Cinéma

The Truman Show de Peter Weir (1998)

Yannick Rolandeau

The Truman Show est un film américain du réalisateur australien Peter Weir sorti en 1998 avec Jim Carrey dans le rôle de Truman Burbank et Ed Harris dans celui de Christof. Peter Weir a réalisé entre autres Pique-nique à Hanging Rock (1975), La Dernière Vague (1977), L'Année de tous les dangers (1982), Witness (1985), Le Cercle des poètes disparus (1993) et récemment Master and Commander (2003). Le scénario est écrit par Andrew Niccol, par ailleurs réalisateur néo-zélandais de Bienvenue à Gattaca (1997), S1m0ne (2002), et Lord of War (2006).

The Truman Show s'inspire sans le dire nommément d’un des romans Le Temps désarticulé du célèbre écrivain de science-fiction Philip K. Dick (auteur de Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? adapté au cinéma par Ridley Scott sous le titre de Blade runner ou de Minority Report de Steven Spielberg). Le film est une œuvre dystopique qui aborde le thème d’un monde idéal se transformant en cauchemar. Il est donc à cet égard une variation des romans Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley ou de 1984 de Georges Orwell (monde totalement contrôlé), héritage provenant des récits de la Renaissance (La Cité du Soleil de Campanella, L'Utopie de Thomas More, La Nouvelle Atlantide de Francis Bacon). On peut aussi le rapprocher de la série télévisée Le Prisonnier.

Toutes ces références convergent non seulement  de l'indistinction du rêve et de la réalité, mais aussi de la remise en question du statut de l'identité réelle de l'homme dans le monde (allégorie de la caverne dans La République de Platon). Le roman (Don Quichotte de Cervantès ou La vie est un songe de Calderon) ou bien encore les films comme Eyes Whide Shut de Stanley Kubrick ou Belle de jour de Luis Buñuel abordaient déjà le même thème sous des angles différents. Il s’agit du thème majeur de The Truman Show dont l’apport est de le placer dans l’univers aseptisé des médias mondialisés.

Dans une première partie, nous verrons comment Truman Burbank croit vivre dans la réalité alors que celle-ci est une réalité fabriquée, jusqu’au moment où notre « héros » en prend conscience. La seconde partie indiquera les coulisses de ce monde virtuel orchestré par le réalisateur Christof avec les implications que cela suppose, par exemple le remplacement de l’ancien monde par un autre monde publicitaire à l’échelle mondiale. Dans une troisième partie, nous montrerons que  la « réalité vraie » ne se distingue pas si nettement de la réalité fabriquée et que pour échapper momentanément à cette équation, il ne suffit pas de se libérer ou d'aller vers le monde.

Le film prend place dans un contexte particulier. Les années 1920-30 avaient vu l’emprise croissante de certains médias (la radio, le cinéma) puis après la seconde guerre mondiale a constaté l’avènement de la télévision. Il est symptomatique que cette emprise des médias va de pair avec l’apparition des totalitarismes et de l’enrôlement du sujet dans des masses agglutinantes. Les grandes idéologies totalitaires (communisme, nazisme) ont tout de suite compris l’impact que ces médias, par la technique et la vitesse de propagation, avaient sur les consciences. Avec l’apparition de ce qu’on a appelé la société de consommation, et l’apparition croissante du marketing et de la publicité basée sur l’émancipation de l’individu, la démocratie libérale a étendu son emprise sur les personnes en renonçant à l’autoritarisme mais en promouvant un nouvel type d’individu par l’intermédiaire de la téléréalité, du divertissement, d’un climat enjoué et souriant.

C'est dans ce climat que prend place le film au début du XXIème siècle. Il évoque au début l'existence de Truman (cadre d'assurance marié à une infirmière nommée Mery) sur le ton de la comédie, angle en adéquation avec le style de vie tranquille et quotidien représenté par la petite ville américaine balnéaire baptisée du nom de Seahaven, en fait une île, gigantesque coupole géodésique. La mise en scène de Weir et la photographie « propre » de Peter Biziou avec ses cadrages harmonieux et lumineux, son montage classique, jouent de cet aspect. Tout a l’air propre et souriant. Il fait beau, facticement beau. La mise en scène, logiquement, ne doit pas être « fragmentée » (caméra à l’épaule, style documentaire) mais au contraire se confondre, en tant que représentation, avec cette imagerie idyllique de l’ancestral mythe du paradis comme l'indique le nom de l'île.

Si peu à peu la machine se grippe et si la représentation paradisiaque est ruinée par une autre représentation, celle du film lui-même, dynamitant intrinsèquement le processus qu’il met en œuvre, le cinéaste ne joue jamais d’un quelconque suspense concernant la vie de Truman. Dès le début, en un montage alterné, il montre des personnes qui s’adressent à nous comme si nous étions des téléspectateurs ! Mise en abyme évidente et terrible concernant le spectateur en face du film de Peter Weir. On y parle d’ailleurs de la perte de la frontière entre vie privée et vie publique (thème fondateur du film) et une femme s’en réjouit ! The Truman Show nous montre d’emblée la manipulation affective et psychologique dont est victime Truman, système logique dans une société qui a fait de la transparence son idéal ultime. Le comble est que tout fonctionne à découvert et que ce monde accepte de prendre un être humain comme cobaye au point qu’un réalisateur a fait de sa vie une fiction pour l’élaboration 24h/24 d’une téléréalité à l’échelle planétaire. Il est donc normal que Truman soit le seul à ne pas être au courant car dans le jeu, il doit être « sincère » comme le voulait Christof. Chacun sait que dès que quelqu’un a conscience d’être filmé, il surjoue ou se joue un rôle.

Truman mène sa petite vie tranquille et heureuse, sort de chez lui, des voisins lui sourient et lui disent Bonjour, il achète son journal et se rend à son travail… Cycle répété chaque matin. Une série d'incidents (un projecteur HMI qui tombe du ciel, la réapparition du père de Truman qui était censé s’être noyé dans un accident de bateau quand Truman était garçon, des messages étranges diffusés par l’autoradio etc.) font douter le héros de cette réalité. Il est aussi aidé par une jeune femme Sylvia (Natascha McElhone) qui veut lui faire prendre conscience du leurre qu’il vit et qu’est sa vie. Truman se rend compte peu à peu que toute son existence est une fiction et que l'île est une construction bâtie pour un immense jeu télévisé, dirigé par Christof, le réalisateur, placé en haut du studio, dans la lune. Tous les proches dans la vie de Truman (Meryl, sa mère, ses collègues de travail, son meilleur ami Marlon) sont des acteurs qui jouent un rôle. Depuis sa naissance, sa réalité n'est qu'une doublure, un gigantesque plateau de tournage. Lui seul l'ignore. Bien que les comédiens font des tentatives pour l'en dissuader, il décide d'explorer le monde extérieur à Seahaven. En particulier, il veut se rendre aux îles Fidji, où l’on apprend que son ancienne petite amie Sylvia y vit. Il échoue.

Peu à peu, Truman parle à sa « femme » de ses doutes :« On verra passer une dame sur un vélo, un homme avec des fleurs, puis une Coccinelle cabossée. » dit Truman qui subodore que la « réalité » se répète dans un étrange cycle mécanique. La subversion ultime est bien l’ancrage affectif et intime que l’on fait subir à Truman notamment avec son meilleur ami Marlon (Noah Emmerich) qui répond : «  Je suis ton meilleur ami depuis l'âge de 7 ans. » Comment mentirait-il puisque Marlon a bien été à l’école avec Truman ? Dans une scène éloquente, Marlon dit avec un calme cynisme : « Je me précipiterais sous une voiture pour toi, Truman. Et jamais je ne te mentirais. Rends-toi compte... Si tout le monde est de mèche... alors, moi aussi. » au moment où Christof, comme au théâtre, lui souffle ce qu’il doit dire. La confusion entre réalité et fiction atteint son comble quand on dénonce le mensonge et que l’on ment ouvertement en même temps. Le mensonge intégral. Il n’y a d’ailleurs pas que Truman qui est une fiction. Ses proches en sont une sauf qu’ils le savent à ce niveau. Marlon ajoute : « Ce qui a déclenché tout ça. Je te l'ai retrouvé. » Il s’agit du père de Truman (défaut du film qui ne reparle plus du père et l’a éliminé). Subversion ultime après l’ami. On se rend compte que l’ancrage existentiel, humain et affectif, est le meilleur moyen de taire la conscience critique à condition qu’il soit redistribué sous forme de représentation allégée ou de cliché qui phagocytera le monde réel.

Le film anéantit d'une manière métaphorique toute vision de la réalité que nous pouvions avoir. Et si tout était une fiction ? Et si nous nous jouions un rôle sans même nous en rendre compte ? Nos amis et nos parents sont-ils des figurants ? Le film, simplement, pose une question ancestrale sur la véracité de notre condition en tant qu'être humain. Comment construire une réalité qui ne soit pas une fiction étant donné que l’être humain ne peut être que social, vivre à travers une fiction au-delà de celle qui est fabriquée ? Comment être réellement avec ses désirs et ses rêves sans que cela soit une illusion ? Question vertigineuse. Truman est un homme faux, un homme fictionnel dans cette réalité entièrement façonnée par les médias pour un jeu télévisé. « Truman » n'est-il pas d'ailleurs la contraction de "true man" qui signifie en anglais « l'homme vrai » ou « l'homme véritable ». Le titre The Truman Show résume alors à lui tout seul le paradoxe du film, « l’homme vraie mis en scène ».

La seconde partie met en place le monde omniscient de Christof au moment où Truman vacille. Par ailleurs, Christoff peut être vu comme une allusion au « dieu tout puissant » mais ce dieu existe, lui, et c’est un réalisateur de télévision (délicieuse ironie). Christof a tout pouvoir sur Truman dont il a organisé tous les aspects intimes de sa vie. Sa marionnette n’est pas en bois mais en chair et en os, subtile variation sur un thème classique où la marionnette prend vie. Ici, elle est d'emblée le vivant même.

Le réalisateur parle comme le ferait un dieu, par une voix qui descend du ciel. Il lui révèle la réalité (le plan sur le « ciel » nuageux où perce les rayons du soleil évoque explicitement la référence à Dieu), lui propose de rester pour lui éviter de subir les affres du monde réel. Christof déclenche la foudre, fait souffler le vent et la tempête, déchaine les éléments, ordonne au jour de se lever. En somme, il contrôle la Nature. Comme Dieu, Christof, par l’intermédiaire de la technique, voit tout et sait tout (sauf quand Truman renverse le processus et se produit comme leurre pour échapper à la surveillance douce et implacable de son maître). Si on peut filer aisément la métaphore du rapport à la divinité, le film déplace subtilement le Dieu est mort de Nietzsche à un simple être humain, façon de dire que historiquement les superstitions n'ont pas disparu mais qu'elles se sont simplement déplacées sur l'être humain lui-même dont on gère l'ego pour le divertir avec des fariboles : un jeu télévisé et l'illusion du paradis façon XXIe siècle. Et dès lors, chaque homme aussi, enfermé dans sa subjectivité, est à son tour comme un petit Dieu omnipotent, réclamant agressivement sa part de jeux et d’amusement pour oublier la Vie, la réalité (comme la maladie et la mort), afin de sortir de la condition humaine.

Sous le règne du divertissement intégral, il fallait que l'ancien Dieu laisse place à un  nouveau Dieu. Au Dieu du monde d'avant est advenu un Dieu postmoderne qui, subtilité suprême, n'a plus les apparences de l'ancien Dieu afin d’effacer ses anciennes traces sanglantes. Il est devenu proche, souriant et décontracté tel un Steve Jobs qui répand le divertissement comme un marchand de sable sur la planète entière. Christof, nouveau dieu, règne donc magistralement au point d’avoir aspiré le monde réel. Il a embarqué non seulement une équipe de tournage, fait construit des décors mais la vie de centaines d’êtres humains (comme l’ami de Truman) qui doivent accompagner la vie de son cobaye humain, jour après jour, nuit après nuit, devant intervenir à tout instant. Bien sûr, ils embarquent aussi ceux qui regardent la télévision dans le monde entier. Par quelques plans, nous voyons le public qui passe toute sa vie à regarder celle factice de Truman : l’homme dans son bain (il s’endort quand Truman s’endort), les deux vieilles dames, les clients du bar etc.et les mêmes les autres cultures (comme les japonais) qui n’ont aucune racine. Le système atteint son comble car en définitive, ce public ne vit rien de plus que Truman, aspiré qu’il est par une vie fictive qui allège leur vie (leur rapport à la réalité). Tout le monde est pris à son propre jeu dans la scène où Truman revoit son père. Alors même qu’ils sont au courant de la manipulation, techniciens comme téléspectateurs sont « émus » et ont les larmes aux yeux par les retrouvailles. Or ils savent pertinemment que tout n’est que décor ou que le père de Truman est un faux manifeste. C’est dire que la séduction du kitsch comme dirait Milan Kundera possède une force considérable au point de mystifier celui qui la promeut ou ceux qui y assistent, en parvenant à substituer le monde réel par un monde fabriqué alors que le processus a lieu sous leurs propres yeux. La simulation atteint son point ultime.

Bien sûr, la publicité a un rôle important dans la vie de Truman. La machine ne fonctionne pas que pour lui mais pour faire de l'audience, pour vendre des produits insérés dans cette « réalité » fabriquée, dans la vie quotidienne... pour les téléspectateurs. Ses proches s'adressent régulièrement à lui en utilisant des slogans publicitaires. L'omniprésence des caméras et la présence d'acteurs rendent une atmosphère autant aseptisée qu'étouffante. Au-delà de ce monde fictionnel, une certaine réalité (un monde marchand et ses annexes) continue de se produire comme leurre mais il existe tout de même bel et bien.

Comme toute marionnette, tel Pinocchio, celle-ci prend vie et se « rebelle ». Et cela nous emmène dans la dernière partie. Dès lors, la libération de Truman devient ambiguë. Si le film semble aussi traiter du contrôle total des individus à l'heure des médias qui scannent et répertorient les faits et des gestes des individus, monde affolant auquel il n'est pas possible d'échapper, il ne joue pas cette carte facile, celle de reconnaître le monde réel et le monde irréel comme aisément identifiables. Le terme de téléréalité ne peut devenir qu’un faux monumental, les deux termes télé et réalité, antinomiques par essence, se retrouvent accolés, symbolisant le mensonge devenu réalité.

À un moment, Truman décide de quitter sa ville à bord d’un bateau, il se rend compte qu'il est « enfermé », et que le ciel de l'horizon est en fait une paroi peinte en bleu. Il n’est pas Ulysse qui, sur son navire, découvre la terre mais se heurte à un décor ! Il trouve une porte pour sortir de l'immense studio qu'il croyait être le monde. Cette ambiguïté devient de plus en plus évidente dans la scène principale de la fin. Rappelons-nous ce que dit Christof quand il tente de persuader Truman de rester : "Il n'y a pas plus de vérité derrière cette porte que dans le monde que j'ai créé pour toi. Mêmes mensonges... même supercherie. Mais, dans mon monde... tu n'as rien à craindre."

La force du film est d’avoir intégrée et doublée l’ancien monde réel par un monde en trompe-l’œil (comme la toile peinte du ciel) au point où les deux se superposent et que le second remplace le premier peu à peu. Et donc d’avoir fait descendre ce monde lifté dans le quotidien au point où ce quotidien lifté devient le quotidien même. Nous sommes dans le cas de figure typique du peintre qui dessinerait ce que l’on appelle un trompe-l’œil et qui verrait le spectateur prendre la toile peinte pour la réalité et donc d’oublier ce qui était réellement réel si l’on peut dire. Dans un dialogue, face à un coucher de soleil sur la mer, l’ami de Truman ne dit-il pas  : « Regarde ce coucher de soleil. Une perfection. C'est le Grand Manitou. Il a un sacré coup de pinceau. » Une autre scène représente bien la facticité du monde quand Christof, devant la disparition de Truman, suspend les moindres faits et gestes des figurants, cassant la mécanique idéale de la répétition du quotidien.

La fabrication d’être humains en série n’a plus l’aspect sinistre d’une dictature mais d’un monde démocratique que la médiocrité majoritaire a élu et qui lui permis de se délester du fardeau d’exister. Ce paradis ludique, lumineux et scintillant, cache sa part d’ombre (ombre devenue transparente et lumière publicitaire). Leurs yeux bleus, leur visage doux et lisse, leur sourire étincelant et leur chevelure gominée ne cachent que la voracité du vampire quand leur marionnette charnelle échappe à leur méticuleuse surveillance. Ils se transforment dès lors en une masse compacte hargneuse et lyncheuse, lancée dans une impitoyable chasse à l’homme, chien aboyant en tête, pour ramener Truman dans leur parc d’attraction infantile. Ils organisent une battue en pleine nuit. Future chasse à l’homme permise et citoyenne ? Truman est devenu le bouc émissaire (réellement victime) du Brave New World. Voilà le monde réel qui attend Truman désormais. Il n’a effectivement rien à envier à Seaheaven.

Le film en une métaphore d’une cinglante douceur renvoie le téléspectateur du Truman show et le spectateur du film lui-même à son irréalité existentielle fondatrice. Comment alors échapper à l’emprise ? Le film devient alors « pessimiste ». Le plan final du film met en place la déconvenue de deux surveillants de parking face à la fin du spectacle (il s’agit aussi de la fin du film). Monde fabriqué et « monde réel » se sont confondus. "On change ? Où est le programme ?" dit un téléspectateur (dernière parole) qui a oublié ce qu’il vient de vivre, ayant transformé la vie de Truman en objet de consommation (il sera balayé par un nouveau programme), et la sienne par une vie idéalisée et publicitaire. Le problème n’est pas donc pas seulement la transformation d’un monde par un autre mais le rêve kitsch élaboré secrètement pour substituer la réalité à elle-même. Ce monde-là comme tout rêve idéal où la réalité est falsifiée, ne peut qu’exclure, signer des pétitions pour bannir tout ce qui gêne. Si auparavant le rêve était facile et la réalité si cruelle, il fallait transformer la réalité en sourire géant. Crime parfait où le réel ne peut plus être identifié à son original mais à sa copie…

L'apport de The Truman Show est de situer son intrigue à l'âge de la mondialisation des médias, de l'exhibition généralisée des individus à travers la téléréalité (qui porte bien mal son nom mais annonciateur des réseaux sociaux type Facebook), à la perte de l’intimité et de la frontière entre sphère publique et privée, bref à une ère de surveillance accrue par les nouvelles technologies et la circulation à grande échelle de l'information. Un empire totalitaire soft et cool qui déguise son emprise par le recours au jeu, au divertissement en lieu et place de la pensée critique. À ce stade, le Big Brother de George Orwell n’est plus une puissance politique unique et cruelle, oppressante, qui surveille et voit tout, mais la multitude amicale et moite de tout un chacun, masse gluante et omniprésente, claquemurée dans sa subjectivité au point où celle-ci (psychologique et affective) est la négation même du sujet. Ce n’est plus Big brother is watching you mais Big Brother is you !

Seule la représentation filmique de Peter Weir met à plat le mécanisme de ce totalitarisme ludique et de proximité, démasquant la représentation liftée du réel par l’un des seuls dispositifs encore possible : l’art du cinéma. Utilisant les mêmes outils de la téléréalité, caméra et angles de vue, techniciens et opérateurs, table de régie (comme Truman l’entr’aperçoit à un moment), il en démasque à travers une fiction toute la doublure, en dynamite tous les procédés. L’art de montrer la réalité à travers l’artifice en tout renvoyant l’artificiel à son mensonge ultime.

Le problème est donc bien au-delà de Seaheaven, de Christof, de la publicité mais plutôt dans la capacité humaine de fabriquer des mirages qui tronquent la réalité. Quand est-il donc de l’individu (son identité, son statut, sa personnalité) dans la réalité face à ce nouvel âge médiatique mondialisé et à ce qu’on appelle déjà la « réalité augmentée » ? Qu’est-ce qu’un Truman ? Qu’est-ce que la réalité ? Ce que nous voyons, est-ce bien réel dans ce nouvel âge qui s’ouvre à l’homme ? Alors quand nous regardons le réel, que voyons-nous réellement ?

 

Yannick Rolandeau