Cinéma

Michael Haneke

Yannick Rolandeau

 

 

Une seconde vision du film "71 fragments d'une chronologie du hasard" du cinéaste autrichien Michael Haneke n'est pas inutile.

71 scènes, 71 fragments, 71 puzzles de la vie de quelques personnages. Comme le dit Tzvetan Todorov dans "Face à l'extrême", une "attitude non-héroïque (...) se prête mal aux récits ou en tous les cas aux récits de facture classique ;". L'homme préfère, semble-t-il, qu'on lui tende une narration romancée, idéale. Todorov oppose ces deux manières d'envisager l'homme et la réalité en vertus héroïques / vertus quotidiennes, morale de principes / morales de sympathie. La plupart des films (Hollywoodiens entre autres) comme "La guerre des étoiles" joue sur ce terrain des idéaux abstraits plutôt que de s'attacher à l'être humain. Ce type de films préfère l'idéal au réel. On en a aussi des exemples dans publicité. Parlant d'une voiture, une voix féminine dit: "Plutôt sortie de vos rêves que d'une usine." L'homme perd son statut de réel, d'homme, d'être humain pour devenir un amas d'abstractions (héroïsme, défenseur de la patrie, du bien, etc.) qui le valorise et l'abstrait. C'est sans doute le plus grand mensonge que l'homme puisse se faire.

Michaël Haneke, lui, met tout à plat. Il préfère le réel à l'idéal. Quand je dis qu'il préfère le réel à l'idéal, cela ne veut pas dire que Michaël Haneke est platement réaliste, voire naturaliste. Le cinéaste, dans le vacarme actuel des médias, de la publicité, pratique l'art du dépouillement, élimine tout bruit parasite pour nous ramener à une épure. Sans aucun pathos, sans aucun sentimentalisme.

Non, ici pas de héros mais simplement des actions, des faits, des gestes, des personnages. Un récit fragmenté dont il tire toute sa force. Des scènes brèves avec un montage qui interrompt brusquement les faits, gestes, et paroles des personnages ou au contraire de longues scènes (plans-séquences d'une grande audace: le vieil homme appelant sa fille au téléphone, sorte de long monologue; l'étudiant s'entrainant au ping-pong d'où en sort une grande solitude). Cette manière d'appréhender la création artistique risque d'ennuyer beaucoup de monde. On a dit que Haneke se rapprochait de Robert Bresson, c'est peut-être vrai mais il me semble qu'il y a aussi du Kubrick dans cette tentative de comprendre l'irrationnel, l'inhumain de l'humain. La froideur du cinéma d'Haneke me parait pourtant inspiré en droite ligne d'artistes tels que Debussy, Stravinski, Bresson,Kundera et Kubrick qui ont toujours refusé de succomber à un délire strictement sentimental, subjectif comme le pratiquaient les romantiques. A cet égard, on peut qualifier son cinéma d'a-romantique.

Michaël Haneke donc met tout à plat. Déjà, il nous indique par un carton qu'il s'agit d'un fait réel, d'un jeune étudiant Maximilien B. qui tua dans une banque trois personnes. Cet étudiant s'est suicidé ensuite d'une balle dans la tête. Haneke, dans son récit fragmenté, nous montre tous es acteurs du drame qui se retrouveront à la fin dans la banque. Ici, pas de suspense, de ressorts dramatiques haletants.

1) Un jeune immigré roumain (Marian Radu) passe la frontière autrichienne et après un voyage dans un camion se retrouve dans la capitale, Vienne. Il vole un appareil photo, fait la manche, erre.

2) Un vieil homme vit seul dans son appartement et son seul lien est sa fille qui travaille dans une banque (elle ne sera vue que dans cette position sociale).

3) Un couple qui cherche à adopter un enfant, une petite fille d'abord, Annie puis ensuite, grâce à un reportage à la télévision, le jeune roumain, le seul qui échappera au massacre final.

4) Un deuxieme couple : l'homme (Noal Hans) est convoyeur de fond. On suit sa vie quotidienne avec sa femme et son enfant malade. Grâce à son métier, il se retrouvera dans la banque.

5) Le jeune étudiant, Maximilien B. Il recupère un pistolet, on le suit avec un autre étudiant essayer de résoudre un puzzle (une croix) sur un ordinateur et s'entraîner au ping-pong.

6) Les informations télévisées sont composées principalement d'images relatant la guerre dans le monde .

La mise en scène de Haneke est implacable dans sa manière de nous faire comprendre ce qui constitue la modernité de notre monde. L'un des thèmes qui semble obsédé le cinéaste est celui de l'enfermement. Enfermement qui entraîne une déréalisation du monde. Une perte de la réalité, thème déjà présent dans Benny's vidéo.

Par l'intermédiaire du jeune immigré roumain, le cinéaste porte un regard sévère sur notre société de consommation, post-industrielle, d'opulence, communicative, démocratie respectueuse des droits de l'homme mais où l'individu est finalement complètement dépersonnalisé et nié. Dans sa sphère intime, ses proches, la communication est tellement difficile qu'elle se réduit à un monologue (la scène du vieil homme qui téléphone à sa fille), ou pathétique et même pathétiquement drôle (la scène où le convoyeur lance en plein dîner à sa femme un timide "Je t'aime" pour sauver la situation de son couple).

A l'extérieur, dehors, les relations entre les individus sont pauvres, voire quasiment inexistants. Son frère d'âme ne l'intéresse pas plus que ça. Personne ne vient secourir, réconforter le jeune roumain qui erre dans Vienne à l'approche de Noël (ce n'est pas un hasard par contre si Haneke exploite cette fête). Il est plutôt vu comme un parasite, un intrus. Le cinéaste est même cruel. Le jeune roumain sera recueilli par un couple (grâce à un reportage à la télévision !) mais la femme sera tuée lors du massacre dans la banque et notre exilé risque de se retrouver encore une fois à la rue).

L'individu est enfermé dans un statut social, une fonction, résultat de la fragmentation de notre société basé sur le travail (la fille à la banque ne peut parler à son père, le convoyeur de fond accomplit mécaniquement sa tâche), ou alors il vit seul chez lui et regarde la télévision en dînant. Il n'a plus aucune prise sur le réel (le convoyeur de fond n'a recours qu'à la prière pour que le monde aille mieux et que son enfant guérisse) qu'il a abandonné au détriment d'une machinerie informative (la télévision) et informatique.

L'individu pris dans ce réseau est en un mot atomisé. Il ne cherche plus à comprendre le monde, renfermé sur sa sphère intime qu'il ne parvient même pas à comprendre non plus. Or, on sait depuis la chute des totalitarismes nazis et staliniens que "ce qui a rendu possible ce mal immense, ce sont des traits tout à fait communs et quotidiens de notre vie : la fragmentation du monde, la dépersonnalisation des relations humaines. Ces traits eux-mêmes, cependant, sont l'effet d'une transformation progressive, non exactement de l'homme mais de ses sociétés : la fragmentation intérieure est l'effet de la spécialisation croissante qui règne dans le monde du travail, donc de sa compartimentation inévitable ; la dépersonnalisation provient d'un transfert de la pensée instrumentale au domaine des relations humaines. (2)"

Michael Haneke montre très bien cet emboîtement de lieux clos, de fragmentation intime ou plus aucune voie ne filtre du dehors et qui finit par déboucher sur la folie, le meurtre. Une scène en est d'ailleurs explicite : elle se situe au moment où le jeune étudiant regagne sa voiture après avoir été humilié à la banque. Auparavant, il se rend à une pompe à essence, fait le plein mais n'a pas d'argent pour payer. Le pompiste débordé dans sa cabine de verre (!) lui indique la banque où il peut retirer de l'argent mais le distributeur ne marche pas. L'étudiant rentre alors dans la banque et conscient que sa voiture gêne à la pompe à essence (ironie du sort, c'est lui qui a un véritable souci des autres !), il ne respecte pas la file d'attente. Là, il est violemment rejeté par un individu, remonte (s'isole) dans sa voiture pour digérer son humiliation. A ce moment, tout est possible. Il peut se calmer, partir sans payer, ou chercher à nouveau de l'argent. Mais la fameuse goutte d'eau qui fait déborder le vase arrive.

Une deuxième voiture alors surgit à coté de la sienne et son conducteur, par un geste d'agacement extrême, signifie à l'étudiant qu'il est cinglé de rester là en plein milieu de la pompe à essence. Le passage entre raison et folie est aussi mince et fragile qu'une feuille de papier. Là, tout bascule. Les deux hommes sont isolés dans leur véhicule respectif, derrière leurs vitres. Un geste d'énervement et le jeune étudiant sort de sa voiture et va faire un carnage à la banque. Personne, ni le pompiste dans sa cage de verre, ni le banquier derrière sa vitre, ni la personne qui le rejette violemment, ni le conducteur dans sa voiture, n'ont écouté le jeune étudiant qui ne voulait que retirer de l'argent. Lui-même ne se raisonne pas enfermé dans son intimité. Il accumule les humiliations, et c'est lui qui va craquer. Mais tout au long de la chaîne du drame, chaque individu pris isolément, par son comportement n'a rien fait pour empêcher celui-ci. Plus personne n'écoute personne. Plus tard, le pompiste interviewé par la télévision lors d'un reportage sur l'événement ne comprend pas. Personne ne comprend. Encore moins la télévision qui ne se contente que de relater le fait. Elle-aussi est dans sa sphère. Haneke prend bien soin de ne rien montrer du massacre. A cette irruption rapide et brutale de la violence, Haneke oppose un long plan sur du sang qui coule, lui, lentement d'une des victimes.

Haneke dresse un état des lieux de cette société du spectacle et de l'information ou plus personne n'entend la voix de l'autre, ou plus personne n'écoute l'autre, même pas lui-même. Les atomes qui tiennent lieu d'individus soumis à une loi et une logique qui leur échappent complètement se retrouvent lancés au hasard pour finir brutalement leur course dans une banque sans que quiconque ait pu arrêté et comprendre cet engrenage macabre. Angoissant constat.

Un reportage du drame est passé à la moulinette de l'information télévisée. L'interconnexion du réel et de l'information ici se rejoignent. Mais comme je l'ai déjà dit, la télévision comme média d'information se retrouve incapable de comprendre l'acte de l'étudiant. Elle banalise la violence du monde, les guerres, les conflits, elle la légitime. Dans notre société où la violence est plutôt rare en comparaison avec certaines parties du monde, l'individu accepte celle-ci comme inéluctable, inévitable. Il n'a plus qu'une expérience virtuelle du monde et de lui-même par la même occasion. Coupé du monde, il ne cherche plus à comprendre celui-ci, il se renferme sur lui-même, se dilue dans un divertissement perpétuel et est incapable de venir en aide à un petit roumain... Il implose. La folie le guette.

Par cette fragmentation des récits qui met le doigt sur l'atomisation des individus, (et contrairement au traitement de l'information qui, elle, atomise les faits, les déréalise) Michael Haneke nous fait comprendre la logique folle et froide qui peut amener un individu à commettre un acte sanglant, en renouant les différents fils de la narration. Haneke reconstruit et relie les faits que la société de consommation et d'information déconstruit et isole. Le fait divers vaut pour l'histoire en marche. Le film s'achève sur des informations télévisées parlant de la guerre en Bosnie puis de l'affaire Michael Jackson. Le spectacle continue...

Yannick Rolandeau

(1) Tzvetan Todorov, "Face à l'extrême", Points-seuil, p.21;

(2) Tzvetan Todorov, opus cité p.320;

 

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  • After Liverpool (1974) (TV)

  • Sperrmüll (1976) (TV)

  • Drei Wege zum See (1976) (TV)

  • Lemminge, Teil 1 Arkadien (1979) (TV)

  • Lemminge, Teil 2 Verletzungen (1979) (TV)
  • Variation (1983) (TV)
  • Wer war Edgar Allan? (1984) (TV)
  • Fraulein (1986) (TV)
  • Le Septième continent (1989)
  • Nachruf für einen Mörder (1991) (TV)
  • Benny's Video (1992)
  • Rebellion, Die (1993) (TV)
  • 71 fragments d'une chronologie du hasard (1994)
  • Wolfzeit (1995)
  • Lumière et compagnie (1995)
  • Le Château (1997)
  • Funny Games (1997)

  • Code inconnu (1999)
     
  • La pianiste (2001)
     
  • Le temps du loup (2003)

  • Caché (2005)