Cinéma

Roman Polanski

Ce que dévoile l'affaire Polanski

Yannick Rolandeau

 

"La pédophilie ne serait-elle pas le stade accompli de la promotion fétichiste de l'enfant - dans la droite ligne de son inscription au firmament des droits de l"homme et de la relégation simultanée de l'enfance dans l'enfer des fonctions inutiles ? L'enfant reconnu comme un être à part entière devient tout naturellement un objet sexuel à part entière. Il en a été ainsi de la femme : sa "libération" s'est accompagnée d'une disponibilité sexuelle illimitée. Et du travailleur : sa "libération" s'est payée d'une servitude industrielle sans limites. Dès que vous êtes reconnu en droit, vous êtes désigné comme victime potentielle. Mais l'enfance sait se venger. Désormais chaque adulte devient lui aussi un pédophile potentiel. Et les enfants ne se priveront certainement pas d'exploiter cette situation victimale, tout comme les femmes l'ont fait avec le harcèlement sexuel. Dès qu'ils auront compris la force immense que leur donne le droit, ce sont les adultes et les parents qu'il faudra protéger des enfants."

Jean Baudrillard, Cool memories IV, p 79-80, Galilée, 2000.

L’acharnement dont a fait œuvre la justice américaine envers le cinéaste Roman Polanski était démesuré. De l’autre, il y a de quoi rester un peu effaré par toute cette affaire. Fort heureusement, La justice suisse a refusé la demande d'extradition de Roman Polanski parce que les Etats-Unis n'avaient pas fourni tous les documents que la Suisse avait demandés. Les avocats de Polanski souhaitent faire toute la lumière sur ces fameuses pièces manquantes. Cerise sur le gâteau, Samantha Geimer s'est réjouie de cette libération alors qu’ironiquement la meute prenait soi-disant sa défense ! Il faut prendre toute la mesure de cette chasse à l'homme médiatique.

Tout d'abord, plusieurs choses ont toujours paru surprenantes. Certains accusent le cinéaste comme s’il était coupable. Si ce n’est déjà pas à l’opinion de juger un homme, on peut se poser plusieurs questions : y-a-t-il eu viol ? Qui peut le dire avec certitude ? Pourquoi la victime abandonne-t-elle les poursuites ? Il ne s’agit en aucun cas de légitimer un tel acte mais ceux qui accusent le cinéaste de viol, voire de pédophilie (le terme signifie « attirance sexuelle pour les enfants » et non pour les adolescents) ont plus à examiner leur conscience pour juger une affaire dont ils ne connaissent souvent rien en oubliant le contexte de l'époque, l'attitude de la mère, l'acharnement de l'ancien procureur Rittenband et le zèle du nouveau, Steve Cooley.

Rappelons quelques présupposés concernant la pédophilie. En Espagne, au Japon, en Corée du Sud, en Argentine, et nombre d’autres Etats, l’âge de la majorité sexuelle est fixé à 13 ans. Comment se fait-il qu’une relation sexuelle considérée comme un crime au Etats-Unis ne le soit pas dans d'autres démocraties à l'égal des Etats-Unis ? S'il appartient à chaque état de décider de sa législation, tout le monde s'accorde cependant à condamner le viol ou le crime. Alors peut-on concevoir qu’une relation sexuelle ne puisse tolérer aucune prescription, valoir au criminel le risque de passer le restant de sa vie en prison, et déchaîner contre lui le torrent de la haine la plus impitoyable alors que dans d’autres démocraties la loi considère cette relation sexuelle comme légale. Un tel écart entre deux conceptions de la loi est injuste. Ou alors il faut recommander de porter plainte contre tous les pays qui ont mis la majorité sexuelle à 13 ans. Tout cela donne la mesure de l'emballement délirant auquel on assiste avec le néo-puritanisme d’une époque (la nôtre) qui en juge une autre comme si cette dernière devait se plier à nos idéaux new look mirifiques !

Il faut ajouter à cela que l’hystérie anti-pédophile a fait des dégâts considérables, non pas que le pédophilie ou que la pédocriminalité n'existe pas bien au contraire. Mais le pédophile est devenu le bouc émissaire parfait, utile pour se défouler sans craintes. Etant donné que les anciens boucs émissaires se sont révélés innocents au cours de l'Histoire, il fallait bien en trouver un qui ne puisse pas être suspecté, ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas coupable d’actes répréhensibles. Il est étrange que le credo entonné par le "jury populaire et auto-institué" est que les artistes ne seraient pas au-dessus des lois comme si la justice était déjà faite. Étrange credo qui se répand à travers Internet comme une traînée de poudre et qui destitue un homme sans la moindre preuve, le jetant en pâture à l'opinion publique. Comme si les petites gens détenaient la vérité par rapport à ceux d'en haut simplement parce qu'ils appartiennent à « l'élite » du bas (snobisme inversé). Ce recours à une telle opposition entre privilégiés et petit peuple est d'une rare démagogie outre que Roman Polanski n'a pas été condamné ! Ce jury sanctifié par lui-même hurle et s'indigne (comme disait Nietzsche :"Nul ne ment autant qu'un homme indigné") de la transgression d'un cinéaste comme s'il avait lui aussi envie d'y succomber sans pouvoir le faire. Alors il se rassemble en meute uni par leur bave et éructe leur vertueuse indignation comme s'il détenait la vérité dans une transparence trompeuse. Pour hurler si fort, pour lyncher médiatiquement un homme au point de lui reprocher ses origines juives et même de vouloir le tuer ou de voulour sa mort, il faut bien être suspect de quelque chose que personne n'ose s'avouer.

Revenons à l’affaire. Face à une telle accusation que reste-t-il à un homme pour s'en sortir ? Certains diront la justice. Si procès il y a à l'époque, Samantha Geimer doit témoigner. C’est ce que voulait éviter à tout prix la mère de l’adolescente. Roman Polanski plaide coupable au chef d’accusation suivant : rapport sexuel illégal avec une mineure. Ce plaidoyer – qui évite à la jeune fille de passer à la barre – est accepté par le juge, l’avocat de l’accusation et la mère de Samantha Geimer. Laurence Rittenband, juge chargé de l’affaire, est un amateur des causes célèbres, histoire de tremper dans les scandales des stars. Il soumet Roman Polanski à un examen psychiatrique de 90 jours. Le rapport conclut  que le réalisateur est quelqu’un de normal, qui n’est ni pédophile, ni psychopathe ! Premier point qui dément toutes les accusations ! Selon les témoignages recueillis par la réalisatrice Marina Zenovich dans le documentaire Roman Polanski: Wanted and Desired, en plaidant coupable pour un rapport sexuel illégal avec une mineure, Roman Polanski s’expose à une peine de prison dont la durée est laissée à l’appréciation du juge. D’après Douglas Dalton, l’avocat de Polanski, Laurence Rittenband est en train de se laisser manipuler par David Wells, l’avocat de l’accusation. L’entente, acceptée verbalement, serait en train de devenir caduque. Roman Polanski décide de fuir.

On connaît la suite : Roman Polanski est arrêté en Suisse à un festival rendant hommage à son œuvre alors qu’il possède un chalet et qu’il s’y rendait souvent. Pourquoi l’arrêter maintenant ? On peut supposer que les Etats-Unis tentent de régler une affaire. Est-ce à cause du dernier et remarquable film de Roman Polanski, The Ghost Writer, qui n’est pas tendre avec les États-Unis et l’Angleterre ? Question en suspend.

Cette même affaire n'aurait pas eu autant de retentissement si la personne avait été un quidam. Si ce dernier avait été un chômeur (ou avec d’autres signes victimaires), on aurait trouvé des excuses sociales à faire valoir. Comme il s’agit d’un cinéaste célèbre (et juif, et certaines personnes n’hésitait à le traiter de sale youpin tout en lui reprochant le viol !), on oublie son passé traumatisant (comme on le sait il s’est enfui du ghetto de Varsovie et sa femme Sharon Tate enceinte et des amis ont été assassinés par des adeptes de la secte de Charles Manson) ou si l’on s’en sert, on déclare aussitôt qu’il ne peut pas s’agir d’une excuse.

En relisant l'article où Samantha Geimer explique ce qu'elle a vécu, elle écrit : «  Et honnêtement, la publicité qui entoure cette affaire m'a tellement traumatisée que ce qu'il [Polanski] m'a fait me semble pâle en comparaison » Et alors qu'elle n'utilise même pas le mot de viol envers Polanski, elle s'en prend à la presse : « Les gens ne savent pas avec quelle injustice j'ai été traitée par la presse. Je me suis sentie violée ! Les médias m'ont fait vivre un enfer, et j'essaie de mettre tout ça derrière moi.  »  Voilà qui est pour le moins surprenant. Dans son autobiographie, Roman Polanski écrit à un moment que cette jeune fille n'était pas vierge. C'est exact. Dans le journal polonais Gazeta Wyborcza, elle affirme avoir déjà eu des relations sexuelles avant le 10 mars de cette époque : « Oui, deux fois.  » Cela n'implique pas qu'il s'agit d'une petite aguicheuse mais elle n’est pas non plus la petite fille pure et vierge que l’on tente de brosser. Que d’un côté, Samantha Geimer ait été laissée par sa mère dans la propriété de Jack Nicholson pour y faire des photos de mode, qu'elle soit plutôt décontractée au niveau sexuel dans une l'époque très légère en ce qui concerne les mœurs et d’un autre côté, que le cinéaste se remet de l'assassinat de sa femme, Sharon Tate, nous voilà dans une "sale" histoire indémêlable.

La parution du livre de Samantha Geimer, intitulé La fille. Ma vie dans l’ombre de Roman Polanski (Plon) en 2013, éclaircit certains aspects. Si Roman Polanski n’aurait pas dû avoir des relations sexuelles avec une mineure aussi jeune (13 ans), ce qu’il a avoué, on peut se demander comment cette jeune fille s’est retrouvée dans la propriété de Jack Nicholson ? Les parents devraient faire attention à ce que leurs filles font le soir au lieu d'aller faire des photos avec des hommes célèbres. On peut ici légitimement suspecter l'intention "se payer une célébrité" en cherchant à entrer dans le monde de la photo ou du cinéma au lieu de croire aveuglement une jeune femme surtout quand elle parle de viol. Des manipulations pour faire plonger des types dans le pays le « plus » démocratique du monde sont monnaie courante.  Quand on sait que la parole d’une jeune fille (forcément innocente) a plus de poids que celle d’un homme d’âge mûr (forcément coupable), on juge bien vite. En matière de justice, on ne croit pas sur parole. Une autre femme, Charlotte Lewis, interprète dans Pirates de Roman Polanski, a déclaré que ce dernier avait abusé d'elle à son domicile parisien alors qu'elle avait 16 ans. Or, le journal Libération a retrouvé un entretien donné, en 1999, au journal britannique News of the World,  où elle avoue avoir eu des relations tarifés avec des célébrités et qu'elle voulait être la maîtresse de Polanski !

Samantha Geimer parle de cet aspect dans sa confession mais elle soutient que Polanski l’a violée et qu’il n’y a eu aucune manipulation de sa part. Soit. On peut aussi penser que le cinéaste l’a bel et bien violée et dans ce cas, il mérite ou méritait d’être jugé mais le climat houleux suscité par les médias et la justice américaine n’ont pas permis de régler cette affaire sereinement. Si l’on ajoute que l’époque en 1978 était permissive à Los Angeles au niveau des mœurs, tout se complique.

C’est dire que cette histoire, assez simple et banale, a pris des proportions délirantes. L’étonnant est ce que Samantha Geimer déclare : « Cela semblera peut-être indécent, mais c'est pourtant la vérité : si je devais choisir entre revivre le viol ou le témoignage devant le grand jury, je choisirais le viol. » (p. 116). C’est dire, selon elle, le calvaire que lui ont fait subir les médias, les déclarations délirantes des uns et des autres sur sa propre histoire. Samantha Geimer ne se sent nullement victime et en veut plus à ceux qui prétendent mieux connaître la réalité des événements qu'elle-même. Elle écrit : « Ma mésaventure avec Polanski ne m’a pas traumatisée, ni mentalement, ni physiquement. » (p.299) ou « Si vous souhaitez sérieusement faire une bonne action, faites les choses dans l’ordre : assurez-vous d’abord de la coopération de ceux que vous voulez aider, ne vous servez pas d’eux. »(p. 295).

On peut aussi se demander face à certains propos que Samantha Geimer, ayant obtenu réparations (500 000 dollars de la part de Polanski), tente d’apaiser les médias et la justice d’abord pour elle-même et sa famille. Mais aussi pour dédouaner Roman Polanski suite à cet accord financier. Alors soit elle tronque la réalité par rapport à ce qui s’est réellement passé, soit elle dit vrai. Ou alors elle a bien tenté une promotion canapé et Roman Polanski l'a bel et bien violée. Le livre de Samantha Geimer permet d'atténuer les deux versions d'un seul coup. Ce qui est établi de façon sûre, c'est que le cinéaste a couché avec elle.

Nous voilà dans un cas particulier où les nuances sont de rigueur. Lors de la fameuse scène de photographies, Samantha Geimer avoue qu’elle n’aurait pas dû céder si facilement mais elle avait bu et pris un Quaalud (tout comme Polanski), sans doute aussi influencée par la notoriété du cinéaste. Puis elle avoue : « Il me demande si j’éprouve du plaisir, c’est le cas. Et ça, c’est déjà assez horrible en soi. Mon esprit se débat mais mon corps me trahit. » (p.65) Alors, ce qui peut paraître plus juste, c’est qu’effectivement, Roman Polanski a abusé d’elle mais sans violence (elle ne résiste pas ou ne se débat pas) et que Samantha Geimer n’a pas été traumatisée à ce point  d’autant qu’elle y a pris un certain plaisir, et qu’une telle histoire, finalement, ne méritait pas un tel battage médiatique, autant de haine et parlote.


Elle n’accable pas le cinéaste même si elle l’a trouvée « égoïste et « arrogant ». Si l’on ajoute que l’époque en 1978 était permissive à Los Angeles au niveau des mœurs, tout se complique. Elle écrit : « Même sous ses formes les plus basiques et les moins sensuelles, toute expérience sexuelle était plutôt bien vue à l’époque. L’idée était que les deux personnes concernées, la dominante et la dominée, évoluaient émotionnellement grâce à une sexualité débridée. En 1977, Roman Polanski était imprégné de ce paradigme culturel, ce qui est un point non négligeable. Il a bien entendu commis un acte répréhensible, néanmoins j’ai l’intime conviction qu’il ne m’a considérée comme une victime. Même si tout le monde ne le comprendra pas, je n’ai jamais cru qu’il ait cherché à me faire du mal ; il voulait me procurer du plaisir. Il était arrogant et excité mais je suis convaincue qu’il n’a pas tenté de tirer profit de ma souffrance. » (140-141) Samantha Geimer raconte qu’après l’histoire, elle a « erré » en prenant de la drogue et en couchant fréquemment comme cela était coutumier à l’époque. Elle récuse la position de pure victime (qui devrait agir et vouloir vengeance) comme de « fille aguicheuse » manipulée par sa mère.


Si l’on s’en tient aux propos de Samantha Geimer, cette affaire est délicate et mérite d’être analysée avec soin, surtout que le contexte permissif de l’époque de surcroît à Los Angeles (libération sexuelle, prise de stupéfiants, « levée des tabous » et Samantha Geimer rappelle, les photos de jeunes filles de David Hamilton publiés dans le monde entier) favorisait un autre comportement. Sans oublier le côté égoïste et arrogant de l’homme Roman Polanski, pris dans cette « libération sexuelle », trop confiant en lui et en son image, et sans oublier encore son passé (son enfance dans le ghetto de Varsovie, le meurtre de sa femme Sharon Tate enceinte, assassinée par la secte Manson avec plusieurs de leurs amis). Cette optique se confirme notamment quand le cinéaste, dans une lettre qui lui a adressée, est « désolé d’avoir bouleversé son existence ». Sans doute que l’homme Roman Polanski, petit homme d’Europe Centrale, aussi intelligence et sensible puisse-t-il être, a été fasciné par sa propre promotion et de se retrouver dans la Mecque d’Hollywood, au point de s’y brûler les doigts, problème existentiel concernant le mal qui est au cœur de ses films, soit dit en passant.


Le plus troublant est l’instruction d’une telle affaire par la justice dans une démocratie, infestée par les rumeurs et le battage médiatique. Samantha Geimer évoque son calvaire où toutes ces années les médias et la justice américaine s'acharnent sur cette histoire, notamment le procureur Rittenband, plus préoccupé de son image dans les médias. Voyant que ce dernier ne trouve pas assez sévère avec le cinéaste, malgré le séjour de celui-ci en prison pendant 42 jours, il suggère qu’il peut envoyer Roman Polanski sous les barreaux (50 ans à l’époque), cassant l'accord obtenu par les deux parties. Roman Polanski s'enfuit des Etats-Unis devant la menace d’un tel retournement de situation. Samantha Geimer le comprend. Ce qui pose le problème épineux d’une démocratie qui a plus à cœur de faire de l’argent avec une telle histoire que de la juger au point que Samantha Geimer veuille, pour obtenir justice, que la victime demande l’annulation de la sanction du criminel. Et l’histoire recommence avec l’arrestation de Polanski en 2009 suite à la décision du procureur de Los Angeles, Steve Cooley, qui briguait un troisième mandat en tant que procureur général. Il pensait que se montrer intraitable avec Polanski serait un astucieux moyen d’assurer sa réélection. Comme on sait, la Suisse refusa d’extrader le cinéaste en pensant que les Etats-Unis avaient quelque chose à cacher pour ne pas livrer tous les éléments de l’enquête (notamment en refusant l’ouverture des scellés concernant les irrégularités du procureur Rittenband). Samantha Geimer en veut à la justice américaine incapable d’appliquer ses propres lois. Voilà donc une confession apaisée, nantie d’une sagesse existentielle. Elle aimerait que cette histoire cesse et pourvoir continuer de vivre tranquillement à Hawaï avec son mari et ses trois enfants. Elle conclut : « Si vous avez constamment de la haine dans le cœur, il n’y a que vous que vous faites souffrir. Ce n’est pas pour lui que j’ai pardonné. Je l’ai fait pour moi. Le pardon n’est pas un signe de faiblesse. C’est une force. »

FEnfin, toute cette histoire soulève d’autres problèmes. Ici, il y a bel et bien un défoulement envers le cinéaste d’une société libérale qui, ayant perdu ses repères moraux et familiaux entre autres, se jette aveuglement sur de petites et vieilles histoires sordides pour se racheter une bonne conscience à peu de frais, alors que cette même société ne renoncerait pas à son émancipation sexuelle (qui a vu la ruine du sexuel par une telle exhibition forcenée) et en vit grassement. Insidieusement, notre société fait la promotion des lolitas quand cela peut rapporter de l'argent et fabrique des boucs émissaires pour se rassurer d'abaisser l'égoïsme libéral à un tel niveau en infantilisant les consommateurs et en fétichisant les enfants (5). Il est à parier que notre société libérale, tôt ou tard, en arrivera à légitimer la pédophilie, voire l’inceste (certains veulent déjà légitimer le droit de se manger, c’est-à-dire de légaliser le cannibalisme comme le philosophe Michel Onfray dans son essai Le souci des plaisirs) à force de considérer les « droits » des individus comme intouchables. Par conséquent, plus nous obéissons à n’importe quelle loi avec zèle, plus nous témoignons du fait que, au fond de nos cœurs, nous ressentons la pression du désir de nous livrer au péché. Le sentiment de culpabilité est justifié : plus nous obéissons à cette loi, plus nous sommes coupables ; parce que cette obéissance, dans les faits, est une formation de défense contre le désir de céder. On pourrait reprendre concernant la passion qui agite cette affaire cette phrase du philosophe Pascal : « Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir dieux; les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes. (…) Mais ils ne l'ont pu, ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l'injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s'y abandonnent; et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui veulent y renoncer. (6)»

Ceux qui confondent artiste et homme, au point de juger les oeuvres en fonction de la vie intime de l'homme relève du procédé facile et honteux. On pourrait prendre l’œuvre de Polanski à témoin pour s’étonner qu’un tel homme puisse faire ce qu’il a fait, étant donné qu’il n’a cessé de comprendre les ambiguïtés et les complexités de la nature humaine avec une exemplaire sobriété et surtout sans l’outrance racoleuse d’un Quentin Tarantino et de tant d’autres cinéastes qui en rajoutent dans la violence et le sexe. L’œuvre de Polanski possède une sagesse existentielle que ses haineux détracteurs feraient mieux de prendre en compte au lieu de se jeter dans un tel lynchage médiatique (et pour certains d’entre eux d’avoir passé sous silence les relations troubles de Michael Jackson avec les enfants notamment avec son Neverland et son atmosphère passablement régressive et infantilisante bien plus problématique au niveau structural).

Face aux déclarations de Samantha Geimer, il est utile de rappeler non seulement la version du cinéaste, singulièrement oubliée devant le déchaînement de personnes qui sont déjà persuadées de sa culpabilité, mais qu'il n'a pas été reconnu comme violeur et pédophile. L'absurde est que ce "jury populaire" veut que la justice soit rendue sans réaliser son propre jugement à l'emporte-pièce, rendant la justice avant la justice elle-même, et surtout que la victime, qu’ils prétendent écouter et défendre, a demandé l’abandon des poursuites ! Il y a de quoi être effrayé par ces jugements lapidaires qui se parent de l'indignation outragée et du sentimentalisme de la veuve et de l'orphelin. Certains devraient revoir La Poursuite Impitoyable d'Arthur Penn (1967) pour l’occasion.

Yannick Rolandeau


1. http://www.lepoint.fr/actualites-monde/2009-09-29/verbatim-affaire-polanski-le-temoignage-de-samantha-geimer-violee-a-13-ans/924/0/381009 (En VO : http://www.latimes.com/news/nationworld/wire/la-oe-samantha-geimer23-2003feb23,0,4716430.story)

2.  Ibid.

3. http://wyborcza.pl/1,75475,7084987,Wersja_13_letniej_dziewczyny.html?as=4&ias=4&startsz=x

4. http://www.liberation.fr/culture/0101636046-polanski-les-etranges-declarations-de-lewis

5. Au passage, il est intéressant de jeter un oeil sur la nouvelle publicité pour un  parfum apposée sur les abri-bus en ce moment avec promotion de la poupée féminine en chair et en os (http://www.parfumslolitalempicka.com/fr-FR/l-de-lolita-lempicka). Voir plus bas.

6. Blaise Pascal, Pensées, Folio, p. 243.