Littérature

Dante

Yannick Rolandeau

 

Le Purgatoire

Difficile de comprendre ce texte monumental sans un léger retour au passé, situation politique de l'époque en Italie, inspiration de Dante par rapport à l'eschatologie et rencontre de Béatrice, amour de Dante durant sa vie et que l'on retrouvera surtout dans le Paradis. 

  • SITUATION POLITIQUE

La part que Dante prit à la politique et aux affaires de Florence en 1295 marqua un tournant dans sa vie. En 1294, un nouveau pape est élu: Boniface VIII. Dante qui ne l'aimait pas, soupçonnant son investiture entachée de fraude, lui réservera une place dans la fosse des simoniaques. Boniface VIII prétendait instituer une domination théocratique à tous les états chrétiens, n'hésitant pas à employer la violence et la trahison. Il essaya d'établir son empire sur la Toscane ( la maîtresse Mathilde en avait fait don au Saint-Siège) à commencer par Florence.

Depuis la bataille de Bénévent en 1267, les Gibelins ont été éxilés hors de la ville. Les Guelfes règnent, partagés en Noirs et Blancs. Ces derniers sont au pouvoir (leur chef sont les Cerchi), composés de l'aristocratie des marchands (popolo grasso) à laquelle s'est jointe l'aile gauche de l'ancienne noblesse féodale. Un esprit conservateur et modéré. Dante, inscrit à la corporation des médecins, est un blanc. Les Noirs, eux, représentent l'alliance démagogique de la vieille noblesse féodale (exclue en 1293) avec le peuple et le petit commerce (arti minori). Leur chef sont les Donati, vieille noblesse orgueilleuse.

  Le 1er mai 1300, sur la place de la Trinité, les Donati assaillent les Cerchi. Boniface VIII avait, au cours des mois précédents, fomenté un complot contre le parti au pouvoir. La Seigneurie désignée le 15 avril condamna les complices de Boniface VIII qui menace Florence de représailles. La cité forma une ligue militaire, la Taille Guelfe qui envoya à San Gimignano une ambassade dont Dante faisait parti afin d'y prévenir toute ingérence papale. Le 23 juin, la guerre civile menace. La Seigneurie voulant être impartiale exile sept Blancs et sept Noirs. Le 15 août, le tirage au sort renouvelle la Seigneurie et les nouveaux prieurs rappellent les sept Blancs exilés seulement. En juin 1301, Boniface VIII envoie à Florence un prince français, Charles de Valois afin de pacifier la ville. Affolés, les Blancs mandent à Rome une Ambassade chargée d'apaiser Boniface. L'Ambassade, composée uniquement de Blancs, dont Dante, échoue. Dante est retenu en otage.

Le 1er novembre, Charles de Valois rentre à Florence suivi des Noirs exilés qui se vengent. S'ensuit pillages, merutres et incendies. Dante est accusé de baraterie et le 27 janvier 1302, il est condamné à deux ans d'exil et à 5000 livres d'amende en même temps que 600 membres du parti Blanc qui se réfugient dans les villes voisines et de concert avec les Gibelins conspirent contre le nouveau gouvernement. Le 10 mars, Dante est condamné à être brûlé vif. Entretemps, le poète s'est exilé à Rome. Dante est accueilli par diverses familles, fréquente l'université où il poursuit ses études et compose La Divine comédie. En 1309, l'empereur Henri VII élu Comte de Luxembourg annonce qu'il va se faire couronner à Rome par le pape. Dante voit en lui la prochaine délivrance de l'Italie. En 1311, Henri VII reçoit la couronne d'Italie à Milan mais la Lombardie se soulève puis de toutes parts les Guelfes. Florence, leur cité, prend la tête d'une ligue appuyée par le roi Robert de Naples. Le 29 juin 1312, Henri VII est couronné Empereur à la basilique de Latran. Il revient assièger Florence mais les Guelfes le contraignent à lever le siège et l'Empereur se retourne contre le roi Robert. Il marche sur Naples mais meurt en chemin le 24 août 1313.

En 1315, Florence frappe Dante d'une nouvelle condamnation. Dante refuse de rentrer aux conditions qu'on lui a fixées et trouve refuge à Vérone puis à Ravennes. Il poursuit la Divine comédie et au retour d'une de ses missions diplomatiques, il meurt de malaria, le 14 septembre 1321.

  • TRADITION ESCHATOLOGIQUE

Dante ne fut pas le seul à explorer cette descente en enfer. D'autres avant lui (Homère (Odyssée), Virgile (L'Enéide), le Timée, le songe de Scipion ou l'Apocalypse et au moyen âge, Saint Brandan, le moine Tugdual, Mathilde de Hakeborn, le visionnaire Albéric, Othlon de Saint-Emmeran, les cisterciens Roger de Coggeshall, Henri de Saltrey, des abbés, Joachim de Flore, Guilbert de Nogent, des prélats, saint Boniface évêque de Mayence, Audrade archevêque de Sens, Hincmar archevêque de Sens, Ranbert archevêque de Hambourg ou encore , le voyage nocturne de Mohammed relaté par Mohyiddin ibn Arabi) ont opéré ce voyage extraordinaire. De nos jours, on pourrait citer un certain Sigmund Freud qui, un jour, partit dans les régions sombres de l'inconscient. Bref, beaucoup reviennent de ce séjour en enfer et le décrient comme quelque chose d'abominable: cris, puanteur, tortures. Voilà ce qui attend le commun des mortels.

Et Dante arrive. La date de son voyage est l'année 1300 qui a peut-être un rapport (Dante né en 1265 a donc 35 ans, à la moitié donc d'une vie normale à l'époque) avec le premier Jubilé proclamé par l'Eglise.

L'enfer, un entonnoir qui s'oppose à la montagne du purgatoire. L'enfer étant l'endroit le plus éloigné de Dieu et le purgatoire, le plus proche.

Si ce texte est la rédemption de son auteur plongé dans les errements de sa vie, c'est aussi celle de l'humanité toute entière plongée dans ses vices. L'enfer et surtout le centre de celui-ci, Dité, la ville entourée de murailles, devient le double de ce qui se passe dans notre cité terrestre. L'enfer est ici même et le XXe siècle nous en a donné des exemples avec ses nombreuses guerres et génocides. La vision infernale pourrait bien être ce que nous voyons chaque jour à la télévision. De nos jours, le texte de Dante nous montre le chemin que l'homme a à parcourir pour découvrir une certaine sagesse en lui, en soi-même, parcours plus intérieur, intime, que véritablement extérieur, hors de lui.

Dans "La Divine comédie", on peut y déceler quatre sens superposés:

1) LITTERAL: c'est celui qui ne s'étend pas plus loin que la lettre proprement dite. Il est donné par le récit même de son voyage aux mondes surnaturels.

2) ALLEGORIQUE: c'est celui qui se cache sous le manteau des fables. Il en est au moins sa conversion, conversion qui commence en cet an de grâce 1300 (nombre cabalistique) qui commenca tous ses malheurs et fut en même temps celui d'un jubilé célèbre auquel il sentit le besoin de participer. Dante a 35 ans. Le sens allégorique découle l'interprétation morale de la comédie.

3) MORAL: c'est celui que les lecteurs doivent chercher dans ses écrits, pour leur utilité et celle de leurs disciples. Le sens moral de la Divine Comédie est la possibilité pour tous les hommes de se racheter et d'atteindre le salut, la félicité parfaite et l'intelligence directe du mystère divin, par la méditation des fins dernières et l'observance de la loi divine.

4) SENS ANAGOGIQUE: (se dit d'un sens spirituel de l'Ecriture fondé sur un type ou un objet figuratif du ciel et de la vie éternelle.). Il faut que le sens littéral soit exposé le premier, comme étant celui dans lequel les autres seraient enfermés. Le sens anagogique découle de la signification morale. L'histoire de l'âme du poète est anagogiquement l'histoire de l'âme humaine rachetée de son infirmité séculaire et réadmise au Purgatoire et au Paradis céleste par la révélation des desseins formés par Dieu pour le bonheur temporel et le bonheur éternel de l'humanité. Sur le plan anagogique, il ne s'agit plus du salut individuel des âmes, mais bien des conditions générales, spirituelles et temporelles, sociales et politiques, nécessaires pour procurer aux hommes la vraie félicité. Pour Dante, ces conditions sont l'autorité impériale et l'autorité pontificale.

Chacune des trois parties renferme à peu près le même nombre de vers: 4720 pour l'Enfer, 4755 pour le Purgatoire, 4758 pour le Paradis. Chose curieuse, la réduction cabalistique de chacun de ces nombres donne pour l'Enfer, le nombre 4 qui est celui du Démon, pour le Purgatoire, le nombre 3, qui est celui de la Trinité et pour le Paradis, le nombre 6 qui est suivant les néo-platoniciens, le symbole de la perfection et dont la transcendance s'impose à Dieu lui-même.

  • BEATRICE

Dante composa Vita Nova (la Jeunesse, le printemps, la vie renouvelée par l'amour) en l'honneur de Béatrice. Elle s'appelait Bice Portinari, née en 1265 et était la fille de Folco Portinari, bourgeois riche et aumonier, dont la maison était voisine de la famille de Dante. Dante l'avait rencontrée pour la première fois alors qu'il avait neuf ans et elle, dix-neuf. Neuf ans après, il la revit. Elle la salua et Dante la "chanta" mais avec tant de discrétion et en affectant de prendre d'autres femmes pour objet d'amour, que Béatrice lui refusa tout salut. Un jour, Dante la croisa dans une réunion mondaine et se trouvant mal, il prit la résolution de ne plus la voir mais de ne contenter son amour qu'en la chantant. Béatrice mourut à Florence peu après en 1290. C'est cette Béatrice ou son souvenir, son image, qui accueillera Dante au seuil du Paradis.

Après sa mort, Dante sombre dans une vie dissolue de son propre aveu. C'est cette vie que Dante renie sans doute au tout début de "La divine comédie" quand il se trouve dans cette forêt sombre.

Béatrice apparaît au 73e vers du XXXe chant du Purgatoire, c'est-à-dire juste au milieu du chant puisqu'il contient 145 vers. Toute l'architecture de la Comédie est échafaudée sur des combinaisons cabalistiques de nombres. Ce XXXe chant (30 nombre parfait, composé de 10, nombre parfait, multiplié par 3, nombre parfait) est précédé de 63 chants (par addition cabalistique 63 = 9, nombre parfait) et suivi de 36 chants (36 = 9, également, par addition cabalistique). De même, 100, qui est le nombre total des chants de la Comédie, est un nombre parfait (multiple de 10 par lui-même et qu'il se décompose en nombres tous parfaits: 1 + 33 + 33 + 33. Ce nombre 33, nombre parfait est un multiple de 3 par l'unité répétée dix fois et une fois de plus.) Chacun des 3 royaumes éternels est composé de 9 cercles. La strophe de la Divine Comédie est formée de 3 vers, à rimes entrelacées 3 par 3.)

 

 

Bibliographie