Cinéma

Michael Haneke

Yannick Rolandeau

Entretiens

 

 

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"Il n'y a pas de liberté pendant le cauchemar, mais quand le spectateur s'éveille, il peut réfléchir. Mais c'est en réfléchissant qu'il fait également un cauchemar... Le film est toujours un contrat, un pacte, entre le réalisateur et le spectateur, qui porte sur la croyance ou la non croyance. J'essaie de faire croire à cette histoire, mais je sais que le spectateur est manipulé (et lui aussi le sait). Je le manipule et ensuite je le repousse, lui donnant ainsi la possibilité de comprendre que ce n'est qu'un film. Mais ensuite je le séduis de nouveau pour le ramener dans l'histoire. Je procède ainsi plusieurs fois dans le film. Grâce à cette méthode, je lui donne le sentiment de savoir ce que c'est d'être séduit et manipulé. Je le manipule afin qu'il devienne autonome."

"On a repoussé toutes les réalités désagréables de notre vie qui reviennent sous forme d'images sans réalité sur les écrans. Cela change totalement la situation, parce que ça donne l'impression d'une violence quotidienne, qui va de soi, et complètement artificielle. Nous n'avons, heureusement, presque jamais d'expérience personnelle de la violence physique mais le monde pénètre dans chaque foyer sous forme d'images. Il y a donc une différence entre l'aura de l'unique et la virtualité de notre expérience."


Michaël Haneke dans Cahiers du Cinéma N°520 janvier 98

INTERVIEWS

A Télérama du 14 Janvier 1998 N°2505

Michaël Haneke: Avec les trois films de la trilogie, le spectateur est en sécurité, moralement. Il est à l'intérieur. Dans Funny Games, j'ai voulu le mettre au centre. C'est lui qui tient le rôle principal.

TELERAMA : A la différence de vos trois films précédents, qui entrent tout de suite dans le vif du sujet, Funny Games débute par un plan aérien. Pourquoi ?

M H : Tout le film utilise des formes traditionnelles. C’est très banal de commencer par un plan général vu du ciel, Jusqu'à la mort du chien, jusqu'au premier clin de Paul [l'un des deux intrus] au spectateur, on est dans un polar traditionnel. Pour que la mise à distance fonctionne. je dois d'abord attirer le spectateur dans une histoire où il croit trouver des repères, notamment esthétiques.

TRA : Vous mettez le spectateur au centre de Funny Games. Mais sans le lui annoncer clairement.

M.H. : Non, en effet. Mais s’il en était conscient dès le début, il refuserait de me suivre! Dans tout film "normal", le spectateur est la victime du réalisateur, par définition. Dans le mien, je vais lui donner la possibilité de sentir cela, de le comprendre.

TRA : Les deux intrus ont quelque chose d’irréel. C’est volontaire ?

M.H.: Oui, parce que ce n’est pas un film sur la réalité, un film sur le film. C’est une réflexion sur une forme du cinéma.

TRA : Les bourreaux ont des rapports de jeu avec leurs victimes. Presque comme des enfants.

M.H. : Ou plutôt comme un chat avec une souris... Au tournage, les bourreaux étaient séparés des victimes. Ils ne figurent ensemble que dans un petit nombre de plans. Cela me donnait la possibilité d’avoir deux registres dans le jeu des acteurs : aux deux garçons, je disais toujours qu’ils étaient dans une comédie. Donc. ils n’avaient pas à réagir à la douleur de leurs victimes. De son côté, la famille jouait un drame... Mais là, je trahis mes secrets !

TRA : Vous parlez de cette manipulation avec une certaine froideur...

M.H. : C’est au moment de l’écriture qu'on se confronte aux personnages, émotionnellement et intellectuellement. Pour savoir ce que ressent ou dit un personnage, je dois moi aussi le ressentir ou le penser. Après avoir écrit la mort du petit garçon, je me suis arrêté pendant deux semaines, je ne pouvais pas continuer. Je ne voyais pas comment poursuivre. Mais ça, c’est le processus créatif. Le tournage, ce n’est pas de la création, c’est du travail.

TRA : En faisant des clins d'œil au spectateur par l'intermédiaire de Paul, vous faites appel à son raisonnement. D’an autre côté, vous heurtez sa sensibilité. N’est-ce pas contradictoire?.

M.H. : Ce n’est pas une contradiction. C’est une façon de le mettre dans le froid, puis dans le chaud.

TRA : C’est brutal!

M.H. : C’est brutal, mais éclairant. Je donne une gifle au spectateur en lui disant : Ah ! Tu es réveillé ! Coucou, c’est un film ! Et deux secondes plus tard, je lui prouve que je peux le séduire à nouveau. Ce que je lui montre à ce moment-là est désagréable. Mais sa curiosité fait de lui une proie facile. Puis il reçoit la deuxième gifle... et il me suit encore une fois. Et là je crois, je suppose qu’il ne comprend pas seulement intellectuellement : il commence à ressentir ce que c’est que d'être séduit. Dans le cinéma d’illusion, il paie pour oublier qu’il a signé ce contrat. Moi je lui montre qu’il paie pour un mensonge et qu’il est responsable de ce qu’il voit.

TRA : Vous condamnez la séduction du cinéma...

M.H. : Non, j’attaque seulement une séduction liée à la consommation de la violence. Elle est à son summum au cinéma, plus que dans toute autre forme d’art. Au théâtre, on est beaucoup moins lié à une illusion de la réalité. De même pour un livre. on peut le laisser de côté. Au cinéma. le spectateur est victime passive d’un bout à l’autre. Et je crois que de temps en temps, il est bon de lui faire prendre conscience de ça. On a vu comment le fascisme peut utiliser ce mode de séduction.

TRA : II y a eu des réactions violentes à l’issue de la projection de Funny Games à Cannes. Les comprenez-vous ?

M.H. : Je trouve cela normal. Quand on vous donne une gifle, vous réagissez. Mais j’ai été étonné, vraiment, que les réactions ne soient pas plus agressives, Pendant la projection, c’était le silence total. Je pensais que beaucoup de gens allaient sortir. Il y en a eu peu. A la fin seulement il y a eu des huées, puis immédiatement des bravos, et finalement les bravos l'ont emporté...

TRA : On a entendu des accusations très fortes : film fasciste, nazi...

M.H. : "Film fasciste"", c’est vraiment une accusation stupide. Un film fasciste cherche à tétaniser les gens pour qu’ils ne comprennent rien. afin de conforter l’état des choses. Un film comme Funny Games qui essaie de nourrir la réflexion, ne peut pas être fasciste, il se situe même à l’extrême opposé... Tueurs-nés d’Oliver Stone, est un film fasciste. Son esthétique est fasciste, elle rend la violence attrayante.

TRA : La violence que vous montrez dans votre film est particulière, de type sadique.

M.H. : Non, je ne pense pas. Un sadique est quelqu’un qui prend plaisir à votre souffrance. Ce n’est pas le cas de ces deux garçons... C’est peut-être sadien, si vous voulez... Enfin, non, la notion de " sadien " est beaucoup plus complexe, elle a un caractère religieux. C’est un autre débat. Ces deux garçons sont des types sans valeurs. Ils ne sont pas mauvais : ils sont sans morale, ils n’ont aucune référence.

TRA : Les modèles des deux garçons, ce sont Beavis et Butt-Head, les affreux du cartoon américain.

M.H. : Oui, mais ce sont aussi les apôtres Pierre et Paul. Et Tom et Jerry. En fait, ils n'ont pas d’identité.

TRA : Les allusions à la religion parsèment vos films. Etes-vous croyant ?

M.H. : Disons que j’ai eu une éducation protestante. Quand j’étais jeune. la religion a beaucoup compté pour moi... Mais c’est un thème très délicat. C’est aussi difficile que de parler de sexualité. Je ne veux pas trop m’étendre là-dessus... Parce que, justement, ce sont les questions essentielles. En Autriche, on vient de me consacrer un deuxième livre, initié par l’Institut de théologie fondamentale de l’université de Graz. Alors il y a peut-être dans mes films des choses intéressantes de ce point de vue. J’ai trouvé cela instructif... Je vous en conseille la lecture !

TRA : La trilogie était placée sous le signe de Pascal, philosophe janséniste. Pourquoi ?

M.H. : Dans le jansénisme selon Pascal, il y a l’absence totale de Dieu au monde, et pour seule possibilité la grâce. Pour chacun de nous, ce pari est la seule manière de s’approcher de Dieu. de l’appréhender. C’est un peu à cause de cette conception du monde, je crois, qu’on a comparé mes films à ceux de Robert Bresson.

TRA : Dans les films de la trilogie, cette possibilité de la grâce est la seule manière de ne pas sombrer dans le pessimisme.

M.H. : Oui, bien sûr. Sauf qu’aujourd’hui, s’il y a encore une utopie à proposer, c’est l’utopie du Mal, une utopie du terrible, de l’horreur. Elle seule peut donner au spectateur la capacité de se fortifier. Si vous lui apportez une consolation, il va se laisser aller, et il ne fera rien. C’est comme avec Don Juan, qui doit conquérir les femmes pour provoquer Dieu, pour prouver l’existence de Dieu.

TRA : Dans la trilogie, il y a encore la chance de l’existence de Dieu. Dans Funny Games, non.

M.H. : Funny Games est une provocation négative. El cette radicalité négative est à mes yeux une manière de se révolter contre l’absence de Dieu, c’est clair.

TRA : Vous attaquez l’illusion sur laquelle fonctionne un certain cinéma. Mais quel cinéma défendez-vous ?

M.H. : Je crois à l’intelligence des gens. Je pense qu’on peut aussi apprécier un cinéma qui ne manipule pas le spectateur. Bresson en est un exemple magistral. J’éprouve toujours un bonheur extrême à voir ses films. Je m’y sens toujours respecté. à ma place. J’essaie de continuer à travailler dans cet esprit- là. Le cinéma que j’admire actuellement est fait par des auteurs profondément respectueux de la personne humaine : Kiarostami, Angelopoulos, losseliani...

TRA : Vous pensez que Funny Games est un film moral !

M.H. : Je pense que oui. Bien sûr.

TRA : Et pas moraliste ?

M.H. : Si on ne m’aime pas, on dira moraliste. Moraliste, ça veut dire : moi je sais et je dis aux gens ce qu’ils doivent faire ou penser. Je ne prétends donner de conseils à personne. Je ne sais pas. Je ne peux que constater, et poser les questions de la manière la plus forte dont je sois capable. Si je l’ai mal fait, c’est aux autres de le dire, les critiques et le public.

Propos recueillis par François Gorin

CinéLibre N°45 Janvier 1998

 

CinéLibre: Funny Games va encore plus loin que vos films précédents dans la description de l'horreur. C’est presque un film-limite.

M.H: Il me paraît déplacé aujourd’hui de réaliser une œuvre de pur divertissement. Ce qui me préoccupe c’est la place du spectateur par rapport à la consommation de la violence.Funny Games est un film qui réfléchit sur ce thème, sur le cinéma et le spectateur.

Vous êtes donc artiste et théoricien ?

Tout véritable artiste doit être les deux à la fois.

Pourquoi ce recours au jeu, au pari ?

Les deux jeunes gens ne font que refléter le comportement de la société de consommation qui considère l’Autre comme un pur objet. Le thème du jeu est une astuce de scénario et le thriller est un genre qui permet à l’imagination du spectateur de se déployer.

Dans ce monde sadique la famille est étonnamment tendre et unie.

Il y a deux possibilités dans un tel scénario : soit l’étranger qui s’introduit dans le cercle familial soulève des problèmes psychologiques souterrains, soit au contraire la famille se resserre pour se défendre contre lui. La seconde solution me paraît la plus efficace pour une démonstration qui se veut parfaitement non réaliste. Les personnages en effet incarnent des idées et non des sentiments. Ils sont en quelque sorte des " modèles " mais pas entièrement au sens bressonien du terme puisque le film débute comme un polar américain avec de la douleur physique.

Dons tous vos films on sent l’influence du nazisme. Est-ce un moyen pour vous d’exorciser une culpabilité’ collective ?

Il existe un mot allemand pour traduire cette idée: Vergangenheitsbewàltigung qui signifie à peu près "Règlement de Comptes". Ce mot est aujourd’hui galvaudé. Ce n’est pas mon devoir de régler le passé de l’Allemagne. J’essaie de traiter le présent qui est évidemment chargé du passé. Dans Benny’s video, l’attitude des parents qui font disparaître le cadavre de la jeune fille peut évoquer Papon. Mais le véritable thème de mes films c’est la froideur qu’engendre notre société moderne, ce que j’ai intitulé "la Glaciation des Sentiments". Elle existe également aux Etats-Unis sans qu’il y ait eu de fascisme pour autant.

Vos deux héros ne sont tout de même pas si éloignes des tortionnaires nazis.

Ce sont tout sauf des héros. Ils n’ont rien d’attirant et sont les archétypes du monde des affaires tels qu’on peut les voir dans Wall Street par exemple. Le plus terrifiant à mes yeux est qu’il s’agit d’un problème de société et non d’un problème social. En énumérant de faux prétextes (parents divorcés, abandon etc...) Arno Frisch tourne en dérision l’habituelle justification psychologique utilisée pour rendre la violence consommable au cinéma.

Mais vous, vous exploitez les pouvoirs de la fascination !

Je recours au suspense et à l’ironie amère pour capter toute l’attention du spectateur et lui transmettre un message qui n’est pas forcément agréable, Aucun auteur profond ne peut s’exprimer sans ironie : le monde moderne est trop insupportable.Voyez Joyce, Beckett, Bernhard. Mes personnages sont sarcastiques ; leurs regards à la caméra sont comme des gifles adressées au spectateur.

Quel est le rôle de la prière dans vos films ?

Dans Le 7e continent la petite fille supplie le Bon Dieu tous les soirs de lui garder une place au Paradis si elle est bien sage. C’était ma première prière quand j’étais enfant et elle me touche toujours autant. Dans Funny Games la mère, sous la menace, avoue ne pas savoir par cœur une seule prière. C’est au spectateur d’en déduire ce qu’il veut. Si je lui donne les clés, je travaille contre moi puisque je cherche avant tout à développer ses capacités de réflexion.

Et quel est le rôle de la musique, en particulier dans Funny Games?

La musique sert de citation, elle est à prendre au deuxième degré comme le film entier d’ailleurs. Les opéras prisés par les bourgeois annoncent la suite des événements. Dans Atalanta, Haendel salue le silence des forêts et la paix de La nature puis dans le duo de Mascagni l’héroïne adjure son amant de la tuer. Quant au hard rock de John Zorn, compositeur expérimental new-yorkais, il prédit la violence. Tout le traitement de cette famille est ambigu. S’ils ne peuvent s’enfuir c’est qu’ils sont eux- mêmes coupés du monde. Les deux tueurs aux manières civilisées appartiennent d’ailleurs au même milieu, ce qui est de plus en plus fréquent dans les faits divers d’aujourd’hui.

Ne pensez-vous pas que votre film justement risque de donner des idées à des criminels potentiels ?

On ne peut rien contre les pervers. Même Blanche Neige peut servir de mode d’emploi. On peut juste créer un choc émotionnel et réveiller la conscience des gens en lançant de petits cailloux comme David contre Goliath. J’ai la naïveté de croire que cela est possible.

Propos recueillis par Maureen loiret

 

ADEN le 14 Janvier 1998

 

Aden: Dans vos films précédents, la violence avait une explication . Ici, c' est le mal pour le mal. Il n'y a plus de contexte et aucune raison aux meurtres.

Michael Haneke: Je n'ai jamais expliqué la violence. Mes films précédents forment une trilogie sur la glaciation émotionnelle dans les pays industrialisés. La violence y était en quelque sorte un "sous-sujet" et je traitais de son utilisation médiatique. Dans Funny Games, elle est le sujet principal.

Aden: Elle est insoutenable...

M.H: Je l'espère bien. Aujourd'hui, les images que nous voyons tous les jours nous ont transformés en objets. On dirait que nous vivons un jour. C'est pourquoi mon film est polémique. Nous n'avons plus le droit de nous installer tranquillement dans un fauteuil pour regarder le monde en nous réfugiant derrière un point de vue moral.

Aden: Vous voulez dire que votre film est volontairement amoral ?

M.H: Au contraire. Mais la morale, ici, est dans la manière. La forme du film oblige le spectateur a ne pas subir en consommateur. Ce qui est immoral, c'est de tourner un film de genre.

Aden: Pourquoi ?

M.H: C'est une façon de mépriser le public, de nier son intelligence en le confortant dans des schémas éternels avilissants dans le seul but de ramasser l'argent des spectateurs. Je préfère le bousculer.

Aden: Comment ?

M.H: Par la distanciation de la mise en scène vis-a-vis du sujet. Dans Funny Games, l'acteur s'adresse directement au public, les personnages réfléchissent a haute voix... Lorsqu'on demande a l'un des tueurs: "Pourquoi vous ne nous tuez pas tout de suite ? ", il répond "Parce que plus personne ne s'amuserait. " Ces effets brouillent toute possibilité d'adhésion avec le spectacle de la violence. Lorsqu'il y a un effet de "retour arrière", comme sur un magnétoscope, c'est encore un point de rupture.

Aden: Vous êtes donc, comme tous les metteurs en scène, un manipulateur...

M.H: Peut-être, mais on peut manipuler de différentes façons. Dans les films hollywoodiens, qui dominent le monde, les stars tuent en toute légitimité parce que le scénario leur fournit de bonnes raisons de le faire. La violence est justifiée. Consommable. Moi, je veux montrer à quel point une telle attitude est dangereuse. Car pour comprendre la violence, il faut bien plus qu'un film d'une heure quarante ou un bouquin de deux cents pages. Or, le cinéma repose sur un grand mensonge. Il estompe la réalité. D'ailleurs, certains expliquent qu'ils tuent rien que pour voir quelle sensation ça fait. Eh bien, dans mon film, vous ressentez ce que ça fait! Et vous êtes obligé de voir la réalité en face: c'est horrible, douloureux et ce n'est pas un jeu!

Propos recueillis par Philippe Piazzo  

MAD MOVIES N° 111

Comment est née l’idée de Funny Games ? De l’overdose de la violence à la télévision comme peut le laisser supposer l’un de vos films les plus connus, Benny’s Vidéo ?

J’ai eu l’impression, avec Benny’s Vidéo, de ne pas avoir dit tout ce que je voulais dire sur le thème de violence, des médias et de la télévision. Benny’s Vidéo et Funny Games sont, malgré cette parenté, des films fondamentalement différents. Vous vous tenez à l’extérieur du jeu de Benny’s Vidéo. Vous le regardez, ça vous plaît ou pas mais, moralement, vous vous sentez en sécurité. Vous êtes étranger au jeu. Par l’intermédiaire de Funny Games, j’ai essayé de me frayer un chemin de manière à entraîner directement le spectateur dans le jeu. Pour lui rendre compte de sa propre responsabilité dans la violence que l’on voit à l’écran. L’idée de Funny Games m’est également venue après la lecture de faits divers dans des journaux. A des jeunes gens ayant commis des actes très violents, on demandait " Pourquoi ? ". Ils répondaient toujours que c’était pour voir ce que cela faisait. J’ai trouvé quinze ou seize témoignages de ce genre.

Pensez-vous que le spectateur porte la responsabilité du spectacle qu’on lui propose ? Il n’en est pas l’auteur, après tout...

Naturellement. Si les spectateurs ne manifestaient pas le désir de voir des films violents, il n’y en aurait pas sur les écrans. Quelque chose de très ambigu, les deux faces d’une même médaille. C’est le principe de la poule et de l'œuf : qui était là le premier ? Sans cette collaboration active, les films d’horreur ou d’action violente ne fonctionneraient pas. Regardez Apocalypse Now par exemple. Vous êtes là, dans l’hélicoptère, à tirer sur les Vietnamiens aux côtés de l’équipage. Au son de la musique de Wagner. Quel grand sentiment ! Vous n’êtes cependant pas obligé d’avoir mauvaise conscience malgré la jouissance. Je ne veux pas jouer les donneurs de leçon, lever et secouer le doigt comme un instituteur qui réprimande un mauvais élève, mais il est aujourd’hui nécessaire que quelqu’un rende de temps en temps compte de la responsabilité du spectateur. Je sais, mon combat, c’est un peu celui de David contre Goliath. Les questions que je pose, il faut bien que quelqu’un les soulève. Surtout dans la société où nous vivons.

Qui condamnez-vous exactement ? La société, le cinéma violent, les spectateurs qui s’y ruent ?

Je ne condamne personne. Je n’en ai pas le droit. Je travaille simplement à la reconnaissance des choses par les gens, la société. Parfois, on répond à mon film par cette question : " Ne croyez-vous pas que c’est un désir très profond de l’homme d’assister au spectacle de la violence ? ". Evident que ce désir de regarder la douleur existe. Les choses ne sont cependant pas aujourd’hui ce qu’elles étaient du temps de la Rome Antique avec les combats de gladiateurs, au Moyen-âge avec ces criminels que l’on tuait, mutilait sur la place publique. Il s’agissait d’une mort présente, immédiatement perçue comme telle. A l’image, à l’heure actuelle, des corridas, du voyeurisme des automobilistes qui ralentissent pour contempler un accident de la route. Rien à voir avec la violence quotidienne des médias, de la télévision qui s’oppose à l’aura de l’unique, c’est-à-dire au caractère exceptionnel des jeux du cirque, des exécutions sur la place du village. A longueur de journées, la télévision présente des images violentes, parle de mort et de catastrophes dans une dimension nettement plus grande qu’elle ne l’est dans notre quotidien, nos expériences personnelles. Très peu d’entre nous ont réellement souffert de la violence. Vraiment très peu. Pourtant, la télévision donne l’impression contraire. C’est ainsi que les médias vident notre existence de toute réalité. Le vrai danger, c’est que quelques jeunes gens reproduisent cette violence, " pour voir ce que ça fait " comme ils disent.

Les exemples que vous citez demeurent tout de même des exceptions. On ne peut pas généraliser la pratique de cette violence...

Après avoir tourné Funny Games, j’ai lu dans un grand hebdomadaire allemand le cas de cet étudiant très intelligent. Lui et un ami légèrement plus jeune ont choisi un homme dans la rue, un parfait inconnu. Ils l’ont torturé, tué, juste pour " rire ", de manière si atroce que Funny Games ressemble par comparaison à Bambi. En prison, ce jeune homme a écrit un essai pour expliquer qu’il avait pris plaisir à son acte, qu’il en avait le droit parce que sa victime n’était qu’un nul. Il serait trop facile de prétendre que ce tueur est un nazi. Son cas va beaucoup plus loin. Il symbolise une nouvelle manière de regarder la vie. Une conception de l’existence : celle des individus qui pensent que d’autres ne sont que des objets dont on peut se servir. Des objets pour leur plaisir. Bien sûr, c’est un cas extrême mais il aurait actuellement tendance à faire des émules. Ce mode de pensée se répand de plus en plus dans la société.

Nous parlons beaucoup de faits réels mais le cinéma que vous " condamnez " dans Funny Games relève de la fiction...

Je n’ai rien contre les gens qui veulent des frissons à bon compte, confortablement installés chez eux ou dans une salle de cinéma. Je compare les films violents de nos sociétés aux comédies produites sous des dictatures. Le dictateur au pouvoir peut répondre aux critiques par " Regardez donc ce film ! Il est amusant. Tout va bien ". Un comportement irresponsable. Les divertissements anodins dans un état totalitaire font en quelque sorte autant diversion que nos films violents. Ils occultent les véritables problèmes.

Vous semblez dire, concernant les films que Funny Games vise, que le public ne sépare pas fiction et réalité...

Oui. Tout le monde ne regarde pas les films comme vous. Beaucoup de gens ne font pas précisément la différence entre fiction et réalité. Ils n’ont pas les pieds sur terre. Vous êtes un " regardeur " professionnel de films. Vous n’appartenez pas au public qui va au cinéma pour oublier ses problèmes quotidiens, pour se changer les idées et se divertir. Vis-à-vis de ce public, les réalisateurs et les producteurs devraient sentir le poids de leur responsabilité. Tout dépend du cinéaste évidemment. Un cinéaste qui considère le cinéma comme une forme d’art a d’autres obligations morales que le cinéaste qui considère le cinéma comme une forme de commerce. S’il s’agit de commerce, on peut l’accepter de sa part. Il va jusqu’au bout de son entreprise. Il est logique envers lui-même. Par contre, lorsqu’un réalisateur aussi doué que John Woo affirme qu’il fait avec la violence ce que Fred Astaire faisait avec ses pieds, c’est autre- ment plus dangereux. Dangereux, irresponsable et stupide. On ne parle plus là de claquettes, de comédie musicale, mais de VIOLENCE ! Très bien que John Woo soit, comme moi d’ailleurs, un grand fan de Fred Astaire, mais qu’un homme adulte fasse de tels amalgames relève de l’idiotie. Incroyable. Cela passerait si son idéal cinématographique renvoyait au commerce, mais ce n’est pas le cas. Son irresponsabilité est d’autant plus grave, pernicieuse. Dans de tels propos, sa bonne conscience et son aplomb me sidèrent. Brillants ou pas, les films de John Woo restent des fêtes de violence.

Les films de John Woo ne peuvent être considérés comme violents, complaisants. Ce sont avant tout des fables morales, des allégories où la chorégraphie prime sur l’hémoglobine...

Justement. C’est là toute la différence entre mon cinéma et celui de John Woo. Les films de John Woo ne rendent pas compte de la réalité de la violence, de la douleur, de la mort. Ce sont des ballets qui l’embellissent, qui la dématérialisent. Rien à voir avec la réalité des choses. La mort, la violence, la douleur constituent des épreuves excessivement dures, les plus dures qui existent. Quand on les met en scène dans un emballage qui procure du plaisir, on touche à l’irresponsabilité des auteurs. Elle est d’autant plus grave que notre société devient de plus en plus violente, de plus en plus dure. Tous les artistes ont une responsabilité morale envers la société dans laquelle ils vivent, envers les êtres humains. John Woo comme moi. Nous ne pouvons pas faire de la violence, de la douleur un jeu duquel on extraie du plaisir. Le seul film que j’accepte sur la violence reste, bien plus qu’Orange Mécanique dont on me parle souvent, le Salo et les 120 Jours de Sodome de Pasolini. Un film insupportable, intolérable, mais il montre les choses telles qu’elles sont. Sans les enjoliver un seul instant. Il fait mal parce que la violence fait mal.

Propos recueillis par Marc TOULLEC