Cinéma

La vie d'Adèle d'Abellatif Kéchiche (2013)

Un truc à trois maintenant ?

Yannick Rolandeau

 


La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche poursuit la longue liste des films français qui prennent des sujets à la mode, et qui, sous prétexte de « détabouïser », assènent de longs plans séquences ou agitent la caméra pour faire "réel", sombrant dans la pornographie chic alors que, d'un clic de souris, on assiste à des scènes similaires sur n'importe quel site comme You porn. Certes s’il ne va pas jusqu’à faire des gros plans sur les sexes, la naïveté est de faire croire que toute cette triste chair est une transgression innovante quand la transgression est le refrain matraqué par Internet et le marché, rendue massivement publique depuis des années. C'est en définitive la mort du cinéma que ce style de film qui prétende faire de l'émotion avec du réel préfabriqué et idéologique. Il en est de la violence comme du sexe, en faire la surenchère, c'est se condamner à la banalité d'ici quelques années. C'est la mort de la fiction par cet excès de réalité cinématographiée en oubliant que, de par sa nature, l'image photographique ou cinématographique est obscène par l'impression de réalité qu'elle procure, c’est-à-dire par volonté d’exhiber n’importe quelle intimité.


Le mot pornographie vient du grec pornographos, de porné, prostituée, et graphein, écrire. Si le mot pornographie est lié au mot prostitué, ce n’est pas un hasard. C’est bien d’exposition et de visibilité dont il s’agit. Le mot prostitué apparaît en 1361. Il signifie avilir et vient du latin prostituere, exposer en public (pro, voulant dire devant et statuere, placer). Les racines du mot disent tout. Une femme qui se prostitue met son sexe « en avant », aux yeux de tous pour en faire commerce. On note que la pornographie fait référence à quelque chose de trivial et de banal exposé publiquement. On fait commerce d’une chose intime, quelque chose de sexuel ici mais cela pourrait ne pas être particulièrement sexuel. L’on aurait tort de sauter sur l’aspect moralisateur. Il serait plus pertinent de se demander avant tout si l’exposition publique d’une chose triviale a une grande valeur car en lui donnant une si large audience, on en fait non seulement la propagande mais on réduit l’être humain à sa banalité et à sa trivialité. Il en est de même de toute divulgation de notre intimité, de notre banalité, et c’est parce que celle-ci devient visible (d’autres personnes la voient) qu’elle devient gratifiante narcissiquement. Regarder les autres nous regarder.


Abdellatif Kechiche avait commencé sa carrière comme porte drapeau des victimes prédésignées avec La Faute à Voltaire (2001). Il  fait partie du jeune cinéma d'auteur, prenant comme appui une base sociale (l'immigration, la clandestinité, la banlieue) ce qui est devenu un cliché dans le milieu artistique et intellectuel français à défaut de talent. Le cinéaste tente de faire revivre le cinéma-vérité en privilégiant un choix naturaliste dans les décors et les personnages, en essayant de « faire vrai » alors que son point de vue est éminemment orienté (la scène des méchants policiers dans L’Esquive). C’est dire que ce « style documentaire » n’est pas nouveau si Abdellatif Kechiche avait au moins une vraie perspective à offrir plutôt que de s’inscrire dans la doxa post-moderne du rebelle humanitaire, anti-raciste, social, engagé. Ce pourquoi il est massivement auréolé de Césars et d’une Palme d’or pour La vie d’Adèle. Après, on serinera aux perpétuelles discriminations. Le problème est que beaucoup se nourrissent au même râtelier. Tout rappelle une volonté de faire dans le « dépouillement social » (caméra numérique tenue à la main, acteurs amateurs) et on l’a comparé à Jean Renoir, Maurice Pialat, Jacques Doillon. Invité à commenter le printemps arabe sur le site des Inrockuptibles le 12 février 2011, Abdellatif Kechiche appelle le peuple de France à se soulever à son tour contre ses tyrans : « Je souhaite de tout mon être une longue vie à cette révolte populaire, qu’elle continue à faire des petits à travers le monde arabe, bien sûr, mais pas seulement. Je rêve de la voir se propager à toutes les dictatures, mais aussi à toutes les démocraties corrompues, partout où sévissent l’injustice sociale, le mépris et l’humiliation des hommes.  Je rêve d’un soulèvement de nos banlieues. » Amen.


La Faute à Voltaire est une espèce de  passeport à combines pour que les immigrés pénètrent en France : mentir sur son origine (Jallel se fait passer pour algérien car la France a un passé colonial), obtenir un mariage arrangé (coût 100 000 francs mais Jallel épouse Nassera (Aure Atika) qui fuit à la dernière minute), falsification de la pièce d’identité d’un tiers. Alors quelle déception quand Jellel est mis à la fin dans un avion qui le reconduit dans son pays alors qu’il s’amusait si bien à Paris ! Mais comment s’en étonner quand on a bafoué une bonne partie des lois de la République. On n’est pas un immigré désireux d’habiter dans un autre pays mais de s’introduire frauduleusement dans celui-ci en ne respectant pas ses lois.


Il enchaîna avec L'Esquive (2004) qui abordait la banlieue avec des adolescents s'exprimant dans un langage déplorable (renforçant leur mauvaise image). Dans le ce film, il fait que Marivaux dans sa pièce Le jeu de l'amour et du hasard dit que, à cause de la domination sociale des riches (refrain du discours de la sociologie d’état type Pierre Bourdieu), ceux-ci ne peuvent épouser que des riches ou que les pauvres ne peuvent épouser que des pauvres. Or, Marivaux dit exactement le contraire. Le professeur de français explique à ses élèves que Marivaux montre que l'on est victime de sa catégorie sociale même dans les choix amoureux. Chez Marivaux, les riches épousent les riches et, malgré leur déguisement, les pauvres ne parviennent à se faire aimer que des pauvres. Sauf que Marivaux est loin d’un tel discours socialisant (surtout à son époque) et ce qui l’intéresse, c’est la véracité de l’amour malgré le déguisement qui fait choisir quelqu’un d’autre qui n’est pas de sa condition ! Dans la pièce, à la fin, Dorante décide d’épouser Silvia alors qu’il la croit réellement une servante. Que l’on soit influencé par son milieu, tout le monde en conviendra (grossière banalité) mais cela vaut autant pour les riches que pour les pauvres. Et à chaque fois que l’on sort une affirmation, on est influencé par son milieu  y compris celle de dire que l’on est influencé par son milieu ! Propos que l’on pourrait donc retourner contre le film lui-même ! Comment s’en sortir alors ? Eh bien sûr, le cinéaste ne peut s’empêcher de réaliser une scène avec des policiers (un contrôle musclé) vus comme des méchants, angle d’attaque sans la moindre critique de la même envergure envers les jeunes de la cité qui ne cessent de s’engueuler hystériquement dans un langage logorrhéique déplorable…


Puis ce fut La graine et le mulet qui était plus un reportage style Arte sur la danse du ventre sur fond social. Et le pire, Venus noire (2010) qui joue sur le misérabilisme victimiste dans une espèce de repentance à bon marché post colonialiste à une époque où de tels faits sont matraqués par les médias. Avec une caméra agitée, insistant lourdement sur l’animalisation de cette femme, le cinéaste enfonce des portes ouvertes de nos jours où la repentance est admise comme spectacle respectable à l’égal d’une tête d’aristocrate sur une pique. Bien sûr, Saartjie est humaine et sensible tandis que les autres sont tous « méchants », aveuglés qu’ils sont par l'argent ou la reconnaissance scientifique. Personne ne s’offusque qu’un tel discours serve à la promotion sociale. S’opère un retournement où l’antiracisme du film animalise à son tour les « méchants », autant les « scientifiques » que le public. Le film sans grâce par son dispositif aussi subtil qu’un éléphant dans un magasin de porcelaines offre aux cinéphiles une mise en abîme du spectacle de foire de tous ses horribles racistes. Il n’oublie pas d’être ennuyeux avec ses longues plages sur le lent calvaire de Saartjie, ajoutant des représentants d'une société anti-esclavagiste londonienne demandent l'interdiction du spectacle. Obscène par son évidence, le film se mue en propagande respectable, ce que Philippe Muray avait appelé les ZIP, les zones d’indignation protégées. Personne ne peut prendre position pour une telle animalisation mais fallait-il être aussi caricatural et animé de revanchardisme ? Le film est tellement sommaire et didactique qu’il donne sur son générique de fin une déclaration en images de Roger-Gérard Schwartzenberg (qui a appartenu à trois gouvernements socialistes comme secrétaire d’État à l'Éducation nationale, secrétaire d'État aux Universités et ministre de la Recherche) du rapatriement des restes de Saartjie Baartman obtenues après la chute du régime d'apartheid. La révolte comme dogme finit par un décret ministériel.


Et maintenant La vie d'Adèle (2013). Le film est exemplaire dans le genre drame du matelas le plus trivial possible. Dans cette post Nouvelle Vague faussement héritée de Maurice Pialat qui ne se serait jamais abaissé à sombrer dans un tel pathos et un tel sujet racoleur, on attire le chaland par des scènes scabreuses sous prétexte de faire réel. La recette est trouvée depuis des lustres où la mode est de faire cru, documentaire, « réaliste » et surtout en montrant des scènes de sexe explicites car cette génération ne sait pas faire autre chose que de concurrencer et de plagier ce qu’elle prend à tort pour la réalité. On rappellera les antécédents récents comme Intimité de Patrice Chéreau, Hommes au bain de ou Baise-moi de Virginie Despentes. On a eu l’étalage transgressive de l’homosexualité masculine, de l’hétérosexualité et il manquait le lesbianisme torride à l’écran, surtout à l’heure du mariage homosexuel et d’une dérégulation totale des comportements.


En oubliant que le cinéma est surtout la suggestion et le hors champ, on aligne plans séquences (caution modernisante) pour sombrer dans la bêtise, la laideur et la trivialité. On a le droit à la conjugaison d'une jeune fille Adèle (Adèle Exarchopoulos) d'origine modeste, abrutie par les spaghettis bolognaises et la télévision et la seconde (Léa Seydoux), archétype de la bobo décalée et transgressive obligée avec ses cheveux bleutés, adepte de l'émancipation non à la sauce bolognaise mais à la mode existentialiste sartrienne. Lourdes, insistantes scènes, on a le droit à un étalage de boucherie, d’un langage déconstruit et d’une jeunesse s’exprimant justement dans une langue qu’elle méconnaît ou ne maîtrise plus, avec force cris, engueulades et gros mots car ça fait jeune et dans le temps, gros plans fixes s’attardant sur les larmes et les filets de morve.


Car les trois scènes) de sexe explicite (40 minutes du film) restent surtout longues et inutiles et Abdellatif Kechiche est assez malin pour éviter de trop en montrer. Car son récit est d’une banalité sidérante, manquant du concret qu’une telle histoire d’amour initie. Aucune poésie ici sinon une réalité physique réduite à pas grand-chose. Le reste de leurs rapports humains et amoureux est de l’ordre du néant, sombrant rapidement dans la banalité et l’informel. Et quand Léa demande à Adèle de partir, on a le droit au pathos et aux pleurs avec une caméra qui fouille d’une façon obscène ou impudique la moindre déchéance de son héroïne. Qu'un tel film plaise à la critique bobo internationale n'est somme toute que logique. Qu’Abdellatif Kechiche veuille tourner l’histoire d’une star du porno Marilyn Chambers n’est que révélateur d’une époque, d'une voie idéologique choisie. La boucle est bouclée.

Kechiche comme Alain Guiraudie dans L’inconnu du lac à la même époque, se sert de cette caution pour viser la transgression sans aller trop loin car ces plans de 40 minutes de dérogent en rien à ce qu’on peut voir sur n’importe quelle plate-forme pornographique et qui qualifie un film pornographique de pornographique. Montrer (et aussi longtemps), c’est supprimer l’imaginaire du spectateur, ne plus lui laisser son imagination et ne plus proposer autre chose (sorte « hors champ négatif » au lieu du hors champ classique tant défendu par les Cahiers du cinéma) mais le river à ses pulsions et au contentement narcissique de les voir symboliquement sur des écrans grand public, récompensés par la plus grande distinction dans le 7eme art. De plus faire croire que ce film est « transgressif » quand la transgression est la nouvelle norme de l’industrie du spectacle est une imposture intellectuelle en vigueur depuis des années. De plus, à qui peut-on faire croire qu’un tel film puisse récolter une telle récompense alors qu’il est produit en grande partie par France 2 cinéma, Ciné + (Canal +), le CNC, la Région Nord-Pas-de-Calais et d’autres sources de financement institutionnelles en employant Léa Seydoux, fille de Valérie Schlumberger, de la famille Schlumberger et de l'entrepreneur Henri Seydoux, petite-fille de Jérôme Seydoux (président de Pathé), petite nièce de Nicolas Seydoux (président de Gaumont) et de Michel Seydoux (président du LOSC), cousine de Sidonie Dumas, une des productrices les plus puissantes du cinéma français. La vie d’Adèle ne sort pas d’un obscur cinéaste, venant de réaliser un petit film d’auteur avec de dérisoires moyens à la marge du système.

 


Yannick Rolandeau