Cinéma

Requiem for a dream de Darren Aronofsky

Yannick Rolandeau

 

"Je me pique au même endroit car je n'ai qu'un bras"

 

Je m'étonne qu'un tel film aussi clipesque ait pu être monté en épingle au point qu'il soit devenu culte, comme on dit. Bon, il est vrai que l'on devrait en avoir l'habitude avec plus ou moins de variantes (comme Fight Club de David Fincher, Transpotting de Dany Boyle et autres Pulp fiction de Quentin Tarantino) à notre époque. Dire que Darren Aronofsky devrait voir ou revoir Panic à Needle park de Jerry Schaztberg avec Al Pacino sur un sujet similaire, serait nettement insuffisant. Pourtant, les deux films s'opposent radicalement du point de vue de la mise en scène. Là où Panic à Needle park prend le temps de filmer, de poser ses personnages, de les faire évoluer, d'aborder un sujet qui prenait de l'ampleur à son époque et tente de le traiter le plus humainement possible, le tout, sans aucune musique venant faire du racolage de première zone, Requiem for a dream fait évidemment tout le contraire.

Ce n'est pas parce qu'Aronofsky mitraille son film de 10 000 effets visuels et sonores et que cela donne une vague impression de descente aux enfers que le sujet est traité et qu'il est forcément intéressant. On dirait que c'est un bonobo schizophrène en phase maniaque qui est derrière la caméra. C'est simplement de la technique, reproductible à l'infini et destinée à procurer des sensations fortes au jeune spectateur échoué devant un tel film. Si même Aronofsky avait voulu faire un parallèle entre une descente dans les enfers de la drogue en faisant une mise en scène "éprouvante" et à l'estomac, on peut dire que c'est bien la seule idée qu'il ne fallait pas endosser tellement elle paraît trop évidente et basique (genre pour vous faire éprouver l'orgasme, agitons bien la caméra de bas en haut !). Le problème dans tous les cas de figure est qu'il n'y a aucun recul ;  si le cinéaste prétend quelque part aborder un sujet en appuyant sur le "champignon" de la frénésie, il est à l'égal d'un tour-opérateur qui prétend vous faire découvrir tel ou tel pays en un week-end. Ici, on a dans le même esprit :  visiter touristiquement l'enfer de la drogue et de la télévision en 90 minutes, à la vitesse supersonique, et ô frayeurs, mes bien chers frères et bien chères soeurs, en constatant les méchants ravages de ces maudites drogues ! Caramba !

Requiem for a dream est une sorte de clip version longue. On se demande d'ailleurs la pertinence de ces plans très courts répétés sans arrêt ou de ces plans accélérés jusqu'à la nausée. A chaque fois que l'un des personnages prend une dose, on a le droit à des plans très courts (Aronofsky aussi subtil qu'un pachyderme en phase de rut nous les fourgue une dizaine de fois). Le gimmick est usé, surtout que cela ne dit rien tant la première fois qu'au bout de la dixième.

Le film ne prend jamais le temps de poser ce qu'il veut dire, de le développer et de nous faire comprendre (mot tabou) les tenants et les aboutissants de sa problématique. Evidemment, avec un tel matraquage clipesque et sensationnel, on ne peut rien comprendre. Ah, si, on saisit que les personnages ne vont pas bien du tout ! Mais pourquoi ils en viennent là ? Grand mystère... Evidemment encore, on ne peut pas bombarder son film d'effets spéciaux à tout bout de champ et s'intéresser aux personnages en même temps. Mais le cinéaste n'est pas là pour faire comprendre la complexité de quoi que ce soit, il est là pour faire du sensationnel, pour faire éprouver un trip à son jeune spectateur. Lui offrir bon gré mal gré sa petite dose de spectacle !

Autant dire que le scénario tient sur un confetti troué. Il n'y a pour ainsi dire même pas de scénario. La vague intrigue mise en place, il faut faire converger le destin des personnages vers la catastrophe (et le spectateur vers l'hébétude la plus totale). Tout semble tellement programmé depuis le début que la surprise est mince quand la catastrophe arrive vraiment. Résultat, les personnages n'existent que comme caricature, et le film ne pense même pas une seconde à ce qu'ils puissent avoir un minimum d'âme. De rapports les uns avec les autres ? Mais vous n'y pensez pas ! Il n'y a pas de rapports (même pauvres). Y-a-t-il un rapport (même un non-rapport) entre la mère et son fils ? Y-a-t-il un rapport entre le jeune Harry et sa petite amie Marion ? Y-a-t-il un rapport entre Harry et son ami ? Bien sûr que non. Tout est creux et sans aucune profondeur. Les délires des personnages ne sont que le prétexte à tordre la caméra dans tous les sens, à faire des accélérés en veux-tu en voilà. Il n'y a donc pas une scène qui incarne véritablement des personnages. Sans arrêt, le metteur en scène ne sait pas faire autre chose que d'agiter sa caméra, de faire dans l'hystérie la plus délirante, d'accumuler des plans courts, ou de les accélérer. Voire aussi de faire des effets de style ampoulés : quand le couple noir fait l'amour, la caméra en plongée tournoie en dessus d'eux et quand c'est le couple blanc, on fait la même chose. Original, non ?

Comme on peut le deviner, la mère devienne folle à force de prendre ses pilules, Marion, la petite amie d'Harry, couche pour avoir ses doses, une première fois avec un homme nommé Harold et ensuite avec un obsédé sexuel (puis en public) qui a été crée dans le scénario précisément pour cette fonction ("Tu seras le méchant noir de service, mon petit et tu n'auras pas d'autres fonctions que celles qui te sont assignées avec ta courte apparition !"), et Harry qui perd son bras à force de s'être piqué au même endroit (n'y-a-t-il que si peu de place sur un bras ?). En le tout, en même temps et en parallèle s'il vous plaît, genre prix de gros, dans un montage ultra-saccadé, avec force violons pour souligner le gros drame. Que c'est triste la vie... On ne peut pas faire mise en scène plus poussive et plus tarte. A ce point-là de caricature, on apprend donc que la drogue fait perdre un bras et force votre petite amie à faire le tapin mais aussi que la télévision rend marteau votre mère qui consomme en douce de petites pilules. Attention jeunes gens ! Tout cela est méchant, méchant... Prenez-en de la graine !

Le plus risible dans toute cette histoire est de constater qu'Aronofsky utilise les mêmes armes qu'il dénonce au fond dans son "Requiem for a dream". Je veux dire que le film qui prétend pointer sévèrement et hystériquement du doigt une consommation à trop haute dose de drogue et de télévision (autre forme de drogue finalement) refourgue comme un vulgaire dealer un catalogue de clichés en vigueur et que la télévision a inventé techniquement pour la jeune génération : le clip. Ou comment faire du spectacle d'un sujet tout de même sérieux et grave et qui méritait un traitement tout à fait autre. Mais comment un tel film serait-il devenu "culte" (expression qui dit bien que le film ne vaut rien) sans le matraquage de clips que la télévision a déversé depuis plus d'une vingtaine d'années...

En bref, "Requiem for a dream", film mode et grotesque, dit bien les ravages du clip sur ce qu'on peut appeler une mise en scène cinématographique et le total décérébrage de certains cinéastes. Je ne vois qu'une seule et unique solution, attacher Aronofsky sur un fauteuil et lui passer de grands chefs d'oeuvre du cinéma, du Kubrick (pour lui apprendre à traiter un sujet), du Polanski (pour lui apprendre à cadrer) du Bunuel (pour lui apprendre à faire sobre). Par exemple et pour commencer. Dix ans seraient un minimum.

Yannick Rolandeau