Cinéma

Stanley Kubrick

Yannick Rolandeau

PETITS MALENTENDUS SANS IMPORTANCE

A PROPOS D'EYES WIDE SHUT

 

PREMIERE PARTIE


Il n'est guère étonnant, après tout, qu'Eyes Wide Shut ait été qualifié par certains de film ringard, démodé, puritain, vieillot, voyeuriste, de sénile, de gâteux, que sais-je encore ? Comme si ces détracteurs pouvaient à bon droit se contenter de ces simples qualificatifs d'importance nulle comme seules argumentations ! Passons sur les critiques qui reprochent au film un ou deux problèmes techniques (reflet d'un perchiste dans une glace par exemple) ou quelques éléments de soi disante non-vraisemblance comme si ces défauts pouvaient briser un film en entier, défauts qu'on peut retrouver dans n'importe quelle œuvre cinématographique par ailleurs.


De quoi parle-t-on ? Envisageons pour le moment la seconde période de la filmographie de Kubrick allant de 2001 l'odyssée de l'espace à Eyes Wide Shut qui rompt quelque peu avec son esthétique précédente. Nous reviendrons dans la troisième partie sur l'esthétique d'Eyes Wide Shut et son propos qui, non seulement mélange le rêve et la réalité (à l'instar d'un Kafka) mais confond deux époques distinctes, le monde du roman d'Arthur Schnitzler, la Vienne du début du siècle avec son atmosphère d'Apocalypse joyeuse, et le monde contemporain, le New-York d'aujourd'hui, le tout intégré dans Eyes Wide Shut qui offre une synthèse et une déclinaison de toute l'œuvre de Kubrick.


En 1968, la sortie de 2001 l'odyssée de l'espace va changer les données. Le film est d'une telle innovation plastique, narrative tout en posant des questions cruciales sur la condition humaine qu'il éclate et dépasse le genre au moment où il le fallait alors que celui-ci stagnait sérieusement. Kubrick a 40 ans. Le film est à l'époque violemment attaqué et est critiqué par certains comme manquant d'imagination ! Aujourd'hui, avec le recul du temps, il est considéré comme un des plus grands films de l'histoire du cinéma.


En 1972, Orange mécanique dérange, provoque. Brillante réflexion sur la violence, le film est aussi presque l'antithèse du silencieux et métaphysique 2001. Puis Barry Lyndon, en 1975, déroute. Ce film d'une facture classique sur le XVIIIe siècle contredit quelque peu le bruit, la fureur et le futurisme d'Orange mécanique. Il est posé, distancé et accompagné d'une voix off (tout comme Orange mécanique mais son utilisation est différente) qui annonce la plupart des événements qui vont arriver à Redmond Barry, le personnage principal.


En 1980, The Shining, film d'horreur en pleine lumière, montre là encore, tout comme 2001, que le genre pouvait être largement dépassé, et contredit l'esthétique faussement sage de Barry Lyndon en déversant des hectolitres de sang dans le couloir de l'Overlook hotel alors que Barry Lyndon révélait la violence déguisée derrière les codes sociaux et les règles de bienséances d'une époque.


En 1986, Kubrick réalise Full Métal Jacket et démontre qu'il y avait encore des choses à dire sur le sujet après la vague de films sortis sur la guerre du Vietnam. Kubrick n'a que 58 ans. Dès lors, après une telle carrière, Kubrick ne tourne plus rien pendant presque 12 ans. L'attente s'éternise...


Enfin, Eyes Wide Shut est annoncé. Les acteurs en seront Tom Cruise et Nicole Kidman. A partir de ce moment-là, les rumeurs fusent, plus délirantes les unes que les autres comme celle-ci : Harvey Keitel quitte le tournage pour avoir éjaculé sur Nicole Kidman dans une scène trop chaude. J'en passe. Bref, le film est auréolé d'une image sulfureuse qui lui fera beaucoup de tort. Mais pire que cela, au fur et à mesure des années, c'est l'image mythique créée autour de Kubrick lui-même qui fera le plus de dégâts : depuis longtemps, on le vend comme le grand démiurge cinématographique, le grand manitou de la technique et à chaque fois qu'il a sorti un film, beaucoup de critiques se sont empressés de le démolir. C'est même devenu un sport à la mode.


Cette attitude est symptomatique d'une époque mass médiatique obsédée par la quête de l'originalité pour l'originalité (héritage de l'avant-garde) au point de ne plus considérer une œuvre pour ce qu'elle signifie. Dans une société qui prône le divertissement perpétuel et généralisé, privilégiant l'aspect immanent d'une œuvre plutôt que son aspect transcendant, le loisir risque à long terme de remplacer la culture comme le disait Hannah Arendt.


Donc, après douze ans d'absence, pris dans la spirale de la surenchère, les médias et les fans, le tout relayé et amplifié par Internet, font monter la sauce et en demandent toujours plus. Bref, le film ne sera pas juger sur ce qu'il signifie réellement. On préfère polariser toute l'attention sur le créateur au détriment du contenu de son œuvre. Sans même s'interroger une seconde sur le fait que Kubrick s'est toujours effacé derrière ses films. Non, Kubrick doit rester Kubrick, un Kubrick idéalisé même si celui-ci a déjà démenti auparavant cette image que l'on s'était faite de lui. Le cercle est sans fin.

Pour couronner le tout si l'on peut dire, Stanley Kubrick meurt le 7 mars 1999, exaspérant encore plus l'attente et le délire créés autour du film. Eyes Wide Shut ne peut pas décevoir. Il doit être une révolution, un film somme et choc sur le sexe ou on ne sait quoi. Pourtant, les premières critiques parues dans la presse se sont montrées plutôt négatives. Cela aurait dû nous alerter quelque peu. Le dernier film de Kubrick ne sera pas ce que l'on attend. Encore une fois. Si quelques-uns avaient pris la peine de lire le roman d'Arthur Schnitzler, ils se seraient posés alors de sérieuses questions quant au grand tapage qui a été créé et organisé autour du film. La scène d'orgie ? A la lecture du roman, on comprend bien que le propos de Schnitzler est ailleurs. On aurait dû encore plus se méfier en regardant la propre filmographie de Stanley Kubrick tant celui-ci aimait contrarier l'attente des spectateurs et bouleverser complètement leur a priori. La sortie de Barry Lyndon contredisait déjà singulièrement tout ce que l'on pouvait attendre de son auteur après Orange mécanique et 2001. Rien n'y a fait. Eyes Wide Shut ne pouvait que décevoir dans cette optique-là.


Kubrick avait en tête d'adapter le roman de Schnitzler depuis plus de trente ans. Le projet n'était donc pas nouveau. Il a 69 ans quand il entreprend le tournage d'Eyes Wide Shut. Kubrick a vieilli ? Est-ce étonnant ? A-t-il encore quelque chose à prouver ? Le temps est peut-être passé où l'on n'a plus trop envie de faire une révolution artistique surtout quand on l'a déjà faite. Et au moment où il faut être absolument choquant et pertinent, il ne l'est plus ou plutôt il n'a pas envie de l'être comme on le lui demande. Cela ne veut pas dire que l'époque n'a pas besoin d'inventions ou d'électrochocs mais c'est une façon comme une autre de ne pas obéir à cette course effrénée de ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Grandeur et décadence de la cinéphilie et des mass médias.


Or, Kubrick a une nouvelle fois superbement brisé cette image. Il a pris à rebrousse poil non seulement les fans qui attendaient le film révolutionnaire sur on ne sait trop quoi, le sexe, la pornographie etc. mais aussi toute l'époque avec sa course au sensationnalisme, au show du sang, à l'audimat du sexe et de la violence. Bien au contraire, Kubrick a tourné le dos à tout ce coté événementiel et a réalisé le film le plus intime de sa carrière, le plus risqué et le plus surprenant par rapport à sa propre image. Ultime élégance d'un homme à l'automne de sa vie. Lui qui a été traité de monstre froid, d'inhumain, il pouvait jubiler en ayant réalisé Eyes Wide Shut.


Alors daté, rétrograde Eyes Wide Shut ? Oui, dans la mesure où ce film qui se situe de nos jours, en cette fin de siècle, embrasse en même temps le début de ce siècle, le monde du roman d'Arthur Schnitzler qu'il adapte et dont il épouse le rythme et l'atmosphère. Mais qui est Arthur Schnitzler ? Quelle est l'ambiance et l'atmosphère de la Vienne du début de siècle, nous qui en sommes arrivés à la fin ? Et comment Eyes Wide Shut arrive-t-il à entremêler subtilement ces deux époques clôturant et embrassant toute l'œuvre du cinéaste en un dernier et ultime film ?

 

DEUXIEME PARTIE

Tout le monde le sait mais beaucoup semblent l'oublier, Eyes Wide Shut s'inspire de roman d'Arthur Schnitzler La nouvelle rêvée. Il n'est pas très étonnant de voir Stanley Kubrick s'intéresser à cette époque, à cet empire austro-hongrois, à ce monde décadent, qui s'achèvera dans la seconde guerre mondiale tout comme Barry Lyndon est la peinture d'un monde aristocratique finissant puisque le film se termine en 1789. Mais avant de revenir directement à Eyes Wide Shut, un petit rappel historique s'impose.


VIENNE, L'EMPIRE AUSTRO-HONGROIS ET ARTHUR SCHNITZLER

Vienne a été pendant des siècles la vieille cité impériale, siège de la dynastie des Habsbourg. C'était l'empire le plus important d'Europe, englobant une grande partie de l'Italie, de l'Europe orientale et où vivaient de multiples nationalités comprenant des allemands, des italiens, des tchèques, des hongrois, des slovaques, des croates et d'autres minorités.

Vienne était le centre culturel majeur de l'Europe centrale et orientale et le plus troublant est que son apogée a coincidé avec la décadence de l'empire des Habsbourg. En 1859, puis en 1866, elle perdit successivement l'Italie du nord, Venise et la Vénétie. L'Autriche céda à l'Allemagne sa suprématie qui avait duré 600 ans et après la défaite de la France en 1871, l'Allemagne fut unifié sous l'autorité de la Prusse. Berlin remplaça Vienne et devint la plus grande et la plus importante des villes allemandes.

En 1873, Vienne prépara une gigantesque exposotion universelle. Cette perspective économique provoqua une spéculations boursière telle qu'un krach financier, semblable à celui qui aura lieu de 1929, ruina l'entreprise. L'exposition fut un désastre mais Johann Strauss allait redorer le blason de l'empire avec la première de La Chauve Souris. A défaut de conquérir le monde, l''élite culturelle viennoise allait se replier sur elle-même. Façon de nier la décadence en se réfugiant sur son monde intérieur. Façon de cacher la pourriture derrière l'élégance et le faste. Et ceci est un point important que nous retrouverons dans l'oeuvre du cinéaste Stanley Kubrick et notamment dans Eyes Wide Shut.

C'est l'époque des valses de Strauss, de Suppé et de Lehar. Des somptueux bals masqués, des grands bals de la cour, des mariages princiers, du carnaval "le Fashing" auxquel participaient tous les viennois. Epoque aussi de la célèbre Sissi qui fut assassinée à Genève en 1898.

Epoque bien sûr de Freud et de la psychanalyse qui allait mettre à jour l'étrange mariage entre la pulsion sexuelle et la pulsion de mort qui deviendra l'un des thèmes majeurs de l'art de cette époque et que l'on retrouve, pour en donner un ou deux exmples, dans la toile de Gustav Klimt "La mort et la vie" ou encore de celle de Egon Schiele "La jeune fille et la mort". Ce fut l'époque de Robert Musil, de Joseph Roth, de Hugo von Hofmannsthal, de Malher, de Schoenberg, de Berg, de Webern, de Strauss, de Kokoschka, de Klimt, de Schiele, de Kubin, de Kupka, de Joseph Hoffmann, d'Otto Wagner, et j'en passe. Et bien sûr d'Arthur Schnitzler (1862-1931), qui tout comme Freud était médecin.

C'est dans ce contexte trouble, morbide, futile et superficiel, d'où l'expression d'apocalypyse joyeuse qu'on lui a accolée, que l'oeuvre de Schnitzler allait voit le jour. Il a été très souvent considéré comme un auteur superficiel, "boulevardier". Pourtant, derrière la facilité apparente de ses oeuvres, on peut déceler les thèmes qui les travaillent toutes secrètement : décadence des moeurs, problèmes érotiques, exploration de l’inconscient.


Ses pièces de théâtre et ses nouvelles peignent la société viennoise du début du XXe siècle avec une grande ironie. Il s'en dégage une atmosphère mélancolique et un goût amer de la désillusion dans la bouche. Schnitzler est très influencé par la psychanalyse. que ce soit dans Liebelei (1895) qui raconte la déception amoureuse d’une jeune viennoise issue d’un milieu populaire ou dans La Ronde (1900), pièce dans laquelle dix couples, issus de différentes couches de la société, dévoilent leurs sentiments avant et après l’acte sexuel, la pièce fera scandale à Berlin et sera censurée, Schnitzler met en scène des personnages obsédés par leur monde intérieur et leur inconscient.

Et c’est justement dans "La nouvelle rêvée" (Traumnovelle, 1926) que l’influence des théories freudiennes se fera le plus sentir. Freud d'ailleurs se sentait très justement l'alter ego de Schnitzler. Comme le note Bruno Bettelheim dans un article (1) "en devenant le "voyant" de son moi, chacun peut se rendre maître de sa propre maison" ainsi que Freud l'a enseigné, rajoute-t-il.


(1) Vienne 1880-1938 L'apocalypse joyeuse Edition du Centre Georges Pompidou (773 p) , remarquable ouvrage sur cette époque.

 

TROISIEME PARTIE

Après ce petit détour, revenons à l'œuvre de Stanley Kubrick et à Eyes Wide Shut en particulier. Si Kubrick a toujours été passionné par le paradoxe qui est que plus une société se targue d'être rationnelle, plus elle est manipulée par l'irrationnel, il est normal qu'il se soit intéressé au XVIIIe siècle, à l'empire austro-hongrois, à la culture allemande bref aux coulisses de l'irrationnel qui ont régi les guerres, les révolutions, les apocalypses. Les films de Kubrick ont toujours montré cette impuissance de la culture à empêcher l'apparition de l'irrationnel. Rien que de très normal puisque cette "dualité" est intrinsèque à la nature même de l'homme, animal doué de raison et de passions, bâtisseur et destructeur en même temps. C'est en excluant l'une ou l'autre de ses deux composantes ou l'une par l'autre que l'homme risque de sombrer dans le chaos. Milan Kundera le dit très bien "Car le pouvoir de la culture réside là : il rachète l'horreur en la transsubstantiant en sagesse existentielle. (1)" En effet, seule la Culture, et l'art à fortiori, peut l'inscrire dans la mémoire humaine d'une façon emblématique en réunissant les deux termes du problème et en les se faisant éclairer l'un l'autre. C'est bien sûr tout le propos et le projet de Stanley Kubrick. Cette dualité, ce paradoxe sont inscrits dans les sujets et dans la mise en scène même du cinéaste qui construit son quadrillage de l'espace cinématographique en figures géométriques (travelling avants-arrières-latéraux) souvent contrariées par une caméra tenue à la main qui suggère, le déséquilibre, l'irruption de l'irrationnel dans l'imaginaire de ses personnages.


Dans Orange mécanique, Alex n'est-il pas un homme ultraviolent et qui adore Beethoven ? Dans Barry Lyndon, le XVIIIe siècle n'est-il pas le siècle d'une certaine rationalité (codes sociaux rigides etc.) qui va sombrer dans la Terreur ? N'oublions pas que la pension que signe Lady Lyndon à son mari à la fin du film est datée de 1789. De même dans 2001 l'odyssée de l'espace, l'ordinateur Hal 9000 n'est-il pas cette entité rationnelle, symbole suprême de la logique, qui tuera les membres du Discovery ? L'homme avance toujours masqué, trouve toujours des raisons pour tuer, déguise souvent ses motivations pulsionnelles, meurtrières sous des motifs en apparence rassurants, pour le bien de tous, bref culturels (en l'occurence, c'est une logique instrumentale ou une pensée instrumentalisée détachée de toute éthique). D'où cette abondance de visages fardés, de masques, de mannequins etc. dans tous les films de Kubrick qui incarnent ce déguisement, ce travestissement, ce double jeu, ce dédoublement. Beaucoup de ses personnages d'ailleurs illustrent une figure supposée de la rationalité ou de l'ordre qui ne débouchera que sur la mort, le néant, la destruction : les scientifiques et l'ordinateur Hal dans 2001, un médecin dans Eyes Wide Shut, le siècle des Lumières dans Barry Lyndon, un écrivain dans Shining, l'armée dans Full Métal Jacket, Les Sentiers de la gloire, et Docteur Folamour. Dans ce dernier film, le docteur Folamour, conseiller au Pentagon est un ancien savant nazi.


Orange mécanique est on ne peut plus explicite sur ce sujet. Dans la première partie, Alex est un homme à l'état pulsionnel, violent, primitif. Dans la deuxième, on le "civilise" en lui faisant refouler cet instinct primitif et dans la troisième, il est "guéri" comme il le dit lui-même à la fin du film, c'est à dire qu'il va pouvoir déguiser son instinct premier et violent derrière un comportement de façade, civilisé, politique.


On comprend peut-être mieux pourquoi Kubrick s'est toujours passionné pour cette culture germanique, outre le dix-huitième siècle, tous les deux d'ailleurs symbole d'effondrement. Les références à cette culture sont nombreuses dans tous ses films (2) : la jeune Allemande qui chante à la fin des Sentiers de la gloire mais aussi dans le même film la scène de la soirée chez le général Broulard où les invités français dansent au son d'une valse viennoise. Dans 2001, le poème symphonique de Richard Strauss Ainsi parlait Zarathoustra renvoie à Nietzsche et la deuxième partie du film montre des vaisseaux spatiaux évoluant sur la valse Le Beau Danube bleu de Johann Strauss. On peut noter encore le personnage du Dr Zempf et son accent teuton dans Lolita, le docteur Dr Folamour, ancien nazi dans le film du même nom. Dans Orange mécanique, il y a bien sûr la Neuvième Symphonie de Beethoven et les actualités de propagande nazie projetées à Alex pendant le traitement Ludovico (!) dans une salle de cinéma (!!). Dans Barry Lyndon, Redmond Barry se retrouve dans l'armée prussienne, rencontre une jeune Allemande, devient l'ami du chevalier de Balibari qui travaille pour l'impératrice d'Autriche. Redmond Barry se fera passer d'ailleurs pour un Hongrois.


Il n'est pas très étonnant (c'est le contraire qui l'eût été !) de retrouver dans Eyes Wide Shut ces mêmes allusions, ces mêmes imbrications. Tout ceci n'est pas fortuit comme nous allons le voir. Plus généralement, Kubrick offre une réflexion entre présent et passé. Ce qui le préoccupe, c'est d'éclairer le présent par le passé comme le montrait ses précédents films : la valse de Vienne et la chambre XVIIIe siècle dans 2001, l'année 1921 et l'atmosphère années folles dans The Shining, Beethoven et le nazisme dans Orange Mécanique, encore la valse de Vienne et les majestueux salons dans Les sentiers de la gloire, le XVIIIe siècle dans Barry Lyndon, et bien entendu la Vienne du début du siècle dans Eyes Wide Shut. Ce dernier film adapte un roman d'Arthur Schnitzler, un des auteurs majeurs de cette époque. Epoque d'un apogée culturelle qui va sombrer dans l'horreur avec la première et la seconde guerre mondiale.


Cette référence au passé, à un passé n'est pas absolument pas une nostalgie du passé. C'est au contraire rester résolument humain car comment nier son passé ? Ce que l'on a été et ce que l'on est ? Comment être sans passé ? De même au niveau de l'histoire, comment mésestimer le passé ? Le présent ne peut se comprendre qu'avec l'éclairage du passé sans quoi l'homme se crée une image idyllique de lui-même, prêt de nouveau à sombrer dans l'horreur. Les films de Kubrick illustrent bien ce refoulement tant au niveau des personnages que de l'histoire en marche. On pourrait parler de refoulement historique. On en a eu un exemple récemment en France avec le procès Papon où nous avons vomi notre histoire parce que rien n'avait été réglé auparavant. Tout avait été refoulé.


On retrouve là dans cette prise en compte du passé toute la distinction entre modernité et avant-garde. L'avant-garde repose sur une utopie. Elle est lyrique, jeune, romantique, optimiste, révolutionnaire, veut faire table rase du passé et ne fait référence qu'au futur. Les modernes, à l'opposé, sont des dissidents, ils contestent une tradition, critique d'autant plus lucide qu'elle est sceptique. Ils ne veulent rien détruire mais repenser le passé et d'éclairer leur démarche à la lumière de celui-ci. L'avant-garde veut rentrer en force dans l'Histoire, les Modernes ne s'occupent que de la mémoire.


C'est bien entendu dans les Modernes que se range Kubrick, contrairement à l'image que l'on a voulu donner du cinéaste, cause de grands malentendus. Il a toujours manifesté beaucoup de réserves vis-à-vis de l'avant-garde. Dans une interview donnée à Michel Ciment, il dit : "Assurément, il y a une importante partie de l'art moderne qui n'est pas intéressante, où l'obsession de l'originalité a produit un type d'œuvre qui est peut-être original mais nullement intéressante. Je pense que c'est dans Orphée que Cocteau fait dire au poète "Que dois-je faire ?" et la réponse est "Etonne-moi." Une grande partie de l'art moderne ne remplit certainement pas cette condition... C'est de l'art mais ce n'est pas étonnant et cela ne vous remplit pas d'admiration et de surprise. Je pense que dans certains domaines, la musique en particulier, un retour vers le classicisme est nécessaire afin d'arrêter cette recherche stérile de l'originalité. (3)" Ou encore : "Je pense que l'une des grandes erreurs de l'art au XXe siècle est son obsession de l'originalité à tout prix. Même de grands novateurs comme Beethoven ne se coupaient pas totalement de l'art qui les précédait. Innover, c'est aller de l'avant sans abandonner le passé.(4)"

 

 

Eyes Wide Shut est donc le film de cette fin de siècle qui se souvient du début de ce même siècle, cercle parfait (une des figures géométriques favorites du cinéaste), comme si là l'histoire ne faisait que se répéter, à l'instar de la pulsion de mort, tendance fondamentale de l'être, qui comme le montrait Freud, est animée d'une compulsion de répétition, toujours prête à resurgir derrière un optimisme béat et des illusions de façade. Comme le souligne Jean Clair dans un remarquable article "Une modernité sceptique" (5), Vienne serait le refoulé de l'Europe contemporaine. Allons plus loin, de notre monde occidental pour le moins et de ce qui le menace constamment.


Répétons-le : Stanley Kubrick avait en tête d'adapter ce roman depuis plus de trente ans. C'est dire à quel point il y tenait. Ce n'est donc pas un projet entrepris par hasard mais au contraire longuement mûri et réfléchi. Nous sommes loin des sirènes de la mode et de la provocation pure et simple. Pourtant, beaucoup de critiques (même ceux qui prétendaient aimer les précédents films de Kubrick) se sont élevés contre l'esthétique et la narration du film sans même voir qu'Eyes Wide Shut possède une esthétique similaire aux précédents films du cinéaste, en plus épuré il va de soi. Même récit linéaire déjouant comme dans Barry Lyndon une dramaturgie trop volontairement basée sur le suspense, même clarté et mise à plat du récit, même construction symétrique, même personnages sans relief particulier, sans originalité propre, sans personnalité singulière (Le fait même que Kubrick ait pris Tom Cruise et Nicole Kidman pour interpréter les personnages de son film semble être une injure pour certains. Reproche-t-on à Kubrick d'avoir pris Ryan O'Neal pour Barry Lyndon aujourd'hui ?) C'est le cas de Bill, un homme sans qualités dans Eyes Wide Shut. Il est médecin mais il sera bien le personnage le plus naïf et le plus mal loti pour soigner ses maux de corps et de l'âme. Sans oublier les allusions à plusieurs de ses films précédents (la fille du marchand de costumes évoque la lolita du film du même nom et les droogs évoquent immanquablement Orange mécanique) tout comme dans ceux-ci (le disque de 2001 dans Orange mécanique) renvoyaient... aux précédents, manière d'inscrire sa filmographie dans une unité et une cohérence sans faille.

Perpétuel renvoi des films de Kubrick à ses précédents films.
La Lolila de Eyes Wide Shut... et les mannequins.

 

 

Et ce qui fait justement la modernité d'Eyes Wide Shut, c'est qu'il s'inscrit à un niveau tout aussi bien historique qu'anthropologique. A un niveau intime, presque à fleur de peau, à ce qui nous touche le plus directement dans notre vie de tous les jours et qui nous fonde comme être humain. Comment ne pas voir que la dialectique entre la pulsion de mort et la pulsion érotique qui est l'un des thèmes majeurs des artistes viennois du début du siècle (et de Freud bien entendu) est aussi celui de toute l'œuvre de Kubrick ? (Docteur Folamour ne se finit-il pas sur une apocalypse et sur une belle chanson d'amour ?) Et d'Eyes Wide Shut bien entendu avec l'épure, la simplicité et l'élégance des vieux maîtres. Les yeux braqués comme nous le sommes vers les gadgets de l'époque et de la mode (dégénérescence de l'avant-gardisme et son obsession de l'originalité) nous ne remarquons même plus que ce thème est l'un des plus importants et l'un des plus fondateurs qui soient.


C'est bien cette banalité (par exemple le fantasme de Bill où celui-ci imagine sa femme couchant avec un officier) qui en a gêné plus d'un sans se rendre compte que c'est cette même banalité qui est proprement humaine. Et c'est cette même banalité qui nous menace constamment.
Si le film confond le rêve et la réalité au point où les deux sont indiscernables, il confond aussi bien Vienne et New-York, le monde ancien et le monde contemporain comme si, au fond, peu de choses avaient changé en un siècle et que l'Histoire n'attendait que de se répéter avec son carnaval d'horreurs. Car Stanley Kubrick n'adapte pas un roman de Schnitzler dans notre monde contemporain par hasard, ici en l'occurrence New-York. La valse de la suite de jazz N°2 de Chostakovitch l'annonce dès le générique, musique unissant deux points géographiques, New-York et Vienne (le jazz et la valse), le contemporain et l'ancien, l'américain et l'européen, le sujet du film et le roman de Schnitzler.


Comme beaucoup de personnes l'auront remarqué, le grain de la pellicule est important. La séquence où Alice (Nicole Kidman) danse au bras de ce vieux beau... hongrois place étrangement le film dans un décor chatoyant, luxueux, très éclairé, avec la nette sensation que nous sommes à la fois dans le présent et en même temps dans le passé. Il est symptomatique que le film qui est censé se passer de nos jours à New-York se retrouve avec une esthétique complètement en décalage avec ce que l'on aurait pu attendre. Bien malin celui qui pourrait dire où nous sommes réellement. Le dialogue du film, à cet égard, est très net. Le cavalier d'Alice ne manque de rappeler sa nationalité : "Je m'appelle Sandor Szavost. Je suis hongrois." et en contrepoint Alice lui répond : "Je m'appelle Alice Harford. Je suis américaine."

 

Où sommes-nous ? A New-York ? A Vienne ?

Il est très net que le film ne se départ pas de cette esthétique volontairement surannée, rétro, avec une prédominance pour les couleurs jaune-orangé, rouge et bleu, noir, en un mot chargé comme les dizaines de tableaux qui ornent les murs de l'appartement des Harford. Outre le mot de passe de Fidelio qui renvoie bien sûr à l'opéra du viennois Beethoven (le personnage du roman de Schnitzler s'appelait aussi Florestan tout comme celui de Fidelio), Kubrick ne manque de placer une autre allusion en la personne de Milich, le vendeur de costumes (dans le roman de Schnitzler, il s'appelait Gibiser), un nom d'origine slave et à l'accent qui ne l'est pas moins. Tout comme bien sûr la scène de l'orgie avec ses masques qui n'est pas sans rappeler les bals masqués, les carnavals de la Vienne de l'époque. Ou encore la figure de cercle dans la scène des masques qui n'est pas sans rappeler non plus outre une figure géométrique favorite du cinéaste mais aussi celle de la valse que l'on trouvait déjà dans 2001. Sans parler de la fluidité du film qui rappelle celle du cinéaste Max Ophuls, autre viennois que Kubrick adorait.


En adaptant le roman d'Arthur Schnitzler, Stanley Kubrick clôt sa filmographie d'une manière magistrale. Film qui boucle l'œuvre du cinéaste par un réseau de références d'une cohérence sans faille mais aussi réflexion sur notre époque en devenir en éclairant notre univers contemporain fin de siècle par celui de ce même début de siècle. Cercle parfait. Une valse.
Car si Eyes Wide Shut parle de notre monde contemporain, de notre fin de siècle, de New-York, des Etats-Unis qui n'ont cessé de tisser leur univers culturel et idéologique à travers le monde entier, le film n'oublie pas de se souvenir d'un autre monde, de la Vienne du début du siècle, synonyme d'effondrement. Manière de nous dire que notre monde contemporain est bien fragile sous ses aspects optimistes et chaleureux, qu'il peut à tout moment s'écrouler comme un château de cartes à force de refouler ses démons qui sont sans cesse à l'œuvre à chaque moment de notre vie intime. C'est cela qui fait d'Eyes Wide Shut un film profondément beau, émouvant et intelligent, cette manière d'inscrire cette réflexion historique et anthropologique en termes artistiques... en même temps qu'il s'agit d'un total aveu d'impuissance.


Jean Clair, toujours dans l'article Une modernité sceptique, écrit : "(...) Que peuvent encore la littérature, la philosophie, les arts, sinon témoigner d'un dernier sursaut de l'esprit individuel, d'autant plus violent et saisissant qu'il se sait sans pouvoir ? Comment préserver la culture, phénomène précaire d'une petite élite, dans le monde de la modernité, dominé par la technique et par les médias ? Que veut dire le mot "culture" face à l'abrutissement idéologique et journalistique qui est devenu la base des temps dits modernes ? C'est de cela aussi que Vienne fut le laboratoire. L'apprentissage d'une marginalité. Apprendre que l'idée de culture, sur quoi s'était fondée, au XVIIIe siècle, l'unité européenne, a commencé de disparaître du cœur de l'Europe. (6)"


Stanley Kubrick est sans doute l'un des grands cinéastes du XXe siècle et l'un des derniers héritiers de cette identité culturelle. Dans Eyes Wide Shut, il lui est resté fidèle jusqu'à sa mort.


(1) Milan Kundera "Les Testaments trahis" Ed. Gallimard p 273.
(2) Il ne faut pas oublier non plus comme le rappelle Michel Ciment dans son livre que les ancêtres de Kubrick sont issus de l'Europe centrale et que ceux-ci ont fui l'empire austro-hongrois au XIXe siècle.
(3) Interview de Kubrick dans Kubrick de Michel Ciment, ed Calmann-Levy 1980 p 151
(4) Ibid p 176
(5) Vienne 1880-1938, l'apocalypse joyeuse. Edition Beaubourg p .
(6) Ibib p 52

 

Yannick Rolandeau

(C) Copyright Yannick Rolandeau 1999