Littérature

Diabolum

Milan Kundera

II n'y a, dans mon évolution romanesque, aucune rupture entre ce que j'ai écrit en Bohème et ce que j'ai écrit en France. Ni entre les romans situes en Bohème communiste et "L'Immortalité', dont l'action se passe ici. Présupposer une telle rupture, et surtout la considérer comme inévitable, c'est être victime de deux préjugés.

Le premier préjugé est d'ordre esthétique et met en cause l'art du roman et sa finalité. Certains veulent d'abord chercher dans un roman un témoignage sur un pays, sur une société. Un exemple : La vie est ailleurs raconte l'histoire d'un très jeune poète à l'époque du stalinisme le plus exacerbé. Qu'on ne prétende pas pour autant que je pensais faire découvrir le stalinisme : en 1969, quand j'ai terminé le roman, quel truisme ! Le thème de ce livre est existentiel : celui du lyrisme ; le lyrisme révolutionnaire de la Terreur communiste a jeté une lumière inattendue sur l'éternel penchant lyrique de l'homme.

De même, dans L'Immortalité, le thème central n'est pas la " société du spectacle " de l'Occident d'aujourd'hui. Car c'est depuis toujours que l'homme se donne en spectacle. Depuis toujours il porte en lui le germe de la " société du spectacle " qui n'est qu'une projection, dans des dimensions sociales élargies, d'un problème existentiel immémorial, celui de l'image de l'homme dans les yeux des autres - problème qui m'occupe depuis mon premier livre.

Le deuxième préjuge, c'est la conviction que les mondes communiste et démocratique vont en opposition quasi absolue. Du point de vue politique ou économique, soit. Mais pour un romancier, le point de départ est la vie concrète d'un individu ; et de ce point de vue, on n'est pas moins frappé par les ressemblances de ces deux mondes. Quand j'ai vu, en Tchécoslovaquie, les premiers HLM j'ai cru voir la manifestation même de l'horreur communiste ! Dans la barbarie des haut-parleurs hurlant partout des crétineries musicales, je détectais la volonté de transformer les individus en une collectivité d'abrutis unis par le même bruit imposé. J'ai compris seulement plus tard que le communisme me montrait, dans une version hyperbolisée ou caricaturale, les traits communs du monde moderne. La même bureaucratisation omniprésente et omnipotente. La lutte des classes remplacée par l'arrogance des institutions envers l'usager. La dégradation du savoir-faire artisanal. L'imbécile juvénophilie du discours officiel. Les vacances organisées en troupeaux. La laideur de la campagne d'où disparaissent les traces de la main paysanne. Et, de ces dénominateurs communs, le pire de tous : l'irrespect envers l'individu et envers sa vie privée. Ici, on le justifie en brandissant le droit sacré a l'information. Mais la police communiste qui a truffé‚ nos chambres à coucher de micros ne pouvait-elle, elle aussi, prétendre assumer son " droit à l'information " ? Quel que soit le régime, nous avons vécu, tous, ici et la, dans un monde ou les mêmes tendances profondes s'imposaient, dans ce Diabolum dont parle mon professeur Avenarius, de L'Immortalité, si je peux invoquer celui de mes personnages que j'aime le plus.

De ce point de vue, l'expérience du communisme m'apparaît comme une excellente introduction au monde moderne en général ; elle m'a rendu plus sensible aux phénomènes absurdes qu'on est prêt a percevoir, ici, comme une innocente banalité ou comme un attribut nécessaire de la Sainte Démocratie. 

1993 (c) Copyright Milan Kundera

Texte de Télérama

Milan Kundera

Persona non grata, j'ai quitté un jour Prague et je me suis rendu en France prêt à y vivre la tristesse d'un exil. Au lieu de cela, j'ai trouvé un pays qui m'a rendu heureux. La Bohème, c'est ce qui m'a été destiné : mes racines, ma formation. La France, c'est ce que j'ai choisi : c'est ma liberté, c'est mon amour. Depuis sept ans, je pourrais de nouveau vivre la où je suis né. Si la vie humaine durait deux cents ans, j'essayerais certainement de partager ma vie entre ces deux pays. Mais la vie est courte et j'ai préféré ma liberté a mes racines. Si je n'écris aujourd'hui qu'en français, cela ne veut pas dire que le français ait remplacé ma langue maternelle. Celle-ci est irremplaçable: elle sort de ma bouche facilement, avant que je ne commence a penser. En français, chaque phrase est une quête, une conquête, tout est conscient, rien ne va de soi, mille fois je pèse chaque mot, tout est aventure, tout est pari. La langue tchèque m'appelle : Reviens a la maison, voyou ! Mais je n'obéis pas. Je veux rester encore avec la langue dont je suis éperdument amoureux.