Cinéma

Woody Allen

Yannick Rolandeau

 

 

Il y a beaucoup de faiblesses dans le Woody Allen qui va de Prends l'oseille et tire-toi jusqu'à Guerre et amour : mise en scène et cadrages approximatifs, gags parfois drôles et trop souvent tombant à plat. Le meilleur de la série étant Sleepers (Woody et les robots).

Après cinq films assez brouillons, Annie Hall frappe par sa rigueur du cadre, sa lumière soignée, son sens du rythme. Il n’a rien perdu de sa force même aujourd’hui. On reste étonné d’une telle assurance dans cette façon de jongler avec des problèmes sérieux sous l’angle du comique et ce dans une forme simple et sophistiquée, principe que le réalisateur va manier à la perfection dans la suite de sa carrière. Dès Annie Hall donc, Woody Allen devient un grand cinéaste.

Plusieurs chefs d’œuvres vont suivre. Le changement n’est pas moins surprenant, quand juste après, Woody Allen réalise Intérieurs, un drame qui prend totalement à contre-pied l’image de comique juif qui lui collait à la peau. Il fallait une certaine audace pour opérer un tel virage et réussir un tel pari. Dire seulement qu’il s’agit d’un film bergmanien serait nettement insuffisant et passablement réducteur. Aucun doute dirons-nous sur l’inspiration d’origine, mais Intérieurs révèle l’incroyable capacité du cinéaste à assimiler et à intégrer des éléments a priori étrangers à son univers de départ. Il montrera à plusieurs reprises qu’il est aussi un dramaturge hors pair (September, Une autre femme), d’une grande sobriété et délicatesse, loin de toute affectation, observant avec une calme distance les situations conflictuelles et dramatiques qu’il met en scène. De ce point de vue, il a peu à envier à son maître tant Intérieurs est parfaitement maîtrisé aussi bien sur le plan formel que sur celui du contenu. Il faut y voir une volonté non seulement d’étendre sa palette, mais aussi de ne pas se cantonner dans un seul domaine sous peine d’être réduit à une certaine imagerie. À l’évidence, la comédie est son registre de prédilection mais l’existence n’est pas toujours drôle, tout n’y est pas toujours comique. Dans les années quatre-vingt, Woody Allen réalise plusieurs films dramatiques afin de restituer une vision plus juste de l’existence. Pensons, à ce sujet, à William Shakespeare qui a navigué tout au long de son œuvre entre comédies, tragédies et même tragicomédies.

Qui d'entre nous n'a pas ressenti ou ne ressent cette peur de la vie avec ses angoisses de toutes sortes envers la sexualité, la maladie, la solitude et la mort ? C'est le lot de chacun et de la condition humaine à laquelle personne ne peut échapper. Woody Allen admire en cela les grands auteurs qui en ont parlé avec maturité et lucidité (Ingmar Bergman, Marcel Proust, Fiedor Dostoïevski, etc.). S’il connaît ce tragique inhérent à l’être de l’homme, il préfère le plus souvent nous le redonner sous une forme plus « légère » à travers la comédie. Cela ne veut pas dire qu’il nie ce tragique, celui-ci est toujours en arrière-plan, mais il préfère le restituer avec moins de sérieux afin que les spectateurs en soient moins affectés tout en leur ayant fait palper les véritables enjeux au passage. Mais de temps en temps, Woody Allen « rectifie » le tir avec un film dramatique pour indiquer ce qui sous-tend son œuvre et encore plus nos existences.

Après Intérieurs, nouveau pied de nez, Woody Allen revient à la comédie avec Manhattan, un film en noir et blanc à l’esthétique superbe et novatrice.

Yannick Rolandeau

 

 

Propos de Woody Allen concernant ses films

 

Des propos de Woody Allen concernant ses films...

" J'écris très vite. Parfois, il me vient une idée, mettons, aujourd'hui même… mais je ne peux pas écrire, parce que je suis plongé dans la préparation d'un autre film. Alors j'attends que le film soit fini, avant de me mettre à rédiger le nouveau scénario et je garde l'idée en tête. Il m'arrive aussi qu'après avoir terminé un film, je n'aie absolument aucune idée pour le suivant. Dans ces cas-là, je vais m'enfermer dans mon bureau le matin, et je me mets à réfléchir. Je me force à travailler.

Quand j'attaque un scénario, je sais d'emblée, et presque toujours, quel sera le style de ma première image. Il peut m'arriver de faire des aménagements ultérieurs en fonction du décor, par exemple, mais je sais exactement par quel genre de plan je veux ouvrir le film. Certes, j'attaque parfois un scénario en ignorant encore quelle en sera la première image, mais dans ce cas-là, je prends le temps de trouver une image forte, qui vaille le coup, un plan saisissant.

Après avoir terminé d'écrire le scénario (et de le réécrire intégralement à seule fin de m'assurer que tout fonctionne), je n'y touche pratiquement plus jusqu'au tournage. Je n'apprends pas mon rôle. Je relis vaguement le scénario quelques minutes avant de le tourner. Bien souvent, sur la plupart de mes films, je n'ai même pas de scénario. Je donne le scénario manuscrit à mes collaborateurs, qui en font des tirages qu'ils distribuent à tout le monde, mais moi je n'en ai jamais un exemplaire chez moi, ni ailleurs. Moins je travaille mon texte, plus je l'aborderai avec fraîcheur. "

" Le matin ou je débarque sur le plateau, j'ignore encore ce que je vais filmer, et comment je vais m'y prendre. A ce stade, je préfère privilégier la spontanéité. Je me promène sur le décor, tout seul ou avec l'opérateur. Nous lançons des idées, dans un sens, dans l'autre. avant que je ne décide des mouvements des acteurs. Alors, et alors seulement, je fais venir les acteurs. Je leur indique comment ils doivent évoluer, je leur donne leurs marques et leurs déplacements. Mais pas de façon trop contraignante, plutôt générale. Et finalement, nous commençons à tourner. La première prise se révèle parfois la bonne, la meilleure possible. Mais parfois, il faut plus de temps. Si les acteurs éprouvent le besoin de s'habituer un peu aux lieux, ils ne donneront le meilleur qu'à la troisième ou à la dixième prise. En règle générale, nous ne faisons jamais de répétition, ni de préparation.

Tout ce qui m'intéresse, c'est de travailler, de sortir un film que les gens puissent voir. Moi, je veux continuer à mouliner de la pellicule. J'espère rester en assez bonne forme, tant physique que psychique, pour travailler jusqu'au bout. A l'approche de la vieillesse, j'espère pouvoir considérer mon œuvre en me Disant : " J'ai fait cinquante films… D'excellents, de moyens et d'assez drôles… ". Je veux éviter de me retrouver dans la position de certains de mes contemporains qui sortent un film tous les cinq ans, avec l'impression de produire un événement majeur.

"J'ai toujours pensé qu'un film s'écrit à toutes les étapes de sa réalisation. On écrit une première mouture, qu'on retravaille… au moment du casting, on procède à certains aménagements… on modifie encore quand on cherche les décors… Je donne toujours le même exemple : pour Annie Hall, mon père était censé être un chauffeur de taxi, habitant le quartier de Flatbush, à Brooklyn. Or, un jour où nous roulions pour chercher d'autres décors, nous avons repéré la fameuse baraque construite sous les montagnes russes., j'ai aussitôt modifié le scénario en conséquence. J'aménage donc le scénario quand je fais le casting, au moment des repérages et parfois même simplement parce qu'il me vient une nouvelle idée. Il arrive aussi que le producteur me prévienne que nous ne pourrons nous permettre de tourner telle séquence comme je voulais la tourner. Je modifie donc le scénario sur le plateau, ou je l'aménage dans la salle de montage. Ça ne me pose aucun problème. Par exemple, je suis toujours ravi de prendre une scène qui était censée être la vingtième, pour en faire la première du film. Un film doit évoluer constamment."

Citations extraites de Woody et moi, Entretiens avec Stig Björkman  Cahiers du Cinéma, 1993

Quelques répliques...

" Toujours obsédé par la mort, je médite constamment. Je ne cesse de me demander s'il existe une vie ultérieure, et s'il y en a une, peut-on m'y faire la monnaie de vingt dollars ?

L'argent est préférable à la pauvreté, ne serait-ce que pour des raisons financières. Non pas qu'il puisse acheter le bonheur. Prenons le cas de la cigale et de la fourmi. La cigale chante tout l'été tandis que la fourmi travaille et économise. Quant survient l'hiver, la cigale n'a rien, mais la fourmi a attrapé un tour de reins."

Gardons à l'esprit que, pour qui aime, la personne aimée est toujours la plus belle de toutes, même si un étranger ne peut pas la distinguer d'un banc de sardines. La beauté est dans les yeux de l'amoureux. Si l'amoureux à mauvaise vue, il peut toujours demander à une tierce personne quelle fille est la plus belle. Malheureusement, les plus belles sont toujours les plus enquiquinantes, ce qui fait douter certains de l'existence de Dieu.

"Bien que je ne crois pas à une vie future, j'emporterai quand même des sous-vêtements de rechange."

"La nuit dernière, j'ai brûlé toutes mes pièces et tous mes poèmes. Ironie du sort, alors que je brûlais mon chef-d'œuvre, Le pingouin noir, tout l'appartement prit feu, et je suis maintenant traîné en justice par mes voisins. Kierkegaard avait raison."

Pouvons-nous actuellement " connaître " l'univers ? Mon Dieu, c'est déjà suffisamment difficile de trouver son chemin dans Greenwich Village ! L'important toutefois est : Y à-t-il quelque chose là dehors ? Et quoi ? Et pourquoi ça fait tellement de potin ?

L'univers n'est jamais qu'une idée fugitive dans l'esprit de Dieu. Pensée joliment inquiétante, pour peu que vous veniez d'acheter une maison à crédit.

"J'ignorais totalement qu'Hitler fût un nazi. Pendant des années, j'ai cru qu'il travaillait pour la compagnie des téléphones."

"Non seulement Dieu n'existe pas, mais essayez d'avoir un plombier pendant le week-end !"

"Nous vivons dans une société trop permissive. Jamais encore la pornographie ne s'était étalée avec une telle impudeur. Et en plus, les films sont flous !"

Filmographie

Lire

Hannah et ses soeurs (Points virgule v 106)

Crimes et délits (Points virgule v131)

Tout ce que vous avez voulu savoir... (Points Virgule v 85)

Maris et femmes (Points virgule v 163)

Dieu, shakespeare et moi (Points virgule v 30)

Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture (Points Virgule v 38)

Destins tordus (Points Virgule v 58)

Manhattan (Cahiers du cinéma)

Harry dans tous ses états (Cahiers du cinéma)

Annie Hall (Cahiers du cinéma)

Le petit Woody Allen illustré (Plon)

Hollywood ending (Cahiers du cinéma)

 

FILMOGRAPHIE

Cassandra's Dream (2007)

Scoop (2006)

Match Point (2005)

Melinda et Melinda (2004)

Anything else (2003)

Hollywood ending (2002)

Le Sortilège du scorpion de Jade (2001) (The Curse of the Jade Scorpion)

Escrocs mais pas trop(2000)(Small Time Crooks)

Accords et désaccords(1999)(Sweet and Lowdown)

Celebrity(1998) (Celebrity) *

Harry dans tous ses états(1998) (Deconstructing Harry) *

Tout le monde dit I love you(1997) (Everyone Says I Love You)

Maudite Aphrodite(1996) (Mighty Aphrodite)

Coups de feu sur Broadway(1995) (Bullets Over Broadway) *

Meurtre mystérieux à Manhattan(1993) (Manhattan Murder Mystery)

Maris et femmes(1992) (Husbands and Wives) *

Ombres et brouillard (1992) (Shadows and Fog)

Alice (1990)

Crimes et délits (1989)(Crimes and Misdemeanors) *

New York Stories (1989) (New York Stories) *

Une autre femme (1988) (Another Woman) *

Radio Days (1987)

September (1987) *

Hannah et ses soeurs (1986) (Hannah and Her Sisters) *

La Rose pourpre du Caire (1986) (The Purple Rose of Cairo) *

Broadway Danny Rose (1984)

Zelig (1983) *

Comédie érotique d'une nuit d'été (1982) (AMidsummer Night's Sex Comedy) *

Stardust Memories (1980) *

Manhattan (1979) *

Intérieurs (1978) (Interiors) *

Annie Hall (1977) *

Guerre et amour (1975) (Love and Death (1975)

Woody et les robots (1973) (Sleeper)

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (sans jamais oser le demander) (1972)(Everything You Always Wanted to Know About Sex But Were Afraid to Ask)

Bananas (1971)

Prends l'oseille et tire-toi (1969) (Take the Money and Run)