Cinéma

Jan Svankmajer

Yannick Rolandeau

 

 

Qui se soucie du surréalisme de nos jours en France ? Sinon comme d'un mouvement issu du passé dont André Breton fut l'un des chefs de fil. Ah, si, on n'arrête pas de dire d'une situation qu'elle est surréaliste... C'est dire... A Prague, en République Tchèque, il est encore vivace, il s'accroche, il résiste. Milan Kundera a préfacé un roman complètement dément de Pavel Rejnicek intitulé "Le plafond" qui en donne un aperçu assez étonnant. Contrairement au surréalisme français assez dogmatique, le surréalisme tchèque est débarrassé de toute idéologie (freudisme et marxisme) pour ne laisser place qu'à l'imagination et à l'ironie. Seule compte cette exploration de l'imaginaire et de ses étranges labyrinthes. Cinématographiquement, Jan Švankmajer en est l'un de ses illustres représentants.  

Jan Švankmajer est né en 1934 à Prague. Il a étudié à l'Académie des beaux-arts de 1950 à 1954 et à la faculté du Théâtre (département des marionnettes) d'où il sort diplômé en 1958. Il se passionne pour le graphisme, les collages, les animations d'objets en se qualifiant lui-même de "militant surréalisme". Il a reçu en 1983 le Golden Berlin Bear pour "Possibilités de dialogue" (1982) ("Moznosti Dialogue") et fut nominé au Festival international du film à Locarno pour Les conspirateurs du plaisir" ("Spiklenci Slasti") (golden léopard). Bref, on a là l'un des plus étonnants cinéastes actuels, loin des effets spéciaux mais bricolant, comme un artisan, toutes les possibilités de l'animation dans son atelier. Oui, un artisan car il n'aime pas du tout les films d'animation américains par exemple (loin du cinéma mièvre de Disney) en grande partie ou entièrement conçus par ordinateur, donnant à l'animation un aspect lisse et parfait par cet agenouillage ou cette génuflexion devant la technique. Et comme on sait cette perfection est un avatar du kitsch, elle est totalitaire pour un homme qui, comme Jan Švankmajer ne cesse de mettre en perspective l'imperfection humaine. Et son aspect "négatif" et dérangeant.

Son cinéma est "cruel", dérangeant, effrayant, poétique avec un goût prononcé pour l'anthropophagie. Sous toutes ses formes. Bien sûr, il s'agit de métaphore et de l'essence même de la vampirisation (on peut le rapprocher de Roland Topor), cette volonté de puissance faite sur autrui. Un monde étrange, morbide, bourré d'humour, un bric-à-brac de peurs et de terreurs qui se cachent au plus profond de nous-mêmes et une fascination pour tout ce qui est mécanique. L'un des épisodes du triptyque  "Nourriture"," raconte l'attente de deux hommes dans un restaurant où le serveur ne fait que passer. Ils vont finir par s'entredévorer après avoir manger leurs habits et le mobilier.  Jan Švankmajer ne nous épargne rien, ne retranche rien de la nature humaine. Il nous la montre dans toute sa beauté, dans toute sa misère et sa cruauté. On aurait tort de réduire son cinéma au seul contexte politique et social des années staliniennes. Il est avant tout existentiel. Il faut voir cet incroyable court métrage Obscurité, lumière, obscurité (1989) pur chef d'oeuvre, où dans une petite maison peu à peu s'assemble un être humain. Certes, en pâte à modeler. Cela commence par un bras, puis le deuxième... A chaque fois, on frappe à la porte et défile ainsi yeux qui roulent, oreilles qui volent, cerveau qui rampe, phallus qui se traîne, jambes, tronc... qui, finalement, vont former un homme qui se mettra à respirer dans une maison trop petite pour lui. Quel raccourci ! Trop tard, la lumière doit s'éteindre, la mort est déjà là. Entre-temps, on aura eu droit à de fabuleux et drolatiques collages surréalistes.

Hélas, son cinéma est peu diffusé. Son film "Les conspirateurs du plaisir" (1996)  n'a pas été distribué en France et il a fallu un cycle du cinéma tchèque et slovaque à Beaubourg en 1996-97 pour qu'il soit vu... une seule fois. Un cinéma à Pantin a tout de même fait une rétrospective de son œuvre en présence du cinéaste. Arte a passé plusieurs de ses courts métrages et on regrette que la "chaîne culturelle" n'ait pas diffusé son remarquable "Alice" son premier long métrage, lors d'un cycle consacré à Lewis Carroll.  Jan Švankmajer est du même côté de la rive, comme il le dit lui-même, que le romancier anglais. Il adore Federico Fellini, ce qui n'étonnera personne. Bref, ce silence, voire ce mépris pour ce cinéaste est étonnant quand on sait qu'il est considéré comme l'un des maîtres de l'animation et l'un des plus grand cinéaste actuel, enfin de ce qui reste de regardable au cinéma actuellement.

Sans doute, ses films et tout particulièrement Les conspirateurs du plaisir" (1996) ne sont pas très postmodernes puisque par exemple, ce dernier raconte, sans aucun dialogue (véritable tour de force), les obsessions et les névroses sexuelles de chacun des personnages. Nous sommes loin ici de la libération sexuelle vue comme une panacée et un paradis. Ni plus ni moins, Jan Švankmajer nous dit que l'émancipation sexuelle n'existe pas, que la sexualité est une chose angoissante, compliquée, complexe et dérangeante. Névrotique et perverse. Et drôle bien entendu. A l'égal de cet homme qui construit une machine masturbatoire, fasciné qu'il est par la plantureuse présentatrice de télévision. Le système qu'il a mis au point est "ingénieux" car pendant que la machine le masturbe, toute une autre sorte de mécanique délirante le fait se rapprocher de la télévision à l'heure des informations pour qu'il puisse embrasser son téléviseur, enfin fantasmatiquement, sa présentatrice fétiche. De même, cette présentatrice, elle, a des orgasmes en se faisant sucer les doigts de pied par des carpes dans un bocal! Misère drolatique de la libido...

Otecanek (2002), son dernier opus (pas diffusé en France non plus),  quatrième long métrage, est tiré d'un conte tchèque de Frantisek Hrubin paru dans les années 50. Le couple Horak est un couple tout ce qu'il y a de plus banal. Le plus grand malheur est que le mari et la femme sont tous les deux stériles et ne peuvent donc pas avoir d'enfant. Ce désir tourne à l'obsession. M. Horak ne cesse de voir des enfants partout et Jan Svankmajer laisse libre cours à son humour grinçant pour traduire cette obsession. Par exemple, cette scène drôle et terrible où sur le marché de la ville que M. Horak voit un commerçant pécher des bébés avec une épuisette dans un bac d'eau pour l'emballer dans du papier journal comme on emballerait de vulgaires poireaux. Puis en voiture, quand s'arrêtant à un feu rouge, toute une ribambelle d'enfants, de femmes enceintes ou poussant des poussettes traversent le passage piéton. Et superbe gag surréaliste, M. Horak écarquille les yeux en voyant passer l'instant d'après une vieille femme... bossue. Ironie féroce contre l'infantocratie galopante dans notre civilisation.

Mais le jour où M. Horak va acheter une maison à la campagne, tout va basculer. En bêchant son jardin, il va déterrer la racine d'un arbre qui ressemble étrangement à un bébé. Peut-être par jeu, ou par insouciance, il va l'offrir à sa femme qui, tout de suite, va se mettre à le langer, lui mettre du talc, à l'habiller comme s'il s'agissait d'un véritable enfant. Exaspéré, M. Horak réagit d'abord violemment puis se laisse contaminer par son désir d'enfant. De retour à la ville, sa femme va faire croire à ses voisins de palier qu'elle est enceinte. Jan Svankmajer joue à ce moment admirablement du vrai et du faux. Car le couple est tout à fait conscient de sa propre supercherie tout en y croyant en même temps, à croire que le fantasme a vampirisé tout principe de réalité. Cela est évident quand la femme a conçu, pour simuler sa grossesse, neuf coussins de différentes tailles (numérotés de 1 à 9). Et bien sûr, pressée,  Mde Huback simule un accouchement au huitième mois. Son mari l'emmène accoucher... dans la maison de campagne à l’abri des regards. Et bientôt, prenant la racine dans ses bras, celle-ci est est devenue vivante, un nommé Otik avec un trou au milieu du visage ! Voilà comment l'irréel prend le pas sur le réel et devient

Très rapidement, Otik devient un bébé à l'appétit vorace et insatiable, ne se contentant plus d'un ou deux simples biberons. Un jour, le couple Horak constate avec stupeur que Otik a mangé leur chat (noir bien sûr). Sa carcasse encore ensanglantée traîne sur le sol. Le couple est obligé de faire des courses de plus en plus gigantesques. Grandissant de plus en plus, devenu une espèce d'ogre, Otik a donc un goût prononcé pour la chair humaine, bref un bébé anthropophage. Et bientôt, c'est le facteur puis une assistante sociale qui vont faire les frais de son appétit. Puis les parents... Ne vous effrayer pas,  le film est aussi très drôle, n'étant jamais complaisant.

Tout l'art de Jan Svankmajer est là pour traiter de sujets morbides sans l'ombre d'un pathos romantique et poisseux. Otecanek, évidemment, est tout sauf infantilisant et brosse un portrait d'une grande férocité et d'une non moins grande drôlerie contre la bébéphilie et le régression infantile dans nos sociétés. Pour conclure, ceux qui prenaient Tim Burton pour un auteur dérangeant et interrogeant le côté obscur de l'être humain, risquent de le renvoyer à sa copie, tellement Jan Svankmajer ne tresse aucun laurier à la nature humaine, petits enfants et bébés y compris. Chez lui, il n'y a pas de monstre pur et infantile, ce qui est une façon d'inverser la problématique et d'être d'un anti-conformisme conventionnel. Pas de lyrisme (encore moins de la pureté) parmi les grands auteurs tchèques, car ils savent très bien que c'est par le lyrisme que le mal, sous toutes ses formes, se fait des adeptes.

 

Yannick Rolandeau

 

Filmographie courts métrages

 

Le dernier tour de magie (Poslední Trik Pana Schwarcewalldea a Pana Edgara)
(1964) 11, 30 mn

A Game With Stones (Hra s kameney) (Spiel mit Steinen ) (1965)  8 mn

J.S. Bach: fantaisie en fa mineur (Johann Sebastian Bach: Fantasia G-moll) (1965) 9 mn 30

Envies meurtrières ou Punch and Judy  (Rakvickàrna) (1966)   10 mn

Et Cetera (1966) 7 mn15

Historia Naturae, Suita (1967) 9 mn

Le Jardin (Zahrada) (1968) 19 mn

Pique-nique avec Weissman  (Piknick s Weissmannem) (1968) 13 mn

L'Appartement (Byt) (1968)  12 mn 30

Une Semaine tranquille à la maison (Tichý Týden v Dome) (1969) 19 mn

Ossuary (Kostnice) (1970)  11mn

Don Juan (Don Šajn) (1970)  31mn

Jabberwocky (Zvahlav aneb Šaticky slameného huberta) (1971) 13 mn

Le Journal de Léonard (Leonarduv Deník) (1972) 11mn

Le Château d'Otrante (Otrantský zámeck) (1973-79) 17 mn

La Chute de la maison Usher (Zánik domu Usheru) (1981) 15 mn

Possibilités de dialogue  (Moznosti Dialogu) (1982) 11 mn 30

Le pendule, le puits et l'espoir (Kyvaldo, jáma a nadeje) (1983) 15mn

Dans la cave (Do Pivnice) (1984) 15 mn

Jeux virils  (Muzné Hry) (1988) 12 mn

Jiný druh làsky (Another king of love) (1988) 3 mn 33

Zamilované mazo (meat love) (1989) 1 mn

Flora (1989) 20 secondes

Obscurité, lumière, obscurité (Tma/Svetlo/Tma) (1989) 8 mn

La mort du stalinisme en Bohème (Konec Stalinismu V Cechnách) (1990) 14 mn

Nourriture (Jídlo) (1992) 17 mn

Filmographie longs métrages

Alice (Neco z Alenky) (1988)

Faust (Lekce Faust) (1994)

Les Conspirateurs de plaisir (Spiklenci Slasti) (1996)

Otesanek (1999)

Démences (2004)