Cinéma

Natures mortes

Yannick Rolandeau

 

http://www.imdb.com/title/tt1872828/

http://www.youtube.com/watch?v=N7Wwvnk68I4&feature=relmfu

Natures Mortes a été réalisé grâce aux Ateliers de l'image et du son et par Beamlight.

No man’s land


Natures mortes tente d’aborder la mort, la solitude et le temps, mais aussi l’idée qu’un mort n’est pas vraiment mort si personne d’autre ne le sait.


Il n’y a pas plus mystérieux que la présence humaine, la présence physique et spirituelle de quelqu’un. Sa compagnie. Brusquement, par la mort, tout un monde est englouti. Irrémédiablement. Pourtant, la personne était vivante, il y a quelques instants encore. C’est la stupéfaction, l’inattendu, nous sommes désarmés alors qu’il n’y a rien de plus naturel que la mort.


Natures mortes tente de retranscrire la présence humaine par l’absence, de restituer celle-ci sans la montrer. Le projet n’est donc pas de filmer la solitude d’une personne vivante ou de la présenter par un retour en arrière. Par rebond, la terrible solitude des vivants est bien sûr évoquée par la vie qui continue alors qu’un homme est mort tout près, mais il est question ici de cette autre terrible solitude, celle où un homme attend sa dignité de mort.


Le film met l’accent sur une conception tragique, fragile de la condition humaine et, à travers elle, de la solitude dans la mort : un corps que personne ne vient recueillir. L’intervention du chien à la fin est avant tout ironique même si elle peut paraître attendue : à cause de l’odeur, le chien rappelle ce mort au monde des vivants. Que veut dire un monde où un homme pourrit seul, où les hommes n’ont plus souci des autres et meurent sans personne alors que l’on ne naît jamais seul ?


Natures mortes est un « pari » esthétique, filmer l’impossible : la mort dont on sait qu’elle est comme le soleil, impossible à regarder en face, moment où il n’y a plus d’histoire. Sans prôner l’originalité pour l’originalité, c’est ce « non-récit » ou cette « non-fiction » que le film tente de transcrire cinématographiquement, lui permettant de pénétrer au plus près de la mort : filmer l’instant de la mort et celui d’après quand il n’y a plus rien. Un corps devenu encombrant et inutile qui se décompose alors que la vie continue. Le titre joue sur deux choses, un rappel de la peinture comme une filiation dans le temps (une façon de ne pas mourir tout à fait) et sur la mort où l’homme ne devient qu’une « nature morte ». En ce sens, le film ne se veut nullement conceptuel mais à l’inverse se veut sensible, « lourd » d’une implication matérielle : le corps concret d’un mort.


Devenu une nature morte, ce corps continue de « vivre », ce que suggère parfois étrangement sa position assise. Contrastant avec la vie qui continue banalement autour de lui, il renvoie avec dérision au mécanisme du vivant qui se déroule inexorablement, avec sa toute-puissance naturelle (un bref plan nous montre le personnage contemplant les étoiles ou évoque sa passion pour l’astronomie). L’Homme ne peut pas en modifier le cours, se bornant soit d’y comprendre quelque chose, soit de s’y illusionner.


Le film tente de rendre concret ce moment, de filmer le temps, de rendre palpable l’instant présent qui s’enfuit sans arrêt jusqu’à la mort, jusqu’au dénuement le plus total. Natures mortes ne se veut nullement un film « pessimiste ». Bien au contraire, il part de l’idée que l’existence tragique de l’homme ne peut le mener qu’à la joie d’exister, tout aussi simple et courte soit-elle puisque précisément celle-ci ne repose pas sur une compensation en retour. La joie d’être ne prend-elle pas alors toute sa valeur malgré une fin si tragique ?


Le personnage principal, d’une cinquantaine d’années, est choisi pour sa relative « banalité » et par le fait qu’il est seul comme tant d’autres personnes. S’il s’est crée cette vie solitaire et banale, elle renforce une solitude plus existentielle encore. Il incarne le passage du sujet à l’objet, de l’humain à la nature morte en un rien de temps, et dans une position peu commune qui lui donne encore un « semblant de vie ». Il fallait un cadre de vie assez commun pour exposer une telle thématique.


Le point de vue est celui du spectateur, ce qu’il ne verra jamais de sa vie : sa propre mort. Il est mis d’emblée dans un territoire inexploré. Le cinéma peut permettre une telle expérience, « obligeant » à nous mettre en présence avec la mort, en un « délicat » tête à tête avec ce mort oublié des autres hommes, cette mort qui rentrera un jour dans notre vie mais que nous ne verrons jamais. La caméra ne sort pas de l’appartement. Comme si elle recueillait en témoin invisible et silencieux ce moment « impossible », ce no man’s land, ce monde réduit à presque rien qui s’écoule lentement, entre cette immobilité et cette vie qui poursuit inexorablement sa route.


Le film se défend de tomber dans les travers de la contemplation, ou de la philosophie (conceptuel). Au contraire, inspiré par la culture d’Europe centrale, il tente de rendre concret et poétique (sensible) ce poids du mort et de la mort, cette vertigineuse solitude, frôlant le fantastique si l’on considère celui-ci non comme une échappée dans un au-delà improbable, mais à l’inverse comme une plongée dans un réel inédit ou ignoré qu’il en devient inquiétant en retour (Kafka). Étrange monde connu et inconnu à l’instar de certains films de Roman Polanski (films dans des huis clos), inquiétante étrangeté d’un monde immobile, opposé à la vie quotidienne qui continue à l’extérieur de l’appartement. Le film n’est nullement une simple idée abstraite mais une plongée dans le réel le plus abrupt et le plus troublant.


La mise en scène
L'équipe technique sera réduite au minimum. Par son sujet, la mise en scène se veut sobre, ne désirant pas accentuer l’aspect morbide du sujet. Pas de racolage ou d’effets. Il est question de suggérer plutôt que de souligner. Le film ne doit pas non plus ajouter une quelconque musique a fortiori redondante.


La lumière du film ne veut pas jouer d’une quelconque noirceur. Malgré la gravité du sujet, elle doit aussi retranscrire la beauté trouble du monde toujours présent, par exemple les couleurs d’un instant ou d’un son (lumière du soleil, gouttes de pluie, éclats lumineux particuliers de jour comme de nuit, chant d’un oiseau) même quand l’homme a définitivement fermé les yeux. La lumière devra évoquer par les plans et l’esprit ces peintres hollandais du XVIIe siècle qui peignaient des « vanités » pour rappeler à l’homme sa condition modeste et fragile (allusion directe au dernier plan, ce dernier repas de l’homme qui, ironie du sort encore, ne prolonge pas la vie). Cet aspect pictural est rappelé dans le titre Natures mortes et sera renforcé par le plan séquence et la profondeur de champ, mais sans les étirer jusqu’à l’ennui.


Les gros plans sont là pour révéler quelques détails (moisissures du pain par exemple) et la préférence sera donnée aux plans larges pour retranscrire l’intention de recueillement et d’humilité. Il doit se dégager à la fois un climat serein et dense par l’attention portée aux détails concrets, objets ou événements qui sont simplement là après une mort inattendue. Il s’agit de faire ressentir cet implacable cycle de la nature et du temps, à la fois plein (la vie continue inexorablement) et vide (la solitude d’un mort qui se décompose et qui attend d’être enterré). Là encore le titre est évocateur.


Le son aura aussi une grande importance (bruits extérieurs, de la pluie, de l’appartement, paroles de la rue, des voisins, etc.) afin d’habiter les lieux et de créer une sorte de « musique intime ». Par tous ces éléments, le film est « silencieux » (et joue de cet silence oppressant) et reconstitue la présence d’un homme mort, disparu à jamais, et par résonance, le terrible abandon de cette mort solitaire, drame qui arrive trop souvent. Son pourrissement ou sa décomposition est la preuve d’une indifférence qu’il ne mérite pas.


La mise en scène sera donc « discrète », en retrait, par exemple en caméra fixe ou avec de légers travellings (presque imperceptibles) voulant donner au spectateur un sentiment poétique mêlé de tragique et de beauté. À ce titre, la technique doit s’effacer afin de mieux rendre la fragilité, la chair des « événements » et d’immerger le spectateur dans ce qu’il faut bien appeler la « dernière étape de la vie ». Face à un tel sujet, il me semblait nécessaire d’effectuer un dépouillement juste, ni austère, ni radical.

 

Yannick Rolandeau

 

 

 

 

Générique

Yannick Rolandeau


Une coproduction Les Ateliers de l'Image et du Son / Julien Gourdon / Beamlight

Écrit et réalisé par
Yannick Rolandeau

Premier assistant réalisateur
Maxence Moyne

Seconde assistante réalisateur
Valentine Venga

Troisième assistant réalisateur
Romain Convert

Directeur de la photographie
Pierre Siedel

Premier assistant caméra
Sarah Gervais de Lafond

Second assistant caméra
Arthur Niger

Chef électricien
François Le Goazigo

Electriciens
Axel Morin
Loic Lejay

Renfort machiniste
Nicolas Ragetly

Accessoiriste
Arnaud Lesbanier

Son
Tristan Loubat
Frédéric Buy

Montage Son
Séverine Ratier

Mixage
Emmanuel Angrand

Musique
Marc Eliel Chouraqui

Chef maquilleuse
Claudia Ricard

Régisseur général
Jean Brillanti

Régisseur adjoint
Matthieu Simonin
Fabienne Adam

Régisseurs assistants
Camille Campagne
Jean-Baptiste Assemaine

Montage
Paul Jacobi
Marc-Eliel Chouraqui

Étalonnage et compositing
Hugo Denepoux

Voix
Sarah Eden
Séverine Ratier
Marc Eliel Chouraqui

Photographe de plateau
Marine Buttigieg

Produit par

A Marseille
Stéphane Torres

Directeurs de production
Norman Delaune
Faustine Grenard

Chargé de production
Léna Rodriguez

A Paris
Marc Eliel Chouraqui
Emmanuel Chouraqui

Matériel lumière
TSF

Caméra
Red One société Plan B

Matériel son
AIS et La Loca Compagnie (Marseille)

Location camions
Thrifty Aix en Provence

Studio de mixage
Studio HLC (Paris)

Matériel montage et post production
Beamlight

Remerciements:

Cécile Plantin
Les Ateliers de l'Image et du Son (Marseille) – Stéphane Torres
TSF Marseille - Delphine Rochier
La Ville de Marseille
Le Service des Espaces Verts Ville de Marseille
La Police des Parcs Ville de Marseille
L'Institut Supérieur Marseille Cadenelle
le B and B Romain et Pascal
Mr et Mme Jacobi pour le prêt de leur appartement
La Loca Compagnie
Jean Wallez Plan B
Benoit Degornet (HLC)
Docteur Yves Etienne, médecin légiste à Vitrolles
Séverine Ratier
Emmanuel Angrand

Un remerciement tout particulier à
Julien Gourdon