Cinéma

Lost in translation

Yannick Rolandeau

 

On se demande quelle mouche a piqué une partie du public pour faire un tel succès à Lost in translation. Au vu de ce qu'il raconte, on ne cesse de penser par exemple à tel ou tel film de Michelangelo Antonioni (L'Avventura, L'Eclipse, Identification d'une femme...) qui avait su décrire avec une grande rigueur cinématographique le vide existentiel de son époque avec des personnages qui ressemblaient d'une certaine façon à ceux de Samuel Beckett, personnages absents à eux-mêmes, déambulant dans un monde morne auquel ils ne comprennent pas grand chose.  Sofia Coppola, fille du cinéaste Francis Ford Coppola, n'a pas un talent aussi prononcé que son homologue italien. Tout d’abord, Lost in translation est mal filmé. C’est la première chose qui frappe à la vision du film tellement ce dernier est bourré de champs contrechamps, de caméra tenue à la main avec léger tremblé pour faire « réel» ou « vécu » (comme pris sur le vif), de plans flous ou de plans en longue focale écrasant personnages et perspective au point que l’on a l’impression que le film est en « deux dimensions ». Non seulement tout cela est très « contemporain », à la mode mais rien ne respire véritablement, les cadrages ne parvenant que très rarement à dessiner un espace cohérent, et encore moins  celui d'un pays comme le Japon. Si l'on passe sur cet aspect technique peu digne d'un cinéaste qui se respecte, que se passe-t-il dans ce film de deux américains  qui se moquent pas mal du Japon et de ses habitants ?


Pendant la première demi heure, Lost in Translation montre, d'un côté, un acteur de cinéma, Bob Harris (Bill Murray) et une jeune femme, Charlotte (Scarlett Johansson) dans leur chambre d'hôtel à Tokyo. Bob est arrivé dans ce pays pour jouer dans une publicité (une marque de bière), chose qui l'ennuie profondément mais tout l'ennuie à vrai dire. Son mariage aussi l’ennuie et c'est d'un ton ennuyé qu'il parle à sa femme Lydia qui lui envoie des échantillons de moquette qu'il doit choisir pour son bureau. Il a même oublié de fêter l'anniversaire d'Adam, son fils. Il s’ennuie donc, promenant son air de bouledogue congelé pendant tout le film, reste sur son lit, hébété ou traîne dans le bar de l'hôtel. Seul incident, une femme envoyée par M. Kazu, son commanditaire, lui demande s'il veut un massage puis elle déchire ses bas. Il ne l'a pas touché mais hystérique elle se jette sur le tapis en agitant ses jambes, le suppliant de ne pas la toucher ! Charlotte, elle, accompagne son petit ami photographe, John (Giovanni Ribisi). Elle ne parvient pas à dormir non plus. John n’arrange pas les choses car il dort en ronflant. Elle regarde d’un air ennuyé Tokyo par la baie vitrée de sa chambre, découvre le métro, les moeurs et coutumes du Japon. En appelant une amie, elle lui confie une chose : qui peut bien être l’homme qu’elle a épousé ? Son amie ne l’écoute pas vraiment. Charlotte pleure puis elle et son mari rencontrent une jeune femme blonde (forcément) décervelée, Kelly, qui fait la promotion de son film d'action.


À la vingt-quatrième minute du film, vague frémissement. Un soir, au bar, Charlotte avec son mari et des clients, aperçoit Bob seul. Ils échangent sourires et regards. Charlotte lui envoie des olives (!) par l’intermédiaire du serveur. À la trente deuxième minute, nos héros font connaissance au bar de l'hôtel. Enfin. Dans un ennuyeux champ-contrechamp, Charlotte dit qu'elle est mariée depuis deux ans, lui depuis vingt-cinq ans. Elle a fait des études en philosophie. Ce sera presque tout pour cette première fois.


Bref, Bob et Charlotte ont tous les deux des insomnies et la vie les a rendus apathiques. Voilà une situation, qui tout en étant convenue, peut être intéressante par le côté à l'écart du monde ou en dehors de la masse qu'elle suggère. Sauf qu'il aurait fallu un autre metteur en scène pour traiter pareille situation. En somme, le spectateur attend : que va-t-il se passer ?  Sofia Coppola va jouer d'une rhétorique aseptisée après avoir laborieusement installé ses personnages. À une époque où le cinéma pornographique et ses avatars sont assez envahissants, où le sexe sature l'atmosphère au point que l'on a l'impression qu'il y a une petite orgie à chaque coin de rue, il n'est pas douteux qu'une frange importante de la population aspire à une histoire d'amour sans sexe, sans que cela soit énoncé d'une manière aussi flagrante. Autant la pornographie est l'excès de sexe et donc sa négation par son voyeurisme et son exhibitionnisme permanents, une manière de le tuer et de l'annuler en quelque sorte, autant un film comme Lost in translation, que l'on taxera d'intimiste, l'escamote, l'annule d'une autre façon, car considérant le sexe comme trop dérangeant ou troublant dans les relations entre les hommes et les femmes. C'est l'erreur suprême du film que d’escamoter par réaction un domaine devenu hypervisible de nos jours. Il y a même un déni de la sexualité, un peu comme si les personnages avaient dévissé leur sexe et l’avaient placé dans un tiroir de la commode avant de se montrer à l’écran.


On conçoit aisément qu'un homme et qu'une femme ne soient pas obligés de se « sauter dessus » comme des bêtes, d'avoir obligatoirement des relations sexuelles le premier soir et les soirs suivants. Ils peuvent même ne pas savoir que faire, et même rater leur rencontre. Le problème n'est pas là. Que l’on m’entende bien. Que Charlotte et Bob ne couchent pas du tout ensemble ne me surprend pas. Cela arrive tous les jours que des hommes et des femmes ne couchent jamais ensemble, ou n’osent pas se dire ce qu’ils ressentent. Néanmoins, ils restent des hommes et des femmes. Ils se passent bien quelque chose en eux. L’étonnant dans ce tout petit film avec de toutes petites idées, c’est l’absence d’ambiguïté sexuelle ou de troubles entre les deux personnages. Ici, rien. Visiblement, Sofia Coppola parle plus d’une relation imaginaire ou fantasmée (du moins telle qu’elle l’imagine ou souhaite qu’elle se passe) tout en faisant croire que cela se passe bien ainsi dans la réalité. Invoquer le fait que les personnages soient dans un pays étranger ayant des coutumes totalement différentes des leurs n’est pas vraiment une justification à leur manque érotique mais un prétexte pour que cet érotisme n’ait pas lieu. Car de toute façon, même « lost in translation », ils arrivent bien à se rencontrer, à se parler mais pour la suite, il n’y a plus rien. Qu’est-ce qui peut pousser un homme et une jeune femme à se parler ? L’attrait des marguerites d’Afrique ? La passion pour la philosophie kantienne ? La chasse effrénée aux papillons ? La discussion autour de la couture ?


Je prends à témoin plusieurs scènes. John, le mari de Charlotte, est parti part quelques jours pour son travail, ce qui laisse Charlotte libre de ses mouvements. Scénaristiquement, la manière dont on se débarrasse d'un tel personnage est maladroite. Il semble juste être là pour faire potiche, faire-valoir, objet facilement escamotable au moment voulu. Charlotte peut donc aller à une soirée avec Bob sans culpabiliser. À un moment, après le karaoké, elle pose gentiment, telle une petite fille sage, sa tête sur son épaule. Et rien. Un peu plus tard, Bob porte Charlotte endormie dans ses bras jusque dans son lit à elle. Regarde-t-il sa poitrine ? Non. Y'a-t-il un semblant de désir ou de trouble ? Non plus. Il porterait un sac de patates que ça serait la même chose. Il y a mieux. À un spectacle érotique où une femme, seins nus, fait des acrobaties suggestives avec ses jambes, Charlotte et Bob n'ont pas du tout l'air gêné et s'en vont. Il y a aussi une scène encore plus évidente, celle où Charlotte et Bob sont tous les deux couchés sur le lit. Ils discutent puis s’endorment. Bob touche alors machinalement le pied de Charlotte qui ne réagit pas. Non, rien, vraiment. Et on passe à la scène suivante sans l’ombre d’un trouble. Pourtant, un homme même d’un certain âge comme ici qui a une femme aussi pulpeuse que Scarlett Johansson près de lui dans son lit serait au moins troublé. Et quand je dis troublé, c'est avec une certaine envie de coucher avec la jeune femme, surtout si elle est si près de lui dans un lit. Du moins, avec un regard un peu amer de rater une si bonne occasion de s'envoyer en l'air. Aucune ambiguïté dans la scène. Comme si Bob n'avait pas de phallus en bon état de marche ou même pas de phallus du tout. Ni même de désir qui lui soufflerait l'idée qu'il a une belle et plantureuse jeune femme dans son lit allongée à côté de lui. Surtout si elle ressemble à Scarlett Johansson. Non vraiment quelle horreur ! Et réciproquement d'ailleurs pour la jeune femme qui est à côté d'un homme visiblement sensible et avec un certain charme (les femmes ne sont pas des saintes nitouches).


Bref, ce trouble n'est même pas retraduit, représenté, surtout si nos deux personnages sont réellement blasés du sexe. Rien n'est jamais évoqué, ni abordé sur ce plan-là alors que tout est possible à cet instant précis. C'est assez drolatique quand on se rappelle le plan sur les fesses de Charlotte au générique. À quoi le spectateur a-t-il pensé en voyant cette belle paire de fesses ? Il est alors étonnant que Bob finisse par coucher avec une autre femme, même si le lendemain, il se demande comment a-t-il pu en arriver là ? C'est donc que l'envie n'avait pas totalement disparu de son corps. Et voilà-t-il que, précisément, à ce moment-là, Charlotte, voulant rentrer dans sa chambre, découvre que Bob n’est pas seul. Que croyez-vous qu’il se passe ? Charlotte est-elle troublée ? Jalouse ? Nullement. Rien encore. Mais alors pourquoi la faire rentrer à cet instant et découvrir que Bob est avec une femme ? Là aussi, le passage est maladroit. Il n'y aura rien. Il y a enfin l'amorce d'une once d'ambiguïté dans l'ascenseur car non seulement la cinéaste ne peut pas continuer à ignorer l’ambiguïté sexuelle aussi longtemps mais Bob et Charlotte vont se quitter.  Ceci dit, lorsqu'ils se quittent réellement, il n’y a rien ou quasiment.


Alors comment expliquer la scène de fin ? Une fin grotesque, en plus d’être larmoyante, destinée à rafler les bons sentiments. Bob part. Il dit au revoir à Charlotte et monte dans un taxi.  On voit alors Charlotte prendre l’ascenseur pour monter dans sa chambre puisque nous sommes au rez-de-chaussée. Elle ne peut pas aller autre part. Puis nous voyons Bob dans son taxi qui a déjà parcouru plusieurs centaines de mètres quand brusquement, il aperçoit une silhouette qui ressemble fort à celle de Charlotte. Il demande au chauffeur de s’arrêter, sort et court rejoindre la silhouette qui se révèle bien être Charlotte. Quel œil de lynx, cet homme ! Quel hasard incroyable de surcroît a-t-il de voir une silhouette dans la foule, la bonne silhouette, alors qu’il est dans un taxi qui  roule, alors qu’il vient de quitter Charlotte qui retournait dans sa chambre ! Et là, ils se serrent dans les bras de l'autre, Bob lui susurre quelque chose qu'on n'entend pas, ils se regardent tendrement et voilà-t-il pas que Bob embrasse Charlotte sur la bouche (incroyable non ?), mettant les pieds dans le plat de l’ambiguïté sexuelle que le film avait systématiquement rejeté ou évacué tout au long de sa narration. Charlotte, les yeux au bord des larmes, est émue. Pour un peu, ils passeraient à l’acte mais… Autrement dit, quand tout est possible, rien ne se passe, et quand on s’embrasse enfin, il est trop tard et « Notre amour est impossible. » Tout arrive de surcroît dans un lieu public où l’on ne peut pas faire grand chose. Il y a là un étrange ballet hystérique (au sens du syndrome de l’hystérie, hystérie venant d’utérus, où l’hystérique a un dégoût sexuel, fait tout pour séduire mais pour se frustrer et frustrer son partenaire au final) où l’important semble être qu’il ne doit jamais rien se passer entre eux. De sexuel j'entends si le doute était permis.  Il y a un côté romantique au sens où ce sexuel est proprement nié et refoulé pour refourguer du sentimentalisme à la place, et ce pour déplacer une histoire d’amour hors du sexuel afin que celle-ci reste inaccomplie, virtuellement pure et éternelle. Nous sommes en plein kitsch, dans le cucul sentimental.


Le problème d’une telle scène larmoyante est qu’elle ne s’appuie sur rien d’autre. Encore une fois, je le redis, que deux êtres aient du mal à se dire franchement les choses, cela se conçoit aisément. Mais qu’aucun d’entre eux n’ait un regard trouble, un geste ambigu, que sais-je ? tout au long du film, cela dépasse la sphère de l’humaine existence. De plus, que chacun d’eux, seul dans sa chambre, n’ait aucune réaction de dépit, d’exaspération, que sais-je encore, on se demande où Sofia Coppola a déjà vu cela dans les relations humaines entre un homme et une femme. Que nous sommes loin de Michelangelo Antonioni et des rapports complexes, incertains, troubles, vides qu’il établissait avec une grande rigueur cinématographique. Au moins, il se passait bien quelque chose, et on ne doutait pas un instant que l’on avait en face de nous des personnages de chair et de sang qui désiraient même s’ils ne savaient pas vraiment qui ou quoi désirer. Ici, chez Sofia Coppola, il n’y a rien, ses personnages font semblant de singer des êtres humains (des singes les imiteraient mieux que cela) mais qui n’auraient aucun symptôme qu’ont habituellement les hommes et les femmes dans leurs relations complexes et compliquées. Ses personnages sont désincarnés, aseptisés, sans sexualité, sans désir, sans trouble, sans ambiguïté.


La vision de Sofia Coppola est au fond celle d'une adolescente, immature dans sa perception de la réalité. Passe que la cinéaste veuille traiter d'une jeune femme qui n'arrive pas à devenir femme mais comment la cinéaste pourrait-elle comprendre son sujet en retirant même toute la concrétude qui existe dans une relation entre un homme et une femme ? Méconnaissance du sexuel typiquement contemporain parce que régressif au point que l’intime en devient castré et/ou asexué. Si Sofia Coppola veut traiter d'une relation entre un homme d'âge mûr et une jeune femme pulpeuse, elle n’en comprend pas même les enjeux primordiaux comme l’inceste, donc le trouble et l’ambiguïté sexuelle qui en découle. D'autres questions pourraient être soulevées concernant l'ennui métaphysique des personnages. Pourquoi Bob et Charlotte s’ennuient-ils ? Ils s'ennuient parce qu'ils s'ennuient seulement ? Pourquoi sont–ils si apathiques ? Qu'est-ce qui fait que dans la société actuelle des hommes et des femmes en viennent à des non-rapports ou à s'ennuyer de cette manière-là ? On n'en saura rien. Il ne peut donc rien se passer de concret dans ce film qui ne cesse d’aligner les clichés, sorte de circuit touristique pour intellectuels occidentaux, avec un pays à la mode comme le Japon et des activités hautement passionnantes comme le karaoké.

Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?