéastes...) au point où nombre d'entre eux, fuyant leur pays natal pour diverses raisons, venaient y trouver refuge (Beckett, Joyce, Ionesco, Kral, Kundera, Polanski...). 

Actuellement, on entend souvent dire que l'art est une affaire d'élite, que l'art est élitiste. Je suis étonné. Qu'est-ce que cela veut dire ? Ce mot semble avoir subi un glissement sémantique alors qu'il ne signifie : être le meilleur. Il désigne négativement des artistes soupçonnés de fomenter dans l'ombre une pensée inaccessible et méprisante alors que les politiciens ou les mass-médias ont plus d'importance sur notre vision du monde et détiennent le pouvoir. Il y a en France à l'heure actuelle une méfiance pour ce qui est art et culture (que l'on confond avec le loisir). Le terme "'intello" n'est-il pas devenu un terme péjoratif comme si le fait de réfléchir était devenu une tare, comme si l'intellectuel s'éloignait du sacro-saint peuple et de la sacro-sainte réalité ! Il ne faut pas être (ou tenter de l'être) unique, original mais populaire (en fait faire dans l'audimat).

Est-ce que l'art a pour but d'être accessible du bon peuple ? Cela ne veut pas dire que n'importe quelle personne ne peut pas comprendre même si certains artistes font dans l'incompréhensible pour se donner une posture. Si tel avait été le cas, la plupart des artistes que nous admirons n'auraient jamais pu s'exprimer librement et remettre en cause notre façon d'appréhender le monde et l'art n'aurait pratiquement jamais évolué. N'est-ce pas plutôt aux personnes de rentrer dans l'univers de l'artiste et de comprendre sa vision unique, personnelle du monde (cequi suppose d'abandonner quelques temps notre ego et notre ressenti) ? Cela relativise en tous cas tout jugement car celui-ci ne peut-être que parcellaire. Non, on veut que l'intellectuel, ou l'artiste comme on veut, adopte un point de vue sanctionné par le plus grand nombre. C'est une forme déguisée de censure.

 Cioran écrit : "Ne juge personne avant de te mettre à sa place. Ce vieux proverbe rend tout jugement impossible, car nous ne jugeons quelqu'un que parce que justement nous ne pouvons nous mettre à sa place.

C'est pour cela que l'ironie est essentielle. J'ai découvert à l'occasion d'une émission sur Arte L'Autriche d'hier et d'aujourd'hui un subtile romancier Gregor Von Rezzori (né en Bucovine en 1914) qui disait à propos de l'ironie: "Vous savez, ce qui est très important pour un autrichien de mon espèce, n'est-ce pas, c'est l'ironie. Musil sans ironie, c'est impensable. L'ironie, c'etait une nécessité de résister... le coté atroce de notre temps. Un ironique ne se mêlerait jamais dans la politique, dans l'action. Ca, c'est anti-ironique, et s'il fait, il devient cynique n'est-ce pas? C'est ça." Il rajoute dans son roman "La mort de mon frère Abel": "Vous avez eu l'impression (à mon vif regret, soyez-en sûr) que je voulais me moquer de vous. Cela vient du malentendu habituel qu'engendre le ton ironique, je suppose. Permettez-moi une mise au point: l'ironie n'est pas agressive. C'est la manière naturelle de s'exprimer des cabots tristes et non des roquets hargneux. Surtout à l'égard des gens trop sûrs d'eux."

 

Cioran nous en indique plus. Dans son remarquable Précis de décomposition, il écrit : "En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l'être; mais l'homme l'anime, y projette ses flammes et ses démences; impure, transformée en croyance, elle s'incère dans le temps, prend figure d'événement: le passage de la logique à l'épilepsie est consommé... Ainsi naissent les idéologies, les doctrines, et les farces sanglantes. (...) Sa puissance d'adorer [de l'homme] est responsable de tous ses crimes: celui qui aime indûment un dieu, contraint les autres à l'aimer, en attendant de les exterminer s'ils s'y refusent. Point d'intolérance, d'intransigeance idéologique ou de prosélytisme qui ne révèlent le fond bestial de l'enthousiasme. Que l'homme perde sa faculté d'indifférence: il devient un assassin virtuel; qu'il transforme son idée en dieu: les conséquences en sont incalculables. On ne tue qu'au nom d'un dieu ou de ses contrefaçons."  Pour lui donc, toute certitude cache une volonté de domination. "C'est que toute foi exerce une forme de terreur, d'autant plus effroyable que les "purs" en sont les agents. On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l'histoire."

Autrement dit, les fainéants et les esthètes qui ne proposent aucun prosélytisme, aucune idéologie. Or, on constate que ce qu'on appelle les "artistes", pour en revenir à la littérature, proposent chacun une vision personnelle, différente du monde et de l'homme, s'attachent à dire le jamais dit. Existentielle. Alors que le but d'un parti ou d'une doctrine politique est somme toute radicalement différente. Une seule vision imposée à toute une masse de gens qui penseront tous la même chose. Effectivement, les conséquences en sont incalculables. Effectivement, les romanciers ou autres artistes ont été beaucoup critiqués pour rester inactif, en un mot pour "gloser".

Les hommes aiment se perdre dans l'ivresse de l'action. Les "artistes" préfèrent, quant à eux, découvrirent ce qu'est l'homme à travers sa richesse et son ambiguïté.

Yannick Rolandeau

 

Romans préférés

Il y a en bien d'autres....

  • Beckett Samuel, "L'Innommable", "Molloy", "En attendant godot", Ed. de Minuit;

    Broch Hermann, "Les somnambules", Ed. Gallimard;

    Calvino, Italo, "Le baron perché", "Si par une nuit d'hiver un voyageur", Points-roman;

    Dante, "La divine comédie", Classiques Garnier ;

    Faulkner William, "Le bruit et la fureur", "Lumière d'Août", Folio ;

    Flaubert Gustave, "Madame Bovary" "Bouvard et Pecuchet", Livre de poche ;

    Gombrowicz Witold, " Ferdyducke", ed. 10/18; "La pornographie", ed. 10/18 ;

    Ionesco Eugène, "Le solitaire", "La cantatrice chauve", folio ;

    Joyce James, "Les gens de Dublin", "Ulysse", "Finnegans Wake"; ed Gallimard ou Folio ;

    Kafka Franz, "Amérique", "Le château", " Le procès", Ed. Garnier Flammarion; "Journal", Biblio essais ;

    Kundera Milan, "L'insoutenable légèreté de l'être", "L'Immortalité",  Ed. Gallimard ;

    Marquez, Gabriel Garcia, "Cent ans de solitude"( points romans) ;

    Michaux Henri, "Connaissance par les gouffres", "Plume", "La vie dans les plis", "La nuit remue", "Face aux verrous", Ed. Gallimard ;

    Musil Robert, "L'homme sans qualité", Points-roman ;

    Proust Marcel, "Du coté de chez swann", Ed. Folio ;

    Reznicek Pavel, "Le plafond", Ed. Gallimard ;

    Rezzori Gregor von, "Mémoire d'un antisémite" ed L'âge d'homme; "La mort de mon frère Abel", ed. Salvy ;

    Rushdie Salman, "Les enfants de minuit", Livre de poche biblio, "Les versets sataniques", ed. C. Bourgois ;

    Sabato Ernesto, "Le tunnel", "Alejandra", "L'ange des ténèbres" points-roman ;

    Stendhal, "Le rouge et le noir", "Lucien Leuwen", Livre de poche ;

    Svevo Italo, "La conscience de zeno", Folio ;

    Torrente Ballester, Gonzalo, "La Saga/Fuga de J.B", "Fragments d'apocalypse", "Filomeno malgré moi", Ed. Actes Sud ;

     

     

     Arendt Hanna, "La crise de la culture" (Folio essais) ; "Les origines du totalitarisme", Points-Seuil ;

    Cioran Emile, "Bréviaire des vaincus", "Précis de décomposition"

    Cornélius Castoriadis "Les carrefours du labyrinthe (I-IV)"  Ed du Seuil.

    Girard René "Mensonge romantique et vérité romanesque" Ed. Pluriel; "Des choses cachées depuis la fondation du monde" Biblio essais; "Le Bouc émissaire" Pluriel; "La violence et le sacrée" Ed. Pluriel; 

    Ferry Luc, "Homo Aestheticus" (Biblio essais), "La pensée 68" (Folio essais);

    Jung Carl, "Dialectique du moi et de l'inconscient", Folio essais, "Métamorphoses de l'âme et ses symboles", Livre de poche références;

    Kundera Milan "L'art du roman" et "Les Testaments trahis" Ed. Gallimard

    Lipovetsky, Gilles "L'ère du vide", Folio essai N°121;

    Laborit Henri "Eloge de la fuite" Folio essai;

    Montaigne, "Les essais", Livre de poche;

    Sabato, Ernesto, "L'écrivain et la catastrophe", Seuil;

    Steiner Georges, "Dans le château de Barbe bleu", (Folio essai) ; Passions impunies" (Gallimard); "Réelles présences", La mort de la tragédie" (folio essais)

    Tzvetan Todorov "Face à l'extrême", Points-seuil; "Nous et les autres" Point-seuil ; "Le jardin imparfait" (Seuil); "Les morales de l'histoire" (Pluriel hachette);

    Virilio Paul "Cybermonde ou la politique du pire" Édition Textuel. 1996; "La vitesse de libération" Galilée, Paris, 1995; "L'art du moteur" Galilée, Paris, 1993; 

    Voltaire, "Traité sur la tolérance", Garnier Flammarion;