Littérature

René Girard

Jun 13, 2006 by Yannick Rolandeau

 

René Girard ou le mécanisme victimaire

C'est pour expulser la vérité au sujet de la violence qu'on se confie à la violence."
 
 
René Girard

 

La théorie de René Girard a jeté, il y a quelques années, un grand trouble dans les milieux universitaires et intellectuels. Et ce n'est pas peu dire puisqu'elle prétend remettre en cause la psychanalyse, le structuralisme, etc. et révéler le secret caché de la violence au cœur de toute civilisation. Je distinguerai deux étapes dans cette thèse à la fois simple et complexe :

I/ Le désir mimétique

La mimésis d'appropriation.  René Girard note en premier lieu dans le comportement humain (et même animal) une dimension imitative, c'est-à-dire une volonté d'imiter son semblable. Cette mimésis est indispensable à l'homme pour être homme justement. Il apprend à parler, à marcher, à se conformer à des lois, à s'intégrer dans une culture. René Girard fait une distinction entre la mimésis d'apprentissage et la mimésis de rivalité, cette dernière étant source de nos conflits.


La mimésis de l'antagoniste. L'homme est gouverné principalement par ce que René Girard appelle le désir mimétique. C'est parce que quelqu'un d'autre désire un objet que nous désirons cet objet (primitivement femme, nourriture, territoire). Cela peut prendre plusieurs aspects que nous n'étudierons pas entièrement, encore moins dans leurs conséquences ultimes comme le sadisme et le sadomasochisme, ce qui demanderait d'écrire un livre en entier (je renvoie d'ailleurs le lecteur au premier livre de René Girard Mensonge romantique et vérité romanesque). Prenons un ou deux exemples seulement.

En effet, l'opinion communément admise est que l'homme désire d’une façon tout à fait autonome. Si je désire un objet, je n’en suis redevable qu’à moi-même ou à mon libre arbitre. C'est bien le sentiment que nous donne l’expérience quotidienne en apparence : l’amour que je ressens pour cette femme ou pour cet homme, cet objet que je veux acheter, la volonté que j’exerce pour réussir dans mon métier procède de mon libre choix. Cette vision du désir semble aller de soi. Pourtant elle est incapable d’envisager des situations conflictuelles liées à la jalousie et de surcroît de comprendre la violence collective. René Girard appréhende le mécanisme du désir humain d’une toute autre façon et ce qui frappe d’emblée, c’est le réalisme de son argumentation. Le désir ne se fixerait pas selon une trajectoire rectiligne sujet-objet, mais par imitation du désir d'autrui selon un schéma triangulaire sujet-modèle-objet. C'est parce que quelqu'un d'autre désire un objet que nous le désirons à notre tour (primitivement femme, nourriture, territoire). L'hypothèse girardienne repose sur l'existence d'un troisième élément, médiateur du désir, qui est autrui. Shakespeare a cette superbe phrase dans ses Sonnets : « Tu l'aimes, toi, car tu sais que je l'aime. » On voit bien ici, si cette phrase s’adresse à nous, que nous aimons la femme d’un ami parce que nous l’imitons dans son amour et non parce que nous aimons cette femme indépendamment de cet ami. C'est bien parce que nous le prenons pour modèle que nous aimons cette femme, car si cet ami ne l’aimait pas, sans doute ne l'aimerions nous pas non plus. C'est parce que l'être que j'ai pris comme modèle désire un objet que je me mets à désirer celui-ci ; l'objet ne possède de valeur que parce qu'il est désiré par un autre. « Seul l'être qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d'abord lui-même en raison de l'admiration secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admiration éperdue, il ne veut plus voir qu'un obstacle dans son médiateur. Le rôle secondaire de ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule le rôle primordial de modèle religieusement imité. Dans la querelle qui l'oppose à son rival, le sujet intervertit l'ordre logique et chronologique des désirs afin de dissimuler son imitation. Il affirme que son propre désir est antérieur à celui de son rival ; ce n'est donc jamais lui, à l'entendre, qui est responsable de la rivalité : c'est le médiateur.(1) "

La publicité n’agit-elle pas de cette façon, en proposant certes un objet à désirer mais, et surtout, que d’autres personnes désirent ce même produit ou qu’ils semblent ravis par sa possession ? Ce pour quoi d’ailleurs, quand le sujet arrive à acquérir l’objet en question, ce dernier le déçoit car il croyait que sa possession allait lui conférer un prestige identique. L’illusion s’est s’envolée et le désir doit se reporter sur un nouvel objet, plus coriace à obtenir. Il n’est pas étonnant non plus de voir que certaines personnes tirent plus de jouissance du fait qu’autrui ne possède pas l'objet plutôt que dans sa possession même. Dans cette imitation du désir d’autrui, le sujet envie chez le modèle quelque chose qui lui fait défaut, autrement dit un prestige qu’il ne possède pas. D’où sa fascination qui en découle révélant en même temps son propre manque à être. Ce n’est pas tant l’objet que le sujet désire que le prestige qu'il attribue à celui qui possède l'objet (cela peut-être aussi bien un objet matériel qu’une attitude, un statut social).


Ce qui pourrait sembler anecdotique éclaire la quasi-totalité des comportements individuels et collectifs (de la simple jalousie jusqu'à l'holocauste) et ceci depuis l'aube de l'humanité jusqu'à nos jours. Désirant un même objet, une rivalité, un violent conflit s'instaure, menaçant la cohésion du groupe, ou la société tout entière. Ce conflit sera résolu par le sacrifice d'une victime innocente, un meurtre donc, c'est-à-dire quand deux ou plusieurs individus s'entendront pour désigner un seul et même coupable (personne ou ethnie) responsable de ce conflit. Cette victime passera pour sacrée, car elle est responsable du retour au calme aussi bien que du désordre. « Le sacré, c'est la violence. (2) » nous dit René Girard.

Les premières sociétés ont résolu ces crises mimétiques en prenant une victime innocente - un bouc émissaire - et en la chargeant de tous les maux et péchés du groupe puis en la sacrifiant. Progressivement, des simulacres ont remplacé les meurtres réels : ainsi sont nés les rites des religions primitives païennes. Si de nos jours, les hommes n'ont plus recours aux sacrifices rituels, ils se sont toujours entendus pour trouver des boucs émissaires (colonialisme, nazisme, stalinisme, guerre en Bosnie...) et la violence n'a jamais cessé.

Selon René Girard, la civilisation, la culture humaine repose sur le meurtre, et sur le mensonge, sur la dissimulation de ce meurtre. Sans ce meurtre, l'homme ne se serait pas développé tel qu'il est. "On ne veut pas savoir que l'humanité entière est fondée sur l'escamotage mythique de sa propre violence, toujours projetée sur de nouvelles victimes. Toutes les cultures, toutes les religions, s'édifient autour de ce fondement qu'elles dissimulent, de la même façon que le tombeau s'édifie autour du mort qu'il dissimule. Le meurtre appelle le tombeau et le tombeau n'est que le prolongement et la perpétuation du meurtre. La religion- tombeau n'est rien d'autre que le devenir invisible de son propre fondement, de son unique raison d'être.(3) " Autrement dit, l'homme tue pour ne pas savoir qu'il tue. "(...) Les hommes tuent pour mentir aux autres et se mentir à eux-mêmes au sujet de la violence et de la mort"(4) écrit-il.

René Girard rapproche ensuite les textes de persécution des textes mythologiques. Il s'étonne que la lecture des textes de persécution se fasse sans problèmes, c'est-à-dire que l'on distingue en eux le processus victimaire et l'aveuglement vis-à-vis de ce processus qui ont poussé les auteurs à les écrire, mais que cette même lecture ne s'exerce plus en face d'un mythe. Prenons par exemple, le mythe d'Oedipe. Parce qu'il a tué son père et couché avec sa mère, les hommes rendent Oedipe responsable de la peste qui sévit dans la ville. Faux, écrit René Girard, les hommes ont besoin d'un bouc émissaire pour trouver une explication à cette peste. Oedipe est expulsé. René Girard voit dans les mythes ce même mécanisme archétypal qui pousse les hommes à dissimuler leur violence.. "La volonté d'effacer les représentations de la violence gouverne l'évolution de la mythologie." Les textes mythologiques auraient été transformés successivement afin d'effacer leur origine violente, meurtrière. " ... derrière le mythe, il n'y a ni de l'imaginaire pur, ni de l'événement pur mais un compte rendu faussé par l'efficacité même du mécanisme victimaire, mécanisme qu'il nous raconte en toute sincérité mais qui est forcément transfiguré par ses conteurs qui sont les persécuteurs. (5)" Les persécuteurs n'étaient pas lucides; ils croyaient les victimes réellement coupables. Jusqu'ici, je ne connais pas de thèse plus pertinente et plus dérangeante que celle-ci.

Fragment d'un rouleau de la
Bible trouvé dans la grotte de Qumram en 1947

 

II/ Le problème Girard

Jusqu'ici, tout le monde est content (ou presque). Là, où tout le monde tire triste figure, c'est quand on apprend que René Girard est chrétien. Dès lors, le navire se déserte rapidement comme s'il était contaminé par la peste. Restent ceux qui écoutent et tentent de comprendre le déroulement de sa pensée sans verser dans un athéisme aveugle, ni dans un Christianisme radical ou intégriste. La thèse de Girard et son Christianisme ne font qu'un. Pourtant, on peut être tout à fait d'accord sur une très grande majorité de sa thèse sans être chrétien pour autant. C'est-à-dire en la laïcisant. On y reviendra. Voilà un auteur qui est approuvé par des chrétiens, des agnostiques et des athées (ce que je suis), et détesté par d'autres, ayant d'ailleurs les mêmes opinions ou croyances !


Il faut à partir du désir mimétique et de ce qu'il sous-tend, voir en perspective le travail effectué par René Girard pour en arriver là. Il faut l'avoir lu, mettre de côté ses réflexions « spontanées », avoir fait le tour de la question et revenir nanti de cela pour poser le problème et voir ses faiblesses et ses qualités. Car que dit Girard fondamentalement ? Renoncer à la violence en ayant compris son mécanisme intime sinon notre planète est menacée d'anéantissement. Ni plus ni moins. Bref, c'est là son apport (non seulement dans sa lecture des œuvres littéraires) sur une chose aussi importante que la violence, théorie qui a le grand mérite de fonctionner dans le réel de tous les jours.


Faisons un petit détour pour comprendre les attaques contre l'œuvre de René Girard. Le problème est qu'être chrétien est devenu pratiquement une injure. Séparons tout de suite d'ailleurs, la Bible, le texte évangélique de l'attitude de l'Église au cours des siècles pour éviter toute ambiguïté et toute confusion. Si on écoute les médias, les revendications de nombreux laïques, scientifiques, c'est presque avec dégoût qu'on devrait s'intéresser à la Bible et aux Évangiles. Tout dépend ce que l'on prend, le texte ou une vision kitsch du texte. Ou même encore le texte ou ce qu'en a fait l'Église. Ici, on ne prendra que le texte et non une version kitschifiée de celui-ci dans le genre « le Christ = amour à l'eau de rose ». On peut très nettement attaquer l'Église, mais si on attaque le texte alors il faut attaquer de la même manière les autres religions ou les autres textes. À lire les journaux après le 11 septembre 2001, on a pris bien soin de ne pas attaquer l'Islam comme religion pour ne s'en prendre seulement qu'à une certaine lecture. Très bien, mais pourquoi ne prenons-nous pas le même soin avec la Bible ? Pourquoi ce mépris vis-à-vis de nos propres textes, au-delà de la croyance en un Dieu ou pas, question que personne ne pourra trancher. A-t-on même besoin de Dieu pour avoir commis des crimes ? Un non-Dieu provoque les mêmes dégâts et l'Histoire l'a montré. Quel personnage peut incarner une figure permettant de « résoudre » ou de tenter de résoudre le problème humain et ne pas provoquer des dérapages catastrophiques ? Visiblement personne n'y est parvenu. Car précisément, chaque homme s'emballe dans sa jalousie, sa vengeance et ne veut jamais arrêter de le faire. Mis au pied du mur, que choisir et que faire maintenant ? C'est bien cette question qui est posée actuellement, d'où le grand désarroi contemporain.


Pour comprendre ce dégoût, il faut rappeler aussi que la pensée critique nous vient de la philosophie des Lumières et plus largement de l'Occident comme le Christianisme. Étrangement, beaucoup s'en sont emparés pour la retourner contre le ou les pays qui les ont fait naître. À les entendre, l'Occident sera le mal absolu (colonialisme, impérialisme, etc.) et les autres pays seraient nettement meilleurs (bouc émissaire inversé). Pour cela, on clame les différences culturelles et l'Occident les nierait. Plus fort, on a l'impression que comme l'Occident les a niés (à une époque et encore maintenant), on prend généralement l'argument relativiste « autre culture » (accusation d'ethnocentrisme) comme un critère pour ne pas juger moralement un meurtre, un sacrifice rituel, des massacres collectifs venant d'autres pays.

Or, le colonialisme n'est pas issu seulement de notre culture, d'autres cultures l'ont commis aussi. C'est un fait humain avant tout, universel plutôt que propre à un pays ou à une culture. Le nationalisme d'un pays ou d'un autre, c'est encore du nationalisme et l'Homme de tout temps a voulu conquérir les autres pays. La colonisation des pays arabes par l'Occident par exemple a duré cent trente ans en gros alors que ces mêmes Arabes ont été réduits en esclavage et colonisés par les Turcs pendant cinq siècles. Autre culture ? On tolère ? De même à propos de la Traite des Noirs. Seulement l'Occident ? Oui, mais on oublie que la traite et l'esclavage des noirs ont été introduits en Afrique par des marchands arabes à partir du XIe-XIIe siècle avec la complicité des rois et des chefs de tribus noirs. Alors, c'est une autre culture, on tolère ? L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau écrit dans Les traites négrières : « Les anciens poncifs (du type : la traite est la conséquence d'un racisme à l'encontre des Noirs) étant aujourd'hui complètement dépassés, il serait utile de les remplacer par des hypothèses plus scientifiques. On en dispose d'un certain nombre, à propos du choix de la main-d’œuvre noire pour la mise en valeur des Amériques. Mais la question des origines plus lointaines de la traite, en Afrique noire, reste obscure. Certains estiment qu'elle y fut introduite depuis l'extérieur, du fait de pressions croissantes exercées par des sociétés étrangères. On pense alors immédiatement à l'Occident, et l'on a tort. La traite atlantique, la plus « célèbre » et la moins mal connue des traites d'exportation, ne se développe vraiment qu'à partir du XVIIe siècle, près de mille ans après l'essor des traites orientales qui, plus précoces et plus durables, alimentèrent le monde musulman, jouant du point de vue quantitatif un rôle plus important que le sien.  (…) Le racisme à l'encontre des Noirs fut ainsi l'une des conséquences de la traite, non l'un de ses motifs. (6)  » Alors en dénonçant notre propre barbarie, on voit bien un problème mais pourquoi être aveugles vis-à-vis de la barbarie des autres pays ? C'est cela faire de l'ethnocentrisme inversé, tolérer les crimes d'autres cultures sous prétexte de coutume locale et fustiger seulement les nôtres. C'est bien le même phénomène à l'intérieur d'un pays qu'à l'extérieur. On retombe dans le système victimaire du bouc émissaire mis en lumière par René Girard, de ce mécanisme sacrificiel et efficace et pour qu'il soit efficace et sacrificiel, il doit rester caché et invisible. D'une culture à une autre, on le retrouve partout car l'homme est homme, c'est un sujet désirant. Le mal n'est jamais extérieur à l'homme, il est en lui-même, en chacun de nous comme le dépasser est en lui aussi, en chacun de nous aussi.

Si ces personnes peuvent critiquer l'Occident et ses innommables erreurs, il ne faut pas oublier que c'est aussi notre propre culture qui a dénoncé le colonialisme. C'est même l'Occident qui a développé un projet de liberté, d'autonomie individuelle et collective, de critique et d'autocritique. Car si l'Occident a commis des crimes (qui le nie maintenant à part les fanatiques ?), elle les a aussi dénoncés. Je vois rarement la même autocritique ailleurs chez les Hindous, les Chinois, etc. avant cette autocritique occidentale. On a donc l'impression qu'ils sombrent tout bêtement dans une autoflagellation bien mal venue en oubliant que c'est leur propre civilisation qui a développé cet esprit critique dont ils se servent en la retournant contre elle et en oubliant par ailleurs que les autres pays ou civilisations n'ont pas développé une telle pensée critique et ne se sont pas gênés pour exploiter et opprimer leur prochain. Une fois de plus, si on peut et doit dénoncer la barbarie dans son pays, il ne faut pas oublier celle de ces voisins et réciproquement. C'est un dégoût de soi finalement vis-à-vis de sa propre culture et qui irait conjointement avec un dégoût du Christianisme récupéré par l'irresponsabilité contemporaine, irresponsabilité contraire même à l'Humanisme philosophique héritée des Lumières qui en découlait. " L'humanisme et l'humanitarisme se développent d'abord en terre chrétienne. (7)" note justement Girard et toute l'hypocrisie laïque actuelle est de garder l'humanisme en l'expurgeant de ses racines chrétiennes. La tâche !

Assimilé René Girard à un fondamentaliste est une manière pour ses détracteurs d'agiter les vieux démons et de déformer les tenants et les aboutissants de sa théorie. On ne comprendra pas celle-ci tant qu'on ne comprendra pas comment les enjeux économiques, politiques et moraux depuis un siècle se sont développés pour en arriver au monde contemporain. Comme le note Cornélius Castoriadis, le libéralisme a recouvert le terme de démocratie dans une vision égoïste, hédoniste et relativiste qui ne sert qu'un marché économique en pleine mondialisation. Désirez, nous sommes là pour produire. On ne devient plus singulier à force de maturation, en fonction d'un passé et en fonction des autres, mais tout simplement parce qu'on le dit. Immaturité et irrationalisme contemporains. On ne veut plus d'entraves, on veut être libre sans aucune limite qui pourrait entraver cette liberté. C'est un égocentrisme généralisé, je n'hésite pas à le dire, une barbarie ordinaire et douce, que l'on retrouve un peu partout. On entendit un jour des handicapés porter plainte contre leurs parents pour les avoir mis au monde et / ou parce que les docteurs n'avaient pas pu déceler des anomalies lors des radios. Égocentrisme généralisé qui se répand dans toutes les couches de la population. Or, cette idée de liberté sans entraves, rappelons-le, est une trahison même de la liberté individuelle, et a fortiori une trahison des idéaux des Lumières sur lesquels repose en grande partie notre démocratie.

Mettons les pieds dans les plats. C'est bien cette irresponsabilité hédoniste contemporaine et par rapport à la violence que critique Girard y compris vis-à-vis de l'avortement (et on ne fera pas croire qu'il s'agit uniquement d'un côté croyant et non croyant, même si Girard ne nuance pas davantage hélas), détail que ses détracteurs ne manquent pas de soulever pour mettre à terre toute sa thèse. C'est bien ce côté-là, le manque de responsabilités même dans un tel geste, non à l'avortement en soi, mais plutôt son phénomène « légitimé », allant de soi, comme si c'était un acte banal. On tolère de moins en moins les idées, mais de plus en plus les pulsions ou les comportements irresponsables, ce qui veut dire que peu importe mon irresponsabilité dans mon comportement sexuel, il y a l'avortement. Alors que la responsabilité devrait venir avant (on le voit aussi avec le sida). Or, on ne peut pas faire tout et n'importe quoi et que si on peut s'envoyer en l'air sans désir d'enfant, c'est une excellente chose évidemment, on ne peut pas aussi envoyer par-dessus l'épaule le fait que quand un enfant arrive, on n'a qu'à avorter. Dans le second cas, c'était une chose à prévoir pour ne pas se retrouver avec une enclume sur le ventre. C'est-à-dire se moquer du futur pour un moment d'extase. Or, si cela est trop demandé à un être humain de mettre une capote ou de demander à sa partenaire si elle prend la pilule pour éviter un tel dilemme, on peut effectivement désespérer de l'humanité. Sans doute que, dans le développement hédoniste et égoïste délirant auquel nous assistons et poussé par une marchandisation de tout le vivant, plus rien ne peut freiner la liberté illimitée de l’individu comme le remarquait Jean Baudrillard qui constatait que la servitude volontaire s’est inversée.


Et c'est là où le dogmatisme contemporain se permet d'envoyer la position girardienne comme une vieillerie, un archaïsme. Ce n'est pas en taxant cette position de puritaine, de fasciste, de réactionnaire qu'on réglera le problème, on étouffe au contraire les responsabilités de nos faits et gestes. L'évacuer, c'est se prendre le réel sur le coin de la figure en retour. C'est cette responsabilité qu'il faut travailler plutôt que de déresponsabiliser tous nos actes. Je crois que Girard jette un peu d'huile sur le feu pour ne pas faire mourir le débat. Il est d'ailleurs assez immature de croire qu'on a fait le tour de la question comme si nous avions la Vérité sur ce sujet. Pourtant, c'est aussi ce que disaient nos ancêtres, et maintenant, on mesure leurs erreurs. Qui peut dire que, dans le futur, on ne dira pas la même chose de nous ? C'est-à-dire de croire une imagerie, de se voir comme on a envie de se voir sans constater que la barbarie n'a pas le même visage qu'avant, qu'elle est devenue plus invisible, moins repérable. Comme je le disais, et je le répète, cela ne va pas de soi. Quelle sorte d'humanité voulons-nous ?

III/ LE MESSAGE EVANGELIQUE

Reprenons. C'est dans tout ce contexte que René Girard intervient et on comprend peut-être mieux pourquoi il dérange tant. Les Evangiles ne seraient pas un texte mythique mais révéleraient consciemment ce mécanisme victimaire, le savoir de la violence, et marqueraient une rupture dans ces crises mimétiques. La théologie médiévale aurait postulé d'après L'Epître aux Hébreux l'image d'un Dieu violent. "Dieu a besoin de venger son honneur compromis par les péchés de l'humanité, etc. Non seulement Dieu réclame une nouvelle victime mais il réclame la victime la plus précieuse et la plus chère, son fils lui-même. (8)" René Girard s'oppose à cette vision sacrificielle des Evangiles et en propose une lecture non-sacrificielle. Pour lui, Jésus, venant apporter un message de non-violence (un refus de toute violence) aurait été victime de ce mécanisme (qu'il révélerait donc) et aurait été pris pour un bouc émissaire. René Girard accentuera, par exemple dans La route antique des hommes pervers et Je vois Satan tomber comme l'éclair, la défense d'un christianisme en véritable disciple du message évangélique, chose qu'on ne lui pardonne pas.

Répétons-le, on pourrait discuter longtemps du prosélytisme girardien envers le Christianisme, mais si on accentue sur cet aspect, non pas mineur, pourquoi serait-il réfuté simplement parce qu'il se pose ouvertement comme chrétien ? Pourquoi alors ne pas faire la même chose avec les mouvements politiques qu'ils soient issus de la droite ou de la gauche ? Il y a bien là un dogmatisme contemporain, qu'il ne serait pas tolérable qu'une telle thèse puisse proclamer son christianisme haut et fort, et que tout cela, au fond, ce serait une vieille chose. Or, que l'on soit chrétien ou pas, croyant ou pas, cela ne change rien à l'affaire si on en comprend les tenants et les aboutissants.

René Girard va défendre cette révélation du mécanisme de la violence, du sacrifice qu'il croit voir dans les Evangiles. C'est là au fond toute sa thèse. Et qui bien sûr renverse de beaucoup ce que l'on pouvait croire, notamment quand il dit " Nous sommes dans un ultra-christianisme caricatural qui essaie d'échapper à l'orbite judéo-chrétienne en "radicalisant" le souci des victimes dans un sens antichrétien. (9)".

C'est bien entendu à travers la figure du Christ que cette révélation s'opère. Notamment quand on songe à cette phrase : « Et Caïphe était celui qui avait donné ce conseil aux juifs ; qu'il était utile qu'un seul homme mourût pour tout un peuple. » (Évangile selon St-Jean (XVIII, 14). Le mot utile est important. Utile, car il va unir tout un peuple et permettre de faire perdurer et de cacher le mécanisme sacrificiel aux dépens d'une victime innocente, le Christ, mécanisme que le texte révèle. Certains critiquent cette optique à cause d'une phrase prononcée par Jésus : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur terre ; je ne suis pas venu y apporter la paix, mais le glaive. » (Évangile selon St-Matthieu, X, 34). Donc d'un côté, le Christ demande de tendre l'autre joue, de ne pas jeter la première pierre, et de l'autre, il apporte non pas la paix, mais le glaive, la guerre. Est-ce contradictoire ? Oui mais il y a une autre explication. Car justement il sait qu'en apportant un message de paix ou d'amour, en somme de ne pas répliquer à la violence, j'insiste, de ne pas sombrer dans la rivalité, dans le mimétisme où tout le monde copie tout le monde, il ne va pas justement contenter tout le monde, car chacun tient à ce que le secret du mécanisme reste caché pour pouvoir profiter du pouvoir, de la violence, de l'oppression. Le Christ vend la mèche du système sacrificiel, il révèle le mécanisme de la violence, du bouc émissaire. Et c'est pour cela qu'il sera sacrifié, lui, victime innocente, « et qu'il est utile qu'un seul homme mourût pour tout un peuple », ce qu'aucun mythe ne révèle, et au contraire, cache mais que le texte évangélique révèle, lui.

On interprète cette phrase sans comprendre l’une des explications possibles, le dévoilement même du mécanisme. C'est même étonnant, car historiquement, jusqu'à maintenant, ce n'est pas un renoncement à la violence qui a créé plus de violence, mais bien le contraire. Le Christ ne réveille pas les démons ou vient susciter plus de violence, les démons sont déjà présents en chacun des hommes et le Christ vient au contraire dire de renoncer à la violence, à la rivalité. Prenons l'histoire de la première pierre, il dit bien de ne pas jeter la première pierre, car c'est la première pierre qui entraîne toutes les autres, par mimétisme, et c'est exactement comme cela que ça marche avec une foule, dans les exécutions sommaires, les lynchages. Ou encore de tendre l'autre joue, c'est encore une façon de ne pas répliquer, car répliquer entraîne à coup sûr la rivalité, le mimétisme et le fait que l'on ne sera qu'un double, un jumeau de son rival. Nous sommes au pied du mur étant donné que répliquer n'entraînera que plus de violence, la spirale de la violence dit-on même. Il suffit de regarder les actualités. Et ce n'est pas une galéjade, c'est la compréhension même de la violence, de son mécanisme intime. Toute la difficulté consiste de ne pas y céder alors que par ailleurs, on sait aussi que l'homme y cède facilement, mais alors la violence ne s'arrêtera pas. Voilà le dilemme fondamental. Certains diront « L'homme est violent et on ne peut rien faire. » C'est du syndicalisme de l'échec pour reprendre le terme de Girard, car si l'homme cède facilement à la violence, il est tout autant capable d'y renoncer par la connaissance même du mécanisme de la violence. On sait que la violence détruit des civilisations, ruine nos vies, extermine des hommes et des cultures alors même que ce mécanisme est compréhensible et à la portée de tous. Et on sent bien que cette non-violence en même temps nous « attire », qu'il y a quelque chose de transcendant, de délivrant, mais alors il faut aller jusqu'au bout.

D'ailleurs, encore, dans la Bible, il y a le texte sur l'Apocalypse. Or, ce texte nous est étrangement plus contemporain qu'au XIXe siècle. On n'avait pas encore découvert la bombe atomique, etc. Ce n'était pas imaginable auparavant. On en arrive à un point où la disparition de l'espèce humaine devient possible, si l'homme ne renonce pas à la violence, à la rivalité. Il va falloir choisir et nous sommes tous responsables de ne rien faire. « Dionysos contre le crucifié » dit Nietzsche. Pour ma part, j'ai choisi. Sans être chrétien pour autant.

Dans cette lecture des Evangiles, René Girard s'oppose radicalement (même rudement) à Nietzsche qui écrivait déjà dans Ecce Homo mais aussi dans les fragments posthumes et que cite Girard : " Dionysos contre le "crucifié" : la voici bien l'opposition. Ce n'est pas une différence quant au martyr - mais celui-ci a un sens différent. La vie même, son éternelle fécondité, son éternelle retour, détermine le tourment, la destruction, la volonté d'anéantir. Dans l'autre cas, la souffrance, la "crucifié" en tant qu'il est "innocent", sert d'argument contre cette vie, de formulation de sa condamnation. (10) " ou encore : " L'individu a été si bien pris au sérieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu'on ne pouvait plus le sacrifier : mais l'espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains... La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l'espèce - elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu'elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s'institue christianisme, veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. (11)" Textes forts ambigus. Dans le sens où on peut les prendre à la lettre ou, au contraire, relever factuellement que l’Homme s’est toujours comporté ainsi et que le débarrasser de son ombre le rendrait en quelque sorte appauvri, fade, sans épaisseur, abstrait. Je dois dire que Girard et Nietzsche ont raison l’un après l’autre, l’un voulant éviter le pire avec une compréhension de sa propre ombre tandis que l’autre pense que ce pire adviendra si on lui retire sa substance. La chose est sans doute indécidable à moins de conclure que l’existence humaine est réellement impossible.

Pour René Girard, pas de doute, les Evangiles et le secret de la violence qu'ils dévoilent, prouvent l'existence de Dieu. C'est là, où on peut douter, véritablement, surtout quand il affirme : " Le fait qu'un savoir authentique de la violence et de ses oeuvres soit enfermé dans les Evangiles ne peut pas être d'origine simplement humaine.(12) " Ou encore que cette découverte du savoir de la violence doit nous amener à une expérience comparable à une « conversion religieuse » nous dit-il. Étant donné que les Évangiles ont seules et en premier révélé le mécanisme victimaire, la prise de conscience doit prendre une coloration religieuse. Pures affirmations (on dira dogmatiques) que l'on n'ait pas obligé évidemment de suivre. Pour un non-croyant comme moi, cela ne change pas grand-chose sur l'existence ou non de Dieu. Quand je dis non-croyant, cela veut dire que je ne sais pas si Dieu existe vraiment, ou si les choses se sont passées autrement. Je reste dans le doute. René Girard, chrétien et catholique, lui, n'hésite pas à franchir le pas. C'est hautement critiquable, mais de là à le taxer d'intégriste et le rattacher aux crimes des chrétiens des sociétés passées est une énormité puisque René Girard, s'il est aussi chrétien qu'il le dit et cohérent avec sa théorie, ne peut pas accepter de telles choses. Par ailleurs, tout aussi dogmatique, certains scientifiques comme Jean-Pierre Changeux n'hésitent pas à affirmer que grâce à la science, Dieu n'existe pas. Bref, coloration religieuse ou pas, cette découverte (effectivement cruciale pour l'avenir de notre planète) relève plutôt à mon avis d'une prise de conscience cruciale. Il devient alors possible de concilier la thèse du mécanisme victimaire de Girard sans pour autant adhérer à la foi religieuse. C'est-à-dire de la « laïciser » sans l'expurger de ses sources chrétiennes.

Pourtant, cette révélation évangélique est inéluctable. " (...) le rôle du christianisme historique se laisse concevoir au sein d'une histoire eschatologique gouvernée par le texte évangélique, histoire qui se dirige infailliblement vers la vérité universelle de la violence humaine mais par des moyens d'une patience infinie(...). (12) " Et pourtant, l'homme, aveuglé, essaye de retarder cette révélation pour perpétuer le mensonge du mécanisme victimaire car " à la suite de l'idéalisme allemand, tous les avatars de la théorie contemporaine ne sont jamais que des espèces de chicanes destinées à empêcher la démystification des mythologies, de nouvelles machines à retarder le progrès de la révélation biblique.(13) " Autrement dit, le Christianisme s'imposera à l'humanité entière, à l'échelle planétaire quoi que nous fassions pour retarder son avènement et... quoi qu'en dise les autres religions. ? Ou une conciliation peut-être possible ? Epineux problème.

C'est à un "désir mimétique inversée", nanti de ce savoir sur la violence (ce qui change tout) que nous convie René Girard. Que toute la planète entière se conforme aux paroles du Christ, au savoir de la non-violence révélé par lui. Imaginons donc ce vaste programme: un beau jour, les cinq à six milliards d'individus que comporte notre bonne vieille terre refuseront toute violence mimétique, toute vengeance imitative pour se serrer fraternellement la main. Utopie ? Réalité ? Qui peut l'affirmer ? En tout cas, sortons de ce cadre purement christique et retenons l'essentiel de l'apport de René Girard, c'est-à-dire qu'il est primordial que l'homme apprenne à se connaître s'il ne veut pas disparaître complètement de la planète après une folie meurtrière, ce que la Bible prédit dans l'Apocalypse de Jean. Concluons plus " humainement " : " Pour qu'il y ait progrès, même minime, il faut triompher de la méconnaissance victimaire dans l'expérience intime et ce triomphe, pour ne pas rester lettre morte, doit entraîner l'effondrement ou tout au moins l'ébranlement de tout ce qui est fondé sur cette méconnaissance de nos rapports interindividuels, et par conséquent, de tout ce nous pouvons nommer notre "Moi", notre "personnalité", notre "tempérament" (14)".

(C) Yannick Rolandeau 2001

(1) Mensonge romantique et vérité romanesque, Pluriel, p 24-25.

(2) Des choses cachées depuis la fondation du monde, p 49, Biblio essai.

(3) Ibid, p. 244.

(4) Ibid, p. 243.

(5) Le bouc émissaire, Biblio essai; 1994, p. 113.

(6) Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, Folio Gallimard, p. 21-22, 38.

(7) Des choses cachées depuis la fondation du monde, op. cité, p 269.

(8) Je vois Satan tomber comme l'éclair, op. cité, p 274.

(9) Oeuvres complètes, vol. XIV : fragments posthumes début 1888-janvier 1889, Gallimard, 1977, p. 63.

(10) Ibid p. 224-225.

(11) Des choses cachées depuis la fondation du monde, op. cité, p 318.

(12) Ibid, p 361.

(13) Le Bouc émissaire", op. cité, p 164.

(14) Des choses cachées depuis la fondation du monde", op. cité, p 551.

 

Longtemps la France a défendu l'art et notamment la littérature. Cette tradition a exercé un fort attrait sur un bon nombre de romanciers et d'écrivains (et autres peintres, cinéastes...) au point où nombre d'entre eux, fuyant leur pays natal pour diverses raisons, venaient y trouver refuge (Beckett, Joyce, Ionesco, Kral, Kundera, Polanski...). 

Actuellement, on entend souvent dire que l'art est une affaire d'élite, que l'art est élitiste. Je suis étonné. Qu'est-ce que cela veut dire ? Ce mot semble avoir subi un glissement sémantique alors qu'il ne signifie : être le meilleur. Il désigne négativement des artistes soupçonnés de fomenter dans l'ombre une pensée inaccessible et méprisante alors que les politiciens ou les mass-médias ont plus d'importance sur notre vision du monde et détiennent le pouvoir. Il y a en France à l'heure actuelle une méfiance pour ce qui est art et culture (que l'on confond avec le loisir). Le terme "'intello" n'est-il pas devenu un terme péjoratif comme si le fait de réfléchir était devenu une tare, comme si l'intellectuel s'éloignait du sacro-saint peuple et de la sacro-sainte réalité ! Il ne faut pas être (ou tenter de l'être) unique, original mais populaire (en fait faire dans l'audimat).

Est-ce que l'art a pour but d'être accessible du bon peuple ? Cela ne veut pas dire que n'importe quelle personne ne peut pas comprendre même si certains artistes font dans l'incompréhensible pour se donner une posture. Si tel avait été le cas, la plupart des artistes que nous admirons n'auraient jamais pu s'exprimer librement et remettre en cause notre façon d'appréhender le monde et l'art n'aurait pratiquement jamais évolué. N'est-ce pas plutôt aux personnes de rentrer dans l'univers de l'artiste et de comprendre sa vision unique, personnelle du monde (cequi suppose d'abandonner quelques temps notre ego et notre ressenti) ? Cela relativise en tous cas tout jugement car celui-ci ne peut-être que parcellaire. Non, on veut que l'intellectuel, ou l'artiste comme on veut, adopte un point de vue sanctionné par le plus grand nombre. C'est une forme déguisée de censure.

 Cioran écrit : "Ne juge personne avant de te mettre à sa place. Ce vieux proverbe rend tout jugement impossible, car nous ne jugeons quelqu'un que parce que justement nous ne pouvons nous mettre à sa place.

C'est pour cela que l'ironie est essentielle. J'ai découvert à l'occasion d'une émission sur Arte L'Autriche d'hier et d'aujourd'hui un subtile romancier Gregor Von Rezzori (né en Bucovine en 1914) qui disait à propos de l'ironie: "Vous savez, ce qui est très important pour un autrichien de mon espèce, n'est-ce pas, c'est l'ironie. Musil sans ironie, c'est impensable. L'ironie, c'etait une nécessité de résister... le coté atroce de notre temps. Un ironique ne se mêlerait jamais dans la politique, dans l'action. Ca, c'est anti-ironique, et s'il fait, il devient cynique n'est-ce pas? C'est ça." Il rajoute dans son roman "La mort de mon frère Abel": "Vous avez eu l'impression (à mon vif regret, soyez-en sûr) que je voulais me moquer de vous. Cela vient du malentendu habituel qu'engendre le ton ironique, je suppose. Permettez-moi une mise au point: l'ironie n'est pas agressive. C'est la manière naturelle de s'exprimer des cabots tristes et non des roquets hargneux. Surtout à l'égard des gens trop sûrs d'eux."

 

Cioran nous en indique plus. Dans son remarquable Précis de décomposition, il écrit : "En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l'être; mais l'homme l'anime, y projette ses flammes et ses démences; impure, transformée en croyance, elle s'incère dans le temps, prend figure d'événement: le passage de la logique à l'épilepsie est consommé... Ainsi naissent les idéologies, les doctrines, et les farces sanglantes. (...) Sa puissance d'adorer [de l'homme] est responsable de tous ses crimes: celui qui aime indûment un dieu, contraint les autres à l'aimer, en attendant de les exterminer s'ils s'y refusent. Point d'intolérance, d'intransigeance idéologique ou de prosélytisme qui ne révèlent le fond bestial de l'enthousiasme. Que l'homme perde sa faculté d'indifférence: il devient un assassin virtuel; qu'il transforme son idée en dieu: les conséquences en sont incalculables. On ne tue qu'au nom d'un dieu ou de ses contrefaçons."  Pour lui donc, toute certitude cache une volonté de domination. "C'est que toute foi exerce une forme de terreur, d'autant plus effroyable que les "purs" en sont les agents. On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l'histoire."

Autrement dit, les fainéants et les esthètes qui ne proposent aucun prosélytisme, aucune idéologie. Or, on constate que ce qu'on appelle les "artistes", pour en revenir à la littérature, proposent chacun une vision personnelle, différente du monde et de l'homme, s'attachent à dire le jamais dit. Existentielle. Alors que le but d'un parti ou d'une doctrine politique est somme toute radicalement différente. Une seule vision imposée à toute une masse de gens qui penseront tous la même chose. Effectivement, les conséquences en sont incalculables. Effectivement, les romanciers ou autres artistes ont été beaucoup critiqués pour rester inactif, en un mot pour "gloser".

Les hommes aiment se perdre dans l'ivresse de l'action. Les "artistes" préfèrent, quant à eux, découvrirent ce qu'est l'homme à travers sa richesse et son ambiguïté.

Yannick Rolandeau

 

Romans préférés

Il y a en bien d'autres....

  • Beckett Samuel, "L'Innommable", "Molloy", "En attendant godot", Ed. de Minuit;

    Broch Hermann, "Les somnambules", Ed. Gallimard;

    Calvino, Italo, "Le baron perché", "Si par une nuit d'hiver un voyageur", Points-roman;

    Dante, "La divine comédie", Classiques Garnier ;

    Faulkner William, "Le bruit et la fureur", "Lumière d'Août", Folio ;

    Flaubert Gustave, "Madame Bovary" "Bouvard et Pecuchet", Livre de poche ;

    Gombrowicz Witold, " Ferdyducke", ed. 10/18; "La pornographie", ed. 10/18 ;

    Ionesco Eugène, "Le solitaire", "La cantatrice chauve", folio ;

    Joyce James, "Les gens de Dublin", "Ulysse", "Finnegans Wake"; ed Gallimard ou Folio ;

    Kafka Franz, "Amérique", "Le château", " Le procès", Ed. Garnier Flammarion; "Journal", Biblio essais ;

    Kundera Milan, "L'insoutenable légèreté de l'être", "L'Immortalité",  Ed. Gallimard ;

    Marquez, Gabriel Garcia, "Cent ans de solitude"( points romans) ;

    Michaux Henri, "Connaissance par les gouffres", "Plume", "La vie dans les plis", "La nuit remue", "Face aux verrous", Ed. Gallimard ;

    Musil Robert, "L'homme sans qualité", Points-roman ;

    Proust Marcel, "Du coté de chez swann", Ed. Folio ;

    Reznicek Pavel, "Le plafond", Ed. Gallimard ;

    Rezzori Gregor von, "Mémoire d'un antisémite" ed L'âge d'homme; "La mort de mon frère Abel", ed. Salvy ;

    Richter Sylvie, "Topographie", Ed. Gallimard ;

    Rushdie Salman, "Les enfants de minuit", Livre de poche biblio, "Les versets sataniques", ed. C. Bourgois ;

    Sabato Ernesto, "Le tunnel", "Alejandra", "L'ange des ténèbres" points-roman ;

    Stendhal, "Le rouge et le noir", "Lucien Leuwen", Livre de poche ;

    Svevo Italo, "La conscience de zeno", Folio ;

    Torrente Ballester, Gonzalo, "La Saga/Fuga de J.B", "Fragments d'apocalypse", "Filomeno malgré moi", Ed. Actes Sud ;

     

     

     Arendt Hanna, "La crise de la culture" (Folio essais) ; "Les origines du totalitarisme", Points-Seuil ;

    Cioran Emile, "Bréviaire des vaincus", "Précis de décomposition"

    Cornélius Castoriadis "Les carrefours du labyrinthe (I-IV)"  Ed du Seuil.

    Girard René "Mensonge romantique et vérité romanesque" Ed. Pluriel; "Des choses cachées depuis la fondation du monde" Biblio essais; "Le Bouc émissaire" Pluriel; "La violence et le sacrée" Ed. Pluriel; 

    Ferry Luc, "Homo Aestheticus" (Biblio essais), "La pensée 68" (Folio essais);

    Jung Carl, "Dialectique du moi et de l'inconscient", Folio essais, "Métamorphoses de l'âme et ses symboles", Livre de poche références;

    Kundera Milan "L'art du roman" et "Les Testaments trahis" Ed. Gallimard

    Lipovetsky, Gilles "L'ère du vide", Folio essai N°121;

    Laborit Henri "Eloge de la fuite" Folio essai;

    Montaigne, "Les essais", Livre de poche;

    Sabato, Ernesto, "L'écrivain et la catastrophe", Seuil;

    Steiner Georges, "Dans le château de Barbe bleu", (Folio essai) ; Passions impunies" (Gallimard); "Réelles présences", La mort de la tragédie" (folio essais)

    Tzvetan Todorov "Face à l'extrême", Points-seuil; "Nous et les autres" Point-seuil ; "Le jardin imparfait" (Seuil); "Les morales de l'histoire" (Pluriel hachette);

    Virilio Paul "Cybermonde ou la politique du pire" Édition Textuel. 1996; "La vitesse de libération" Galilée, Paris, 1995; "L'art du moteur" Galilée, Paris, 1993; 

    Voltaire, "Traité sur la tolérance", Garnier Flammarion;

 

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Bibliographie

Mensonge romantique et vérité romanesque, Grasset 1961, ed. Pluriel.

La violence et le sacré, Grasset, 1972 ;

Critique dans un souterrain, l'Age d'Homme, 1976 ;

Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978 ;

Le bouc émissaire, Grasset, 1982 ;

La route antique des hommes pervers, Grasset, 1985 ;

Shakespeare: les feux de l'envie, Grasset, 1990 ;

Quand ces choses commenceront, Arléa, 1996 ;

Je vois Satan tomber comme l'éclair, Grasset, 1999 ;

Celui par qui le scandale arrive, Desclée de Bouwer, 2001 ;

Les origines de la culture, Desclée de Bouwer, 2004 ;

SUR RENE GIRARD

L'enfer des choses Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel, Seuil, 1979.

René Girard et le problème du mal, Grasset, 1982.

Violence et vérité - Actes du colloque de Cerisy, Grasset, 1985.

La Spirale mimétique, DDC, 2001.

OUVRAGES DIVERS

Henri Atlan - Les Étincelles de hasard - tome 1 - Seuil

Henri Atlan - A tort et à raison - intercritique de la science et du mythe - Points Sciences

Henri Atlan - Tout non, peut être : éducation et vérité - Seuil

Marie Balmary - Abel ou la traversée de l'Eden - Grasset

Roger Caillois - Les jeux et les hommes - Gallimard

Jean-Pierre et Laetitia Chartier - Les parents martyrs - Payot

Antonio Damasio - Descartes' Error : Emotion, Reason, and the brain - Puttnam

Georges Dumézil - Mythe et Épopée - Gallimard

Jean-Pierre Dupuy - Ordres et Désordres - Seuil

Mircea Eliade - Traité d'histoire des religions - Payot

Mircea Eliade - Initiation, rites, sociétés secrètes - Gallimard

Erving Goffman - Stigmates - Minuit

Erving Goffman - Asiles - Minuit

Philippe Lacoue-Labarthe - Mimésis des articulations - Aubier Flammarion

François Lagarde - La christianisation des sciences sociales - P. Lang

P. Mannoni - La psychologie collective - PUF

Marie-Louise Martinez - Vers la réduction de la violence à l'école - Septentrion

Geneviève Morel - Ambiguïtés sexuelles, Sexuation et psychose - Antropos

Edgar Morin - Introduction à la pensée complexe - ESF

Edgar Morin - La Méthode - Seuil

Edgar Morin - Le Paradigme Perdu - Seuil

Edgar Morin - Pour sortir du XX° siècle - Seuil

Edgar Morin et Massimo Piatelli-Palmarini - L'unité de l'homme (actes du colloque de Royaumont) - Seuil

Jean-Michel Oughourlian - Un mime nommé désir - Grasset

Platon - Le Banquet

Rosset (Clément), Le réel, Ed. de Minuit.

Rosset (Clément), L'objet singulier, Ed. de Minuit.

Rosset (Clément), Le philosophe et ses sortilèges, Ed. de Minuit.

Rosset (Clément), Le principe de cruauté, Ed. de Minuit.

Rosset (Clément), Le réel et son double, Ed. Folio.