Cinéma

Woody Allen

Yannick Rolandeau

 

DUR D'ÊTRE CINEPHILE DANS LE DÉSERT DE MANHATTAN

Télérama : Que vous reste-t-il de l'émerveillement avec lequel vous accueilliez les films hollywoodiens quand vous étiez jeune ?

Woody Allen : J'allais voir absolument tout ce qui sortait, dès le premier jour de la sortie. Mais avec le recul, il faut bien admettre que la plupart des films de l'âge d'or hollywoodien n'étaient pas très bons. On en voyait des centaines et, à quelques exceptions près, ils étaient même plutôt nuls. Enfant, j'étais plus indulgent, disons que j'ai développé alors une forme d'affection pour ce cinéma-là. Aujourd'hui, la situation n'a pas beaucoup changé, la plupart des productions hollywoodiennes n'ont aucun intérêt. Je ne critique pas les échecs artistiques, mais le manque d'imagination, les sommes considérables dépensées pour ne prendre aucun risque, ne choquer personne... Il n'y aucune raison pour que ça change, d'ailleurs, puisque ces films atteignent le seul objectif qu'on leur fixe : rapporter de l'argent.

Télérama : Vous continuez à les voir ?

Woody Allen : Très, très peu. Aujourd'hui, je regarde des films ici, dans ma salle de projection, le samedi soir, le plus souvent pour me distraire. La plupart du temps, ce sont des films asiatiques ou européens dont j'ai pu me procurer la copie, Kandahar, par exemple, de Mohsen Makhmalbaf, ou ce film mexicain, Amours chiennes, qui m'a vraiment marqué. J'ai aussi aimé Le Goût des autres, qui me semble supérieur à ce que les "studios" peuvent proposer. Récemment, j'ai surtout apprécié des films plus ou moins indépendants, You can count on me, de Kenneth Lonergan, ou Election, d'Alexander Payne [en compétition à Cannes avec son nouveau film, About Schmidt], c'est tout ce dont je peux me souvenir...

Télérama : Il y a une scène dans Hollywood Ending où le personnage du producteur semble affirmer qu'une certaine idée du cinéma a vécu, que nous sommes entrés pour de bon dans l'ère de la vidéo.

Woody Allen : C'est une triste réalité. De plus en plus souvent, le film n'est montré en salles que pour préparer l'exploitation en vidéo. Sortir en salles permet de signer le meilleur contrat possible pour l'exploitation DVD, ça fait partie de la négociation, et voilà... Les profits, d'ailleurs,
commencent avec l'exploitation vidéo, c'est tout ce qui compte, et c'est terrible.

Télérama : Les salles n'ont pourtant pas disparu.

Woody Allen : Elles ont perdu leur importance et leur "glamour". Quand j'étais enfant, les salles de mon quartier étaient de véritables palais, on y vivait une expérience romantique et excitante, un véritable rituel. J'habitais dans un quartier assez modeste de Brooklyn, ma petite maison était une pauvre maison, mais tout près de chez moi, il y avait une quinzaine de grands cinémas, le Vogue, le Leader, le Kent, le Midwood... Tout y semblait somptueux, les dorures, les tapis, les fontaines, les ouvreurs en uniforme. Les enfants pouvaient y passer la journée, il y avait peu d'endroits où l'on se sentait plus en sécurité. On recevait chaque semaine des prospectus qui semblaient se déplier à l'infini, les listes de films étaient interminables, c'est ahurissant tout ce qu'on pouvait voir.

Télérama : On dirait presque que c'est sous le charme de ces salles que vous êtes devenu cinéphile...

Woody Allen : Non, bien sûr, ce sont les acteurs qui m'attiraient, j'allais voir Clark Gable ou Humphrey Bogart. Mais tout était fait pour que
l'expérience soit la plus merveilleuse possible. Le cinéma, c'est un peu comme les voyages en avion : quand les compagnies aériennes se sont
lancées, elles ont tout fait pour attirer la clientèle et lui donner le sentiment qu'on lui proposait quelque chose d'unique, puis ça s'est
dégradé. A l'époque, il n'y avait pas de télévision, les foules se retrouvaient plongées dans le noir, dans des salles baignées de musiques
sublimes, face à des écrans immenses. Je pense que les gens de ma génération ne s'en sont jamais tout à fait remis. Leur compréhension de la
vie, leurs valeurs, leur philosophie, leur approche de l'esthétique et de la morale proviennent pour beaucoup de la vision de ces films. C'est
positif jusqu'à un certain point ; nombre d'entre eux ne se sont jamais adaptés à leur vie. Ils étaient émotionnellement conditionnés par ce qu'on leur montrait, et, en comparaison, déçus par leur existence. En vieillissant, ils continuaient à chercher des femmes qui ressemblaient à
celles qu'ils avaient vues sur l'écran, les femmes cherchaient des hommes aussi beaux et valeureux... J'en parle souvent à des gens autour de moi. Personne ne fait tout de suite le lien avec le cinéma, mais ils voient bien que leur quête était imaginaire. En les questionnant plus précisément, on finit toujours par trouver la trace de certains films. A l'époque, 80 % des Américains allaient au cinéma de manière régulière. Je pense vraiment que les gens qui ont vu beaucoup de films entre 1935 et 1950 ne s'en sont jamais remis.

Télérama : C'est vraiment différent à présent ?

Woody Allen : Oui, bien sûr, les Américains vont beaucoup moins au cinéma. La qualité de l'expérience est moindre et les "stars" ont un contact direct avec le public par le biais de la télévision ou d'autres médias. A l'époque où j'ai grandi, Jimmy Stewart, Cary Grant, Humphrey Bogart étaient des dieux, ils vivaient dans un monde à part qui s'appelait Hollywood, et que la plupart d'entre nous n'avaient jamais approché. Après Marlon Brando, les choses ont changé, les acteurs ont commencé à sortir dans des endroits publics. Le cinéma est devenu démocratique, alors qu'il était presque une théocratie.

Télérama : Les cinéastes cinéphiles français des années 60 disaient "apprendre la vie dans le cinéma". Pour vous, pendant longtemps, c'était
plutôt "le rêve du cinéma contre la pauvreté du quotidien"...

Woody Allen : Oui, pour moi, ça aura été la différence fondamentale entre le cinéma européen et le cinéma américain. Après la Seconde Guerre mondiale, quand on a pu voir les films venant d'Europe, j'ai eu un choc. Ils ne proposaient pas l'évasion mais la confrontation, ils traitaient de la misère et des problèmes existentiels et psychologiques. Les films américains étaient délicieux mais infantiles, ils ne permettaient pas de grandir. Quand j'allais voir des films européens avec mes amis, nous trouvions des choses qu'on n'avait jamais vues. Je comprends qu'en Europe les critiques aient été au cinéma pour en apprendre sur la vie alors qu'ici on y allait pour s'en éloigner le plus possible. C'est une différence énorme.

Télérama : La frontière entre les cinéphilies européenne et américaine est-elle aussi nette que vous le dites ?

Woody Allen : Oui, l'intention des cinéastes hollywoodiens était toujours de divertir. S'il y avait de la substance, du sens, des sous-entendus, chez Billy Wilder, Alfred Hitchcock, George Stevens, William Wyler, Raoul Walsh, c'était un bonus. Ils voulaient avant tout donner du plaisir au public du samedi soir. Le fait qu'ils aient été intelligents, sensibles, tourmentés perçait souvent dans leurs films, même si souvent on ne s'en apercevait pas. John Ford, par exemple, a fait un grand nombre de films sans profondeur. Pour moi, il n'y a qu'Orson Welles qui échappe à ce système.

Télérama : Revoyez-vous quand même ces classiques très régulièrement, ceux de Hitchcock, par exemple, que vous citez dans votre dernier film ?

Woody Allen : Oui, Les Enchaînés, L'Ombre d'un doute, je les revois très souvent, par pur plaisir de cinéphile. Il y a une réplique à ce sujet dans Hollywood Ending : "Les Enchaînés, je l'ai vu cent fois, et si je le revois demain, je penserai toujours qu'ils vont attraper Cary Grant dans l'escalier. Je suis obligé de me raisonner, de me dire "bon sang, tu l'as vu pendant des années, tu sais qu'ils ne l'auront pas, détends-toi". Mais je n'arrive pas à croire qu'il va s'en sortir." C'est vraiment le génie de Hitchcock d'arriver à un tel degré de perfection.

Télérama : Vous avez dit qu'il était difficile de développer de nouveaux goûts. Etes-vous encore curieux de découvrir des auteurs, étrangers en particulier ?

Woody Allen : J'aime toujours autant aller au cinéma. J'essaie de trouver des films intéressants et, quand il n'y en a pas, je me projette des
anciens, je me mets en condition pour les revoir et les apprécier à nouveau. Mais j'essaie plutôt de me tenir au courant, en discutant avec des
cinéastes comme Martin Scorsese ou Peter Bogdanovich qui ont toujours quelque chose à vous faire découvrir. J'ai vu la plupart des films de
Jarmusch, des frères Coen, de Tarantino ; je m'efforce de ne rien rater... Mais, c'est comme pour mes propres films, je trouve ça plutôt inégal. De temps en temps, je tombe en arrêt sur un film, comme Fargo, qui méritait l'oscar. Sinon, dans le cinéma indépendant, j'entrevois parfois des choses prometteuses...

Télérama : Kaurismäki, Almodóvar, Wong Kar-wai, Kiarostami, Haneke... Vous suivez leur travail ?

Woody Allen : Oui, mais très irrégulièrement. C'est de plus en plus difficile. On ne voit plus tant de choses que ça à New York. Je me souviens
d'une époque où on faisait la queue dans le blizzard pour aller voir un film de Costa-Gavras, on sortait ensuite pour en parler et, à deux pas de là, on trouvait un film de Bergman, un autre de Monicelli. C'est fini. Une amie, distributrice italienne, me disait récemment qu'il est désormais trop cher de lancer un film étranger à New York. Les distributeurs n'ont pas les moyens de lui donner la visibilité nécessaire, et le public ne suit plus les films européens.

Télérama : Vous vous inquiétez aussi de la faible diffusion des "classiques"...

Woody Allen : Un jour, j'ai parlé de ça avec Henri Langlois, ancien directeur de la Cinémathèque française, et il trouvait lui aussi qu'à New
York, qui est pourtant un cas à part dans le paysage américain, peu de films étaient disponibles. Il y a des films de Raoul Walsh dont je me
souviens avec émotion depuis mon enfance et que je n'ai jamais pu revoir. J'en parle avec des critiques qui ne les ont pas vus non plus, et c'est tout ce qu'on peut faire : en discuter. Des oeuvres entières disparaissent comme ça. On peut étudier Flaubert à l'université, mais Lubitsch semble ne plus exister. Quand je parle avec des étudiants qui ont l'air très doués et cultivés, je suis toujours frappé de constater qu'ils n'ont jamais entendu parler de Godard, Kurosawa, Antonioni ou Bergman. Ils ne les connaissent pas et n'ont aucune curiosité pour leur oeuvre, puisqu'on ne leur en a pas parlé, que leur films ne sont pas projetés et qu'ils sont difficiles à trouver en vidéo.

Télérama : Le célèbre critique Roger Ebert multiplie les initiatives pour intéresser un large public à ces films. Mais, récemment, il écrivait que les endroits où l'on pouvait défendre le cinéma en Amérique, les ciné-clubs par exemple, ont peu à peu disparu.

Woody Allen : Il reste encore des gens comme Ebert qui essaient de s'impliquer - il anime un festival près de Chicago consacré aux films
"passés inaperçus", ceux qui sont restés trop peu de temps en salles pour trouver le public qu'ils méritaient. Mais un certain type de discussion s'est perdu. Au début de ma carrière, c'est ce qui nous a formés intellectuellement, on attendait la sortie du nouveau Resnais, par exemple, et ensuite on en parlait pendant des heures. Les films étrangers faisaient salle pleine, il y avait une réelle excitation autour du cinéma d'auteur. Aujourd'hui, on a tendance à penser que les gens sont devenus moins curieux ou que le niveau intellectuel a baissé. C'est impossible. Je me demande, pourtant, ce qui arriverait aujourd'hui si je montrais La Grande Illusion à une classe de mille étudiants. Que penseraient-ils ? Combien trouveraient cela passionnant, et combien s'en ficheraient complètement ?

Télérama : A la différence de quelqu'un comme Scorsese, qui aide à la distribution de films étrangers et fait oeuvre de documentariste ou
d'historien pour partager ses goûts, vous vous impliquez peu. Pourquoi ?

Woody Allen : Je n'ai pas le talent pour ça, mais je suis en contact permanent avec Scorsese ou Jonathan Demme, qui ont cette approche très
militante du cinéma et qui sont doués, eux, pour l'organisation de la propagande "cinéphilique". Moi, je suis un sympathisant, ils le savent, ils
m'appellent, je leur apporte mon soutien. Je crois aussi que j'ai ma propre façon de défendre un certain cinéma, je pense avoir fait beaucoup pour la relative popularité de l'oeuvre de Bergman dans ce pays, j'ai donné des dizaines d'interviews sur le sujet, j'ai écrit des articles, je l'ai cité dans mes films...

Télérama : Est-ce que le DVD peut avoir une influence décisive selon vous ?

Woody Allen : Ma femme a un lecteur DVD, mais je ne sais pas comment le faire marcher. Je visionne des films dans ma salle de projection, ils ne sont pas à moi, on me les prête pour la nuit. Cela dit, le DVD va tout changer. Je pense qu'il n'y aura bientôt plus de salles de cinéma. Tous les foyers auront un écran de bonne taille et pourront se projeter n'importe quel film. Et puis, tout passera par le satellite, on appellera pour dire "A 8h2O, je veux le nouveau Resnais", et le film sera là à l'heure dite, dans une version éclatante, parfaite, sans coupure entre les bobines, sans projectionniste qui s'endort.

Télérama : C'est un cauchemar pour vous ?

Woody Allen : Je pense que ça va changer la structure sociale du spectacle. Ça donnera un coup de fouet au théâtre, aux concerts de rock, parce que les gens ont besoin de sortir et de participer à un rituel. Mais le rite du cinéma lui s'efface, les jeunes font la queue pour louer des vidéos le vendredi et se retrouvent pour les regarder ensemble. Avec une bonne qualité de projection, je reconnais que ça peut être une expérience très agréable.

Télérama : Vous ne semblez toutefois pas très intéressé par l'édition de vos films en DVD.

Woody Allen : Non, je ne fais aucun commentaire, je ne donne aucune scène coupée. Pour moi, rien d'autre n'existe que le film. Tout ce qui vient en plus relève d'une autre forme artistique qui ne m'intéresse pas. Si quelqu'un veut réaliser un documentaire sur un tournage, c'est un travail en soi, pas un accompagnement. La seule chose que je laisse ajouter à l'édition DVD, c'est la bande-annonce qui a été projetée dans les salles. Je ne suis pas du tout intéressé par l'idée du "chapitrage" et de la possibilité de voir très facilement les scènes dans le désordre, comme des sketchs. Il me semble important que les artistes signent des contrats leur permettant de garder le contrôle sur la manière dont leur films sont publiés en DVD, pour qu'ils ne soient pas édités n'importe comment. Je n'aime pas l'idée qu'on puisse voir mon film autrement que comme je l'ai conçu.


Propos recueillis par Laurent Rigoulet , envoyé spécial à New York