Cinéma

Au Hasard Balthazar de Robert Bresson (1966)

Yannick Rolandeau

 

J'ai toujours aimé les ânes. Je ne savais pas pourquoi. Maintenant, grace au film de Robert Bresson, Au hasard Balthazar, j'ai compris. Ceux qui ont lu "Disgrace" de Coetzee (avec des chiens cette fois-ci) peuvent comprendre. Une oeuvre d'art qui vous fait toucher du doigt le vertige de l'être, à votre nudité intérieure face au monde, ce n'est pas rien. Comme si brutalement vous traversiez le miroir, que vous ne pouviez plus vous voir dans celui-ci et que les projecteurs de ce théâtre qu'est le monde s'éteignent un à un pour vous laisser dans le noir, sans vous permettre de prononcer un seul mot.

"Au hasard Balthazar" raconte l'histoire d'un âne. Un âne tout simple de la naissance jusqu'à la mort. Tout ce qu'il y a de plus banal dans le royaume des ânes. Balthazar passe de maître en maître dans ce milieu rural et à chaque fois, il subit la brutalité de chacun. L'agitation humaine, la cupidité, l'avarice, l'envie, la jalousie, la possession, la sensualité, le besoin de faire souffrir, l'orgueil, la vanité, tout cela, l'âne les voit, les regarde et en pâtit d'une façon et d'une autre. Au début, il a les caresses et les jeux de Marie (Anne Wiazemsky) et de son petit amoureux, Jacques (Walter Green), deux enfants. Puis rapidement, la brutalité. Ces hommes par exemple qui le poursuivent car l'âne n'a rien pu faire pour freiner le chariot dans une cote, son conducteur s'étant endormi, ce qui n'empêchera pas ce dernier de revenir avec d'autres personnes pour pourchasser l'âne en le désignant du doigt : "C'est lui !"

Brutalité du monde. Amour raté avec Jacques car il est issu d'une autre famille, dont le père avait offert des terrains à celui de Marie. Puis une vente va faire tout basculer. Rumeurs, lettres anonymes, accusations insinuent que le père de Marie s'est fait de l'argent sur le dos de l'autre. Est-ce que les rumeurs et les ragots ont besoin de preuves pour exister ? Tout cela va accentuer le drame, le repli du père de Marie dans l'orgueil et la vanité jusqu'à l'autodestruction. La ruine. Cette histoire va se mettre entre Marie et Jacques car le père de Marie chasse ce dernier venu prendre fait et cause pour lui. Malgré Balthazar qui est là et évoque pour Jacques ses vieux serments avec Marie. Marie, déçue et amère, se heurtera ensuite à cette brutalité du monde, des hommes, du jeune voyou, Gérard (François Lafarge) qu'elle subit tout en acceptant cette soumission. Rien n'est simple.

Balthazar suit la vie des hommes et appartiendra quelques instants à Arnold (Jean-Claude Guilbert), le clochard qui le battra avec une chaise. L'âne fera même parti d'un cirque, appartient au rival du père de Marie. D'une façon ou d'une autre, on ne se gêne pas pour brutaliser cet âne. Y compris Gérard avec sa bande de copains qui ne se gêneront pas non plus de s'en prendre à Arnold et de le battre. Même Marie oubliera Balthazar en couchant avec Gérard en le laissant sous la pluie et sous la neige. Bref, on le justifie même ou on s'en fout. Cet âne ne viendra pas se plaindre. Précisément. Tout est là. Evidemment, Balthazar ne se révolte pas (il a reçu le sel de la sagesse). Quand on lui met des pétards dans les pattes, il subit, c'est tout. Quand on le bat, il encaisse ; quand on l'use au travail, il se soumet. Il n'est pas capable d'autre chose. De jalousie par exemple, comme les hommes. A l'inverse d'eux, il n'est pas capable de ressentiment et encore moins de déguiser son ressentiment en révolte bienfaitrice, histoire de justifier sa haine et sa violence à posteriori. C'est un âne émissaire comme il y a des loups émissaires, des chiens émissaires subissant le délire des hommes et des femmes qui se déchargent du fardeau insupportable de leur existence ou de ceux qui confondent allégremment le réel et l'irréel. Qui sans même s'en rendre compte justifie leur comportement pulsionnel par une cause raisonnable, un petit motif de rien du tout. Il y a aussi bien sûr des hommes émissaires, qu'on appelle par une métaphore animalière, un bouc émissaire (animal bien choisi pour l'odeur).

Il faut bien entendu y voir une parabole christique de la part de Robert Bresson, cinéaste chrétien avant tout plutôt que catholique. Balthazar est le nom d'un des rois mages. René Girard et sa théorie du désir mimétique et du bouc émissaire met lui aussi le doigt dessus. Le Christ, lui non plus, ne réagissait pas. Il tendait même l'autre joue et demandait de ne pas jeter la première pierre car tous les autres, alors, l'imiteraient. Evidemment, les hommes sont sourds et ne se gênent pas pour en jeter des pierres, de la caillasse, parfois sous forme de salive, d'obus, de mots. Attendez-vous en plus à ce qu'ils ne s'en excusent pas et le justifient pour la bonne cause.

Robert Bresson, évidemment, ne fait pas étalage de sa croyance religieuse. Fort heureusement car le film se réduirait un peu à un tract. Car "Au Hasard Balthazar" dépasse une simple croyance religieuse pour porter le problème sur la scène du monde, d'une façon existentielle et brutale. Comme un rapport au monde justement auquel on ne peut pas échapper. La parabole aussi simple et dépouillée fonctionne aussi bien d'une façon individuelle que collective.

Alors certes, dans le monde, on fait toujours choix douloureux, la solitude ou la foule. Evidemment, la foule indique par le nombre que c'est ce choix que les hommes font à 99%. Pourtant, tout à chacun sentira un jour l'autre cette froide angoisse de la solitude et la honte de faire parti de la foule amicalement lyncheuse et festive, aveugle à sa propre barbarie. Un licenciement, une brutale maladie, une femme infidèle. Ou Mozart, s'il avait assisté à son propre enterrement à la télévision, jeté comme un chien dans une fosse commune.

Evidemment, la mise en scène de Robert Bresson est tellement sèche (les personnages ont cette fameuse voix blanche), dépouillée, austère, aride même comme ce plan sur la terre dans le générique, à l'inverse de l'obscénité gluante des médias, du sirop racoleur d'Hollywood, que la confrontation avec ce qui se passe sur l'écran, est déchirante et brutale. Violente. Insoutenable. Précisément, en évitant tout ce pathos que l'on agite au cinéma comme une preuve de bonne foi (tel Lars Von Trier) alors que c'est l'hypocrisie que l'on essaye de refourguer en douce.

Si l'on y regarde bien à deux fois, on voit évidemment dans le regard de cet âne, un regard d'homme, là, tapi tout au fond. On peut penser au regard et au visage que le philosophe Emmanuel Levinas établissait comme une preuve d'altérité avec cette espèce de sentence "Tu ne tueras point." Alors comment ne pas avoir honte, se sentir coupable dès que nous levons la main sur quelqu'un, des que nous l'insultons, des que nous le tuons pour camoufler notre ressentiment et notre misérable et insoutenable existence dans ce monde. La Bruyère le disait déjà dans Les caractères : "Il vaut mieux s'exposer à l'ingratitude que de manquer aux misérables."

Evidemment, il y a l'amour mais il n'y en a pas dans le film. Bien sûr pas cet amour frelaté mais celui dont parle Milan Kundera quand on s'est dépouillé de son image et de l'image de l'autre que l'on a construit : "Si nous sommes incapables d'aimer, c'est peut-être parce que nous désirons être aimés, c'est-à-dire que nous voulons quelque chose de l'autre (l'amour), au lieu de venir à lui sans revendications et ne vouloir que sa simple présence." Balthazar n'aura pas même droit à cet amour. Robert Bresson utilise, dans un choix qui ne doit rien au hasard, l'andantino de la sonate D.959 de Schubert, musique déchirante qui passe dans le film tel un piéton solitaire pour dire un peu l'assourdissante brutalité que personne n'entend, ni même ne voit. Andantino poignant d'un Schubert irréductiblement condamné à la mort par la syphilis et qui n'a plus que deux-trois à vivre.

Et à la fin, Balthazar meurt. Tout seul en pleine montagne. Blessé à cause de Gérard. Personne ne l'accompagnera dans le pays où il n'y a plus d'âne. Où il n'y a plus rien. La dépouille de cet âne mort est là allongée et personne ne s'en préoccupe. Et au milieu de quoi ? Des moutons ! Les fameux moutons. Un plan que Robert Bresson a voulu aussi simple que bouleversant, confrontant cette mort avec la vie juste avant dans ces mêmes montagnes. Plus loin, un berger et ses moutons... Une mort discrète. Lente. Balthazar agonise. Un plan qui nous renvoit à notre inlassable solitude que l'on essaye de camoufler par des fêtes et des cotillons, des serpentins (autant soigné une blessure avec un serpentin), du divertissement dirait le philosophe Pascal, pour éviter le face à face avec la mort. A la mort qui vous arrachera au monde, à vos amis, à vos femmes (ou à vos hommes) d'un claquement de doigt que le cinéaste Woody Allen a merveilleusement traduit dans Melinda et Melinda. Fin de partie.

Bref, tout cela à cause d'un âne...


Yannick Rolandeau