Cinéma

Stanley Kubrick

Yannick Rolandeau

« L’hypocrisie de l’homme l’aveugle sur sa propre nature et se trouve à l’origine de la plupart des problèmes sociaux. L’idée que la crise de notre société a pour cause les structures sociales plutôt que l’homme lui-même est à mon avis dangereuse. L’homme doit être conscient de sa dualité et de sa propre faiblesse pour éviter les pires problèmes personnels et sociaux. » Stanley Kubrick

 

J'ai vu "2001, l'odyssée de l'espace" (1968) de Stanley Kubrick à quatorze ans avec un ami au cinéma "Le Broadway" (qui n'existe plus) dans le seizième arrondissement. C'était en hiver, il neigeait. Je ne savais pas à ce moment-là que j'avais choisi une voie. J'ai été ébloui, émerveillé, comme on peut l'être à cet âge et il m'avait donné une très haute idée du cinéma et de la mise en scène. Il est aussi important pour la manière dont il est réalisé que pour ce qu'il dit de l'aventure humaine. Il ne cesse de nous interroger aussi bien sur nous-même que sur l'être humain, sur ce qui est caché en nous. C'est bien là l'ambition d'une oeuvre d'art à une époque où un film n'est pratiquement plus qu'un produit. Et rappelez-vous cet incroyable raccord qui embrasse les siècles et qui en dit long sur l'histoire humaine.

 

Il serait trop long ici de faire une analyse de l'oeuvre de ce cinéaste exemplaire. D'ailleurs, elle a été déjà faite par Michel Ciment dans un remarquable livre (voire bibliographie). Je n'en ferais qu'un article (très) succint, axant ma reflexion sur ce qui me semble être au coeur de l'oeuvre de ce metteur en scène.

Stanley Kubrick est un cinéaste résolument anti-lyrique, non romantique. Pour cela, on l'a souvent accusé d'être un monstre froid, voire inhumain. Ah, ces sentimentaux, toujours aussi incorrigibles ! La même chose s'était passée envers Stravinsky qui ne voulait pas exprimer d'émotions dans ses compositions. Le cinéma de Kubrick met à distance le spectateur de son film par une mise en scène très élaborée, très froide. Chez lui, pas d'effets. Dans "2001", le vaisseau spatial ne crache pas de flammes à l'inverse de "La guerre des étoiles" de Georges Lucas. Ses films sont un instrument de la connaissance du monde. Sa grande fascination pourrait se traduire ainsi : plus le monde fait référence à la raison, plus il est manipulé par l'irrationnel. C'est pour cette raison dans "2001", c'est l'ordinateur, entité purement scientifique à priori, qui tue. Ce paradoxe, en apparence, explique une grande partie des horreurs de l'histoire, guerres, révolutions, massacres. Les hommes se donnent toujours une raison pour tuer, que ce soit par amour, pour la patrie, par idéologie politique ou religieuse (souvent pour le bien de l'humanité). 

Stanley Kubrick est "obsédé" par la raison instrumentale qui transforme les hommes en êtres fonctionnels. Il a consacré deux films à la guerre (Les sentiers de la gloire et Full Métal Jacket) et tous ses films traitent de ce sujet sans pathos. Au contraire, sa mise en scène est très rationnelle si on peut direce terme : travellings latéraux, avant et arrière, dessinant des figures géométriques, voire mathématiques. On comprend la grande méfiance de Kubrick, cinéaste lucide, vis-à-vis de l'affectivité. On retrouve dans beaucoup de ses oeuvres cette juxtaposition de l'instinct de mort et de l'instinct sexuel, y compris dans les titres de certains de ses films: "Le Baiser du tueur", "Fear et desire", "Docteur Folamour ou comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe". La fin de ce film d'ailleurs montre la destruction du monde sur une chanson d'amour. Il n'est pas étonnant que Kubrick ait consacré un film au XVIIIe siécle, celui des lumières, de la raison, "Barry Lindon", et ce dernier est une vision atypique, démystificatrice de ce siécle et non une vision romantique, faite de légèreté, de paillettes, mais au contraire, soutendue par des forces destructrices.

Kubrick est sans aucun doute le cinéaste indépendant par excellence. Il n'est pas soumis aux directives des studios hollywoodiens et a su se préserver des déboires financiers d'un Orson Welles vis-à-vis d'eux. Il a le contrôle économique de toutes les étapes de son film, de l'écriture du scénario, du montage final (avec lui pas de sneak previews, ces réunions où l'on demande à des spectateurs-cibles quelle fin ils préfèrent, en vue d'une rentabilité commerciale, voire mercantiliste du film) jusqu'à son lancement dans les salles. En fait, cette indépendance chèrement acquise a un but: se consacrer en toute liberté à son oeuvre. Le rêve de beaucoup de cinéastes, à plus forte raison aujourd'hui. Quand on voit que Jean-Paul Rappeneau a mis un genou à terre (quoi qu'il en dise) en remontant son film "Le Hussard sur le toit" en vue d'une diffusion commerciale aux Etats-Unis, on comprend mieux le soucis de Kubrick de préserver son indépendance.. 

Comme le dit Michel Ciment, "Logique et lucidité guident donc la démarche de Kubrick, puisqu'elles sont les garanties de sa liberté face à un système qu'il bat à son propre jeu." 

Yannick Rolandeau

 

 


 

Filmographie

Yannick Rolandeau

 

  • Fear and desire (1953)
  • Le baiser du tueur (1955)
  • L'ultime razzia (1956)
  • Les sentiers de la gloire (1958)
  • Spartacus (1960)
  • Lolita (1962)
  • Docteur folamour (1964)
  • 2001, l'odyssée de l'espace (1968)
    Orange mécanique (1971)
  • Barry Lyndon (1975)
  • Full metal jacket (1989)
  • Eyes wide shut (1999)