Cinéma

Princesse Mononoke de Hayao Miyazaki (2003)

Yannick Rolandeau

 

Depuis quelques années, les animés japonais, ainsi que les mangas ont le vent en poupe. Phénomène de mode ou réel talent artistique ? De nombreux débats ont eu lieu et il serait trop long d’en faire un rapide historique. Disons simplement qu’il y a quelques années encore certaines revues de cinéma ou des hebdomadaires ne se gênaient pas pour les descendre en flèche. Voilà que maintenant on leur accorde beaucoup de considérations. Que s’est-il passé ? Un phénomène peut-être fort éloigné en apparence y est peut-être pour une grande part : l’éloge de la différence à tout prix.


Il faut dire à cet égard qu’une partie de l’Occident fait preuve d’une étrange passion, et disons-le, d’un certain « dégoût » vis-à-vis d’elle-même. Dans ce processus, on a l'impression que tout ce qui n’est pas occidental ne peut pas être réellement critiqué sous peine d’être considéré comme intolérant ou « de ne pas accepter les différences ». Si l’on veut comprendre ce « dégoût », nous devons rentrer sommairement dans les rapports ambigus de l’occident avec le reste du monde. Cette attitude vient sans doute en grande partie du passé de l’Occident, notamment sa politique coloniale. De ce passé, on ne garde le plus souvent que cet aspect négatif. L'Occident serait quasiment le mal absolu et les autres continents seraient nettement plus acceptables (une sorte de bouc émissaire inversé). Il est bon de rappeler que le colonialisme est un fait humain avant tout, universel plutôt que propre à un pays ou à une culture. La colonisation des pays arabes par l'Occident par exemple a duré cent trente ans  alors que ces mêmes arabes ont été réduits en esclavage et colonisés par les turcs pendant cinq siècles. Autre culture ? On tolère ? Pourquoi en parle-t-on si peu pour systématiquement mettre en accusation l’Occident ? Car si l'Occident a commis des crimes (qui le nie maintenant à part les fanatiques ?), elle les a aussi dénoncés en son propre sein. Il faut rappeler, comme l’a déjà écrit Cornélius Castoriadis dans La Montée de l’insignifiance, Carrefours du labyrinthe (IV) que les idées démocratiques, la pensée critique, ce projet de liberté, d'autonomie individuelle et collective, nous viennent en grande partie de la philosophie des Lumières et plus largement de l'Occident. Je vois rarement la même autocritique ailleurs chez les Hindous, les Chinois etc. et avant même cette autocritique occidentale. On a l'impression que ceux qui s’en prennent uniquement à l’Occident sombrent tout bêtement dans une auto-flagellation bien mal venue à vrai dire car ils oublient que c'est leur propre civilisation qui a initié cet esprit critique dont ils se servent maintenant si aisément ! Prenons un exemple récent. À lire les journaux après le 11 septembre 2001, on a pris bien soin de ne pas attaquer l'Islam comme religion pour ne s'en prendre qu'à une certaine lecture intégriste. Pourquoi ne prenons-nous pas le même soin avec la Bible ? Pourquoi ce mépris vis-à-vis de nos propres textes et au-delà de la croyance en un dieu ou pas, question que personne ne pourra trancher avec certitude. En regard de cette histoire complexe d’où est issue principalement cette auto culpabilisation permanente, on a l’impression que l’Occident doit accepter sans broncher et refuser de juger toute œuvre (pour en rester au domaine artistique) venant d’autres continents. Et si cela a lieu, on sort « l'argument » relativiste « culture différente » pour rendre une œuvre en quelque sorte intouchable.


Ce phénomène de victimisation s’est étendu peu à peu à tout ce qui, à un moment, a été considéré comme mineur ou ce qu’on a appelé du terme de contre-culture (bande dessinées, séries B ou Z etc.), phénomène qui a été de pair avec les mouvements de contestation politique. Il n’est guère étonnant aujourd’hui que c’est la culture, comme on l’appelait autrefois, qui se trouve presque en marge, notamment dans le cinéma. On sera moins étonné de voir que l’augmentation du pouvoir d’achat des jeunes (ceux-ci devenant une cible aisée) a crée une hyperconsommation au point qu’une idéologie jeuniste ait pu éclore et faire tache d’huile à différents niveaux de la société (ou faut-il inverser l’ordre ?). Il n’est pas douteux par ailleurs aussi que cet engouement pour les animés et les mangas joue sur plusieurs plans en touchant un public adolescent, l’actuel et l’ancien, ce dernier ayant été abreuvé de séries comme Goldorak. Bien souvent, et finalement rien d’étonnant à cela, Walt Disney est pris pour cible, dénoncé comme naïf, dominateur et abêtissant, et comme mesure étalon pour réévaluer à la hausse ce genre d’animés venu d’ailleurs. Bref,  toutes ces choses étroitement imbriqués et interagissant entre elles auxquelles vient se surajouter une mode pour les pays Asiatiques font que ce style d’animés est encensé. Avec le recul, on peut être étonné de lire autant d’éloges sur ces films ou de les voir classer comme des œuvres d’envergure. Prenons l’exemple de Princesse Mononoké qui ne peut pas être suspecté d’être le pire film qui soit dans le domaine puisqu’au contraire, il est vu comme un des meilleurs de son auteur et comme l’un des fleurons de l’animé nippon (japanimation). Comme dans chaque chose, on peut trouver du bon et du moins bon. Hélas, comme on va le voir, l’on reste tout de même en deçà d’une réelle inventivité. 


Originellement, ces animés sont, pour la plupart du moins, destinés aux enfants ou aux jeunes adolescents. Hayao Miyazaki le confirme dans une interview en ce qui le concerne : « Mais à part Porco Rosso, tous mes films ont été réalisés à l’origine pour les enfants. Il y a plein d’autres personnes qui sont capables de faire des films pour adultes, je les leur laisse pour me concentrer sur les enfants. » En fait, je dois dire que ma critique devrait s’arrêter là pour cette même raison. Si on tente d’évaluer ce film en dehors de son audience originelle pour le porter comme un chef d’œuvre ou un film « profond », les ennuis commencent. Il y a là un problème majeur car si l'on dit que ce film s’adresse aux enfants, on ne peut être que foncièrement d'accord mais dans ce cas, il n'y a plus grand chose à en dire sauf que nos chères têtes blondes devraient aussi s'abreuver à des choses plus complexes. Il est notable que Hayao Miyazaki tente de donner un certain souffle spirituel à toute cette histoire mais sans y parvenir. Le film n’arrive jamais, même si cela était son but, à mêler adroitement spectacle pour enfants et pour adultes.


Dès le début de Princesse Mononoké, on nous dit : «  C'était il y a bien longtemps dans une contrée lointaine, jadis recouverte de forêts. En ce temps-là, l'esprit de la nature veillait sur le monde sous la forme d'animaux gigantesques. Hommes et bêtes vivaient en harmonie. Mais les siècles passant, l'équilibre se modifia. Les rares forêts que l'homme n'avait pas saccagées furent protégées par des animaux immenses qui obéissaient au grand esprit de la forêt. C'était le temps des dieux et le temps des démons. » Ce texte apparaît dans la version française et non dans la version originale. Néanmoins, il traduit bien l’esprit du film, contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes à son sujet. Après cette introduction apparaît une grosse masse de vers qui saccage tout sur son passage. C'est un sanglier devenu fou qui se trouve en dessous. Cette attaque pose le problème emblématique de tout le film et de toute la morale naïve qu'on peut en tirer. Car ce sanglier n’est pas devenu fou par hasard comme nous le verrons. Dans cette première séquence, le prince Ashitaka, touché à une main par des vers, est porteur d’une  malédiction. Dès le début, on est franchement déçu dans la manière dont l’action est menée. Au niveau des détails, par exemple, on se demande comment le prince Ashitaka et le vieil homme surnommé l'ancien peuvent-ils tomber d’une grande tour dans les arbres et en ressortir intacts ? De même, comment l'élan que chevauche le Prince Ashitaka peut-il s'en sortir avec autant d'aisance ? La menace semble aussi terrifiante que les personnages s’en sortent tous indemnes comme nous le verrons aussi à la fin. Certains diront qu’il s’agit d’un film d’aventures mais dans les films d’aventures, on ne prend rien au sérieux quand de tels évènements arrivent aux héros. Devant un tel démon, personne n’a trop l’idée de lui tirer dessus et c’est le prince, le héros, qui le fera (deux bonnes flèches suffiront seulement). L'animation en général du film fluctue entre le médiocre et l'acceptable sans atteindre tout de même l'immobilisme de certaines séquences de films comme Ghost in the shell deMamoru Oshii. Celle par exemple des vers frise le ridicule (notamment quand ceux-ci s'envolent dans les airs avant de retomber) et celle des principaux personnages et des animaux est assez statique pour un film où il y a beaucoup de mouvements (la fluidité est plus qu'inégale) et le graphisme n’a guère de caractérisation particulière en ce qui les concerne. Les mouvements des lèvres sont approximatifs et l’on retrouve souvent ce phénomène irritant où la bouche s’anime pendant que le corps reste totalement figé.


Écartons tout de suite l’explication aisée qui est de dire que le style est différent, non-occidental pour justifier celui-ci d’autant que nous sommes tout de même dans un film d’animation. Il faut être cohérent dans sa démarche. Il est vrai que d’autres films de ce type jouent d’un graphisme succinct et minimaliste. Si Jan Švankmajer par exemple, le réalisateur surréaliste tchèque, anime objets et personnages, il n’est pas en revanche assujetti à retranscrire les mouvements avec une grande précision du fait qu’il joue ouvertement de l’irréalisme. Il en est de même d’autres films comme South Park de Trey Parker dont le graphisme volontairement grossier ne peut nullement renvoyer à un quelconque naturalisme. Ici, les personnages de Hayao Miyazaki ont des traits et des caractéristiques proches des humains normaux. On s’attend à ce que leurs faits et gestes soient proches d’un certain naturel. Sur ce plan, l’animation de Princesse Mononoké est grandement défaillante et ce minimaliste devient incompréhensible et inexcusable. Le budget du film n’offrira pas non plus une roue de secours. En bref, il faut dire que le style du film restera à vrai dire sans surprise, typique des dessins animés japonais devenus à la mode aujourd'hui. La musique assez simplette semble directement empruntée aux films hollywoodiens et prend classiquement ses envolées notamment quand un plan plus général nous montre la nature. Rien de bien excitant et de bien original dans tout cela.


Dès!le début, le film est gouverné par une imagerie manichéiste qu'il va dérouler pendant plus de deux heures : rêve idyllique de paix entre les animaux et les hommes, séparation du monde entre dieux et démons, bons d'un côté et méchants de l'autre, rivalités claniques stéréotypées et jamais approfondies. Les personnages principaux sont envisagés d'une façon simpliste, et selon une formule que l'on a l'impression d'avoir vu des dizaines de fois. Tout d'abord, le super-héros sympathique nanti d’une grande puissance, le prince Ashitaka. C’est un personnage stable, beau, fondamentalement bon. Blessé au bras au début du film par le sanglier démon, il doit affronter un sombre destin comme le lui révèle une chamane : la blessure (une tache extérieure à lui et non interne), va se répandre sur son corps jusqu'à pénétrer à l'intérieur de celui-ci et faire mourir le prince dans d'effroyables souffrances. La chamane a trouvé dans le corps du sanglier une roche en fer qui a rendu fou et a transformé ce dernier en une vilaine bête, un démon (un Tatarigami). Nanti de ce terrible destin, le prince doit aller vers l'ouest pour tenter de vaincre la malédiction qui pèse sur son pays et sauver peut-être sa propre vie. Il doit aussi porter sur le monde un regard sans haine. Le destin exceptionnel du prince arrive au bon moment pour changer le cours des choses. On nous explique qu’il y a un certain temps, l'empereur a chassé son peuple vers des terres lointaines mais que sa puissance actuelle est sur le déclin.


On reconnaît là des éléments classiques : un maléfice oblige le héros à affronter son destin en même temps qu'il est chargé d’une mission, par exemple ici sauver les habitants de son village (étrangement on ne les reverra plus et on ne reparlera même plus d'eux par la suite, singulière omission même si le prince est banni). Notre héros est chargé de signes contradictoires : d’un côté, c'est un humain et le mal qui le ronge est symbolique de la tache qui frappe tous les hommes : son bras s'agite à la limite du risible à chaque fois qu'il ressent de la haine, de la colère ou qu'il est obligé de tuer une ou deux personnes. De l’autre côté, il se démarque par sa force surhumaine (en tirant des flèches, il peut décapiter un homme et couper le bras à un autre) et son exceptionnelle destiné : l'esprit de la forêt effacera même à un moment une blessure qu'il a reçue en sauvant Mononoké du village des forges, c'est dire qu’il n'est pas un humain comme les autres. En fait, le prince est une espèce de médiateur, un messager de paix chargé de réconcilier hommes et animaux. Le problème est que son message est aussi simpliste que bref. Il n’est guère déployé pendant le film ou sérieusement envisagé mais au contraire réduit en des formules comme celle-ci : « La haine ne peut engendrer que la haine ! » Aussi creux que « La guerre, c’est mal. » Le voit-on discuter avec Dame Eboshi, la maîtresse du village des forges ? Nullement. Il ne fait que s'opposer à elle. Comme aux autres. Il fait simplement tampon. Tente-t-il de négocier et d'argumenter en faisant valoir le point de vue de chacun ? Non. Enfin, tous les éléments qui manquent dans le film auraient été des choses qu'il aurait pu faire valoir dans son discours envers les uns et les autres. Là, notre héros avait une plus grande valeur.  S'il subit une malédiction, cette tache lui a été occasionné par le sanglier devenu fou, et si ce sanglier est devenu fou, ce n'est pas parce que les animaux sont foncièrement cruels, c'est parce qu'il a reçu un pierre de fer tirée, comme on l’apprendra plus tard de sa propre bouche, par Dame Eboshi, la « méchante » rivale féminine de la princesse Mononoké.


Justement, cette dernière est la sauvageonne de service, ayant été élevé par une louve blanche, Moro (on peut reprocher ici l’utilisation une fois de plus abusive de l’imagerie cruelle des loups qui n’ont jamais attaqué les hommes) ; elle est du côté de la nature et des animaux et se révolte contre la méchanceté des hommes. Vieux refrain. Elle est la gentille et belle rebelle dont on épouse la cause les yeux fermés. Elle lutte contre la méchanceté des hommes (« Ca pue l’humain » dit-elle). Noble cause. Mais la sauvageonne ne l’est pas tant que cela comme on pouvait s’y attendre. C’est une sauvageonne au cœur tendre  qui, comme il se doit, se refuse à l’admettre ! Par le fait de son humanité et de son animalité, elle est en tout point l’opposé parfait de Dame Eboshi mais aussi la figure complémentaire du prince Ashitaka, la princesse étant du côté de la nature et des animaux,  donc un peu sauvage et revancharde et le prince étant un humain (la tâche quoi !) mais avec une mission pacificatrice. « Détail » énorme, elle ignore faire partie du monde humain alors que, tout de même, elle n’a qu’à regarder autour d’elle pour se rendre compte qu’elle ne peut pas être du monde animal (elle y vit). On s’attend donc à la rencontre entre le Prince et la princesse Mononoké. À un moment, blessé, le prince ne peut plus se nourrir et Mononoké lui prémâche de la nourriture avant de la lui donner par la bouche. Hayao Miyazaki ne se doute même pas de l'ambiguïté qu’il pouvait tirer d'une telle scène.


De l'autre côté de la balance, on a Dame Eboshi, l'antithèse parfaite de Mononoké. Elle veut annihiler l'esprit de la forêt et croit que quand les anciens dieux auront disparu, les monstres redeviendront ce qu'ils étaient, de simples animaux. Son ambition est de raser la forêt (pour pouvoir accéder au minerai de fer, elle a besoin de couper les arbres) et de tuer les loups pour que la montagne redevienne un havre de paix. Elle n'hésite pas à tirer sur des orangs-outans qui, la nuit, replantent des arbres afin que la forêt recouvre la montagne. Il faut dire que cette dame est la maîtresse du village des forges et fait fabriquer des armes. C’est une guerrière raffinée et sophistiquée maîtrisant le feu et le fer, ce qui n’est pas sans rappeler le dieu romain Vulcain. Hélas, le personnage est peu nuancé. Pour renverser la vapeur, on nous montre qu’elle soigne les lépreux ou s’occupe de prostituées par exemple (parce qu’elle est une femme elle-même). C’est très simpliste contrairement à ce qu’on peut en dire car elle n’a de soucis qu’envers son propre clan (n’oublions pas que la rivalité de base du film s’opère aussi entre hommes-animaux-nature). Elle ne ménage que ses intérêts surtout quand ceux-ci peuvent s’opérer en détruisant animaux et forêts, ce qui est par définition de l'égoïsme pur. Comme on le voit, cela la sert pour défendre son fort quand elle n'est pas là. En d’autres termes, ce n'est pas parce que Dame Eboshi est bonne avec son clan que cela l'a rend humaine, car c'est précisément son clan. Il aurait été plus intéressant qu'elle doute, ne serait-ce qu'à un moment sur ses propres actions. C'est là où elle n'est pas du tout "humaine" et envisagée d’une manière caricaturale. Car quand on dit « humain », c'est qu'on est capable de compassion, de culpabilité, et non seulement envers son clan. Un véritable contre-balancement aurait été de montrer que Dame Eboshi ne voit pas seulement les animaux comme des bêtes menaçant son pouvoir. Un mot d'humanité pour les animaux ? Jamais. Tout comme Jigo, le fourbe rigolard avec qui elle s’allie. Étrangement aussi, dans son clan, personne ne rivalise avec elle. Tout le monde lui obéit. Pas de jalousie, de complot, de tentative de renverser son pouvoir.  Bref, on a bien du mal à croire qu’Eboshi soit dénuée de toute faiblesse et de tout doute quant à ses propres actions et qu'en plus, pour faire jouer le non-manichéisme de son personnage, on lui accole un alibi grossier, l'inverse ou l'opposé total (genre Mère Thérésa), c'est-à-dire le soin de lépreux et de prostitués. Fait-elle aussi des dons à la Croix-Rouge ? Hayao Miyazaki va plus loin dans une autre interview sur ce personnage, et n’hésite pas à déclarer que : « Elle n'hésiterait pas à tuer, à sacrifier, voire à se sacrifier. Je pense que c'est ce genre de personne. Et d'une certaine façon, cela joue avec les grandes expériences  menées par les humains au cours du 20ème siècle, sur ce que le socialisme a fait, par exemple. » (le verbe "jive" a un double sens: blaguer, jouer/ baratiner.) »


Par ailleurs, le féminisme de bazar qui rôde dans le film est assez ridicule. Encore plus de voir des gamines forgeronnes manier ces mêmes armes avec une frivolité à toute épreuve. On a droit à des répliques savoureuses comme « Un homme est incapable de protéger une femme » (elle tire la langue au serviteur de Dame Eboshi) ou encore : « Tais-toi, imbécile, tant qu'il y a de la vie, y'a de l'espoir ! » On atteint des sommets. On aura beau dire que la femme tient un rôle « fort », envisagé ici d'une manière assez frivole mais ce n'est qu'un rôle copié sur l'homme, destructeur de la nature. Pas de quoi pavoiser.  Y'a-t-il même à être fier de voir des gamines tenir des armes à feu ? Comme je l'ai dit plus haut, c'est Dame Eboshi qui a tiré la balle dans le sanglier, preuve que les humains sont responsables de tout. Il aurait été plus intéressant par exemple qu'on apprenne que Dame Eboshi n'avait rien fait de tout cela, ce qui montrait que les animaux avaient un côté négatif. Toutes les situations s'emboîtent avec une grande prévisibilité. Bref, tous ces trois personnages principaux sont dessinés avec un grand schématisme. Cela l'est encore plus quand on constate que leurs traits de visage ont tous le même côté poupin et lisse que l’on a eu l’habitude de voir depuis des années dans certains dessins animés japonais ; il ne faut guère s'étonner alors si leur caractérisation est aussi simpliste que leur morale adolescente. Tous les rapports tissés sont d'une affligeante gaminerie. Il y a une scène fort comique à cet égard : la princesse Mononoké pointe la lame de son épée contre la gorge du prince blessé et à moitié inconscient et celui-ci peut tout de même lui dire : « Tu es si jolie ! » La princesse recule mi-épouvantée, mi-séduite ! Une petite musiquette s’élève…


Le film, nonobstant, tente de tirer son épingle du jeu en inscrivant toute cette histoire de rivalité dans une vision spiritualiste de la nature. Les scènes les plus intéressantes mais hélas brèves sont celles précisément où il n'y a pas de personnages humains ou d’animaux en jeu. Par exemple, les sylvains qui guident le prince à travers la forêt. Ou encore le dieu Cerf, l'esprit de la forêt précisément, qui se métamorphose à l'arrivée du soleil. Avec quelques beaux plans sur le paysage, c'est bien peu à l'arrivée au bout de deux heures. S’il n’est pas douteux que notre niche écologique est en péril aujourd’hui, la manière dont le film envisage ce problème est réducteur. C’est bien dommage. Contrairement à l’interprétation que beaucoup font du film, c’est-à-dire que l’auteur ne prend pas parti, ce dernier ne cesse dans des interviews, de critiquer la bêtise de l’homme, la sauvagerie de la civilisation. Miyazaki n'imagine pas deux secondes que la nature et les animaux soient « cruels ». Même si l’on peut considérer ce raisonnement un peu rapide, il est cohérent dans son film en montrant que les hommes guerroient au point de saccager la forêt et l'espace vital des animaux et que cela a des conséquences concrètes et néfastes. L’homme a la tache !

Symbole on ne peut plus clair. Car quel pourrait être le sens d’une métaphore mettant sur le même plan hommes et animaux ? Miyazaki est bien parti de quelque chose qu'il croit réel, point de départ que l’on retrouve édulcoré dans le film, simpliste mais pour les enfants. Ou alors le film est totalement irréaliste et n'est pas à prendre au sérieux. S'il voulait montrer que la nature et les animaux sont aussi « cruels » ou aussi responsables que les hommes, il les aurait montrés sans que les humains interviennent le moins du monde dans leurs affaires. Par exemple, il aurait mis en scène une séquence où les animaux sont « impitoyables » dans la lutte pour la survie et que chacun est un prédateur pour l’autre et ne s'embarrasse pas beaucoup avec la « morale ». Par exemple, une conquête de territoire montrant ainsi qu’en terme de bestialité, ils sont un peu à la même enseigne. Point de vue singulièrement omis.


Le point de vue soi-disant neutre de l’auteur est bien mis à mal et dans le film, il y a un "équilibre" nettement partial. Même si le prince vient se poser en médiateur et s’opposer à la revanche des animaux, ce sont bien les humains qui sont cause de tout. On ne cesse de les stigmatiser et la faute leur incombe en priorité et en tout premier lieu. Ce n’est pas la rébellion des animaux qui nuancera le tableau car comme ils le disent eux-mêmes, et c’est qui nous est montré comme une réalité objective, ils n’ont plus comme dernière alternative que de s’attaquer aux humains pour éviter la catastrophe. Ils ne se révoltent pas contre les humains alors que ceux-ci n'ont rien fait mais parce que ceux-ci vont détruire la forêt. On appelle cela, arrivé à cette situation extrême, de la résistance. Quand les animaux se disputent entre eux, c’est encore à cause des humains. Rappelons que c’est Dame Eboshi qui ouvre les hostilités. Il est difficile de défendre l’idée qu’elle ne fait qu’ouvrir un passage dans la forêt étant donné qu’elle ne négocie jamais. C’est une guerrière et elle ne compte pas s’arrêter là d’autant qu’elle a des moyens plus « sophistiqués » que les animaux et veut exploiter le minerai de fer pour fabriquer des armes (l’empereur lui en demande la moitié).


En outre, montrer deux points de vue implique-t-il que tout se vaut ? Nullement. Que les responsabilités se valent ? Nullement. Sinon c’est mettre tout dans le même panier,  et tout le monde est coupable et innocent et cela évite de voir les vraies responsabilités. Il me semble difficile de mettre sur le même plan des causes qui ne peuvent pas l'être. Au contraire, et cela est conforme aux intentions de l'auteur, ce dernier tente de souligner la sauvagerie de la civilisation qui opère des changements et des destructions majeures dans l'équilibre écologique. Il veut faire prendre conscience du bienfait de préserver la nature (ici il y a une sorte de spiritualité) ou de mettre en garde contre le développement inconsidéré de la civilisation qui peut pousser, illustré ici à travers un conflit avec les animaux, à de dramatiques conséquences. S'il n'a pas tout à fait tort, le film sur ce point est schématique mais il est conçu pour les enfants. Sinon pourquoi diable alors l'auteur parle-t-il tant de la sauvagerie de l'homme et de la civilisation ? On retrouve cette vieille dichotomie entre nature et humain, entre volonté bienfaitrice de la nature et volonté destructrice de l’homme, dichotomie qui semble plutôt frapper au coin d’un écologisme un peu simplet. L’auteur est nettement plus nuancé dans ses interviews cela dit.
Avec les éléments posés jusqu’ici, on devine que le film ne fait pas des miracles. On comprend vite où il veut en venir : l’affrontement entre humains et animaux. Arrivent alors les sangliers qui veulent tuer les humains pour sauver la forêt suivie de leur seigneur et maîtresse, Okkoto. Le combat a lieu et Dame Eboshi et ses soldats exterminent les sangliers, la princesse Mononoké s'étant auparavant engagée auprès de ces derniers. Après la bataille, le prince part avec un des loups blancs à la recherche de Dame Eboshi pour la prévenir que le village des forges est encerclé par les samouraïs d'Assano. Plus tard, la princesse Mononoké accompagne Okkoto blessé à mort pour aller voir le dieu Cerf afin que ce dernier le guérisse de ses blessures. Okkoto est en train de devenir un démon car durant la bataille, il a été blessé par les armes de Dame Eboshi. Resurgit alors le bonze, Maître Jigo, qui avait aidé le prince au début du film. Lui, il joue le rôle du fourbe et sa seule particularité est de rire souvent mais hélas, il est envisagé tout d’un bloc. Il obéit aux ordres de l'empereur qui tient à ce que l'on rapporte la tête du dieu Cerf car, parait-il, elle confère l'immortalité. Il se sert de Dame Egoshi pour que celle-ci le conduise au dieu Cerf quitte à se débarrasser d’elle une fois le travail terminé. Toute cette trame est banale et on a la furieuse impression que tout se déroule mécaniquement.


La fin est un grand foutoir. Comme nous l’avons dit, Okkoto est en train de devenir un démon : des vers sortent de tout son corps emprisonnant la princesse Mononoké au passage. Ashitaka tente de délivrer celle-ci mais n’y arrive pas. C’est la louve Moro qui y parviendra. Comment la princesse Mononoké peut-elle se sortir indemne d’avoir été emprisonnée dans la gueule d’Okkoto, contaminée par les vers (certains lui sortent des mains et du visage !) alors qu’au début, Ashitaka, blessé à un bras par ceux-ci, en a ressenti d’atroces souffrances et en a reçu une terrible malédiction ? Surtout que la louve Moro dit à ses enfants : « N'approchez pas de lui. La malédiction du Tatarigami retomberait sur vous. » Bon, on pourra toujours dire que ce sont les héros mais il aurait été plus judicieux de ménager au moins quelques incertitudes. Là, ils s’en sortent avec une aisance époustouflante. Jamais, nous n’avons peur pour eux.


Le dieu Cerf est arrivé entre-temps sur les lieux et reprend la vie d’Okkoto et de Moro sans doute pour abréger leurs souffrances. Dame Egoshi parvient non sans mal à tirer une balle dans sa tête. À partir de ce moment-là, le corps du dieu Cerf devient gigantesque et cherche un peu partout sa tête que maître Jigo a enfermée dans une sorte de coffre. Et il faut que le dieu Cerf  y parvienne avant que le soleil se lève sinon il mourra et la forêt avec lui, celle-ci étant, pendant ce temps, recouverte d’une immense lave détruisant tout sur son passage. C'est la classique course poursuite qui s’ensuit entre le corps du dieu qui cherche sa tête et maître Jigo qui fuit tant qu’il peut, lui-même étant poursuivi par Ashitaka et Mononoké ! Ces derniers finiront par le rattraper évidemment. Évidemment encore, quand Ashitaka rend la tête au dieu cerf et que ce dernier se relève, le soleil apparaît juste à ce moment-là. Il était moins une ! Le dieu s'écrase de toute sa masse provoquant un raz de marée gigantesque. C'est alors que montagnes, collines, vallées reverdissent. Bref, on est étourdi par les incohérences que certains excusent par le fait qu’il s’agit d’un film d’aventures. C’est un peu court. Comment Ashitaka et Mononoké parviennent-ils à réchapper aisément aux langues de lave ? Comment arrivent-ils à s'en sortir une fois avec autant d’aisance alors qu’un cataclysme sans précédent s’est abattu sur eux ? Comment dame Egoshi et maître Jigo ont-ils pu ressortir indemnes ? Tout cela est bien sûr invraisemblable et on a l’impression de se retrouver dans une dramaturgie hollywoodienne où les héros ressortent sans une égratignure et aussi propres qu’au sortir d’une douche.


La nature est redevenue belle comme au premier jour de la création. La musique souligne naïvement le calme retrouvé et l'élan qui n'est plus blessé (il avait reçu une balle d’un samouraï et lui aussi a réussi à échapper de tout cela par miracle) déniche le prince Ashitaka. À ce propos, les animaux ont-ils réellement (tous) disparu comme certains spectateurs le disent ? On n'en sait rien. Peut-être eux aussi ont-ils réussi à échapper par miracle à tout le cataclysme et possèdent-ils comme les héros le passeport « On s’en sort tous vivants ? » L'auteur ne s'attarde pas dessus. Mononoké, un peu amère tout de même, pense que l’esprit de la forêt est mort mais Ashitaka la rassure et nous rassure : « Le dieu cerf ne peut pas mourir. Il est la vie éternelle, il est la mort aussi mais son esprit est plus fort. Et il a décidé que nous devions vivre. » Tout se termine plutôt bien, Ashitaka vivra dans le village des forges et Mononoké retournera dans la forêt, Hayao Miyazaki évitant de justesse (et fort heureusement) l’union amoureuse de nos deux héros par un baiser final mais il n’est pas du tout exclut de l’envisager puisque le prince compte rendre visite à la princesse (« Je t'aime, dit-elle mais je ne peux pas pardonner aux humains ce qu'ils ont fait. ») Dame Egoshi dit que l’on va repartir à zéro et qu'ils vont tous reconstruire un bon village. On reste estomaqué au passage de voir comment l'auteur efface toute la cruauté de cette femme avec autant de facilité. On ne lui demande même pas de compte et de surcroît, elle s’extasie : « Je ne peux pas le croire. Ce loup m'a sauvé la vie ! » Ô miracle ! Tout cela arrive comme un cheveu sur la soupe. Et la tache d’Ashitaka dans tout cela ?  On l’avait un peu oubliée et à partir d’un moment, elle ne le fait plus beaucoup souffrir. À la fin, Ashitaka regarde sa main et la tache a presque disparu ! Heureux homme ! Il aurait été plus judicieux que la tache ne disparaisse pas totalement ou qu'elle soit encore menaçante et ou qu'on dise qu'elle peut resurgir. Avec de telles faiblesses et facilités,  Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki reste un produit assez calibré avec une touche d’exotisme mais on serait bien en peine d’y voir une œuvre qui dépasse l’interdiction aux plus de seize ans.


http://www.midnighteye.com/interviews/hayao_miyazaki.shtml : « But apart from Porco Rosso, all my films have been made primarily for children. There are many other people who are capable of making films for adults, so I'll leave that up to them and concentrate on the children. »

http://www.buta-connection.net/films/princesse_mononoke/interview5.htm :« She wouldn't hesitate to kill, sacrifice, or even sacrifice herself. I think that she is that kind of person. And that somehow jives with the big experiments humans conducted during the 20th century, or what socialism did. »